C'est bien, va-t'en, et puissé-je ne jamais te revoir!»

A partir de ce moment Christophe changea tout à fait d'existence, il ne

s'occupa plus que de bonnes oeuvres, et quand les forces ne lui permirent

plus de continuer à être le passeur du Scorff, il se retira dans un petit

ermitage sur les ruines duquel a été bâtie la chapelle qu'on voit encore

aujourd'hui. Là il vivait dans la prière et la pénitence, entouré des

nombreux pèlerins qu'attirait sa réputation de sainteté. Cependant,

lorsqu'après sa mort, il se présenta devant saint Pierre, qui, comme vous

le savez, a les clefs du paradis, ce dernier, se souvenant qu'il avait

jadis méprisé son conseil, ne voulut jamais le laisser entrer. Le pauvre

Christophe, tout triste, s'en allait la tête basse, et dans sa distraction

il prit l'escalier qui conduit à l'enfer. Il descend ainsi un grand nombre

de marches, et arrive enfin à une porte où se tenait un jeune homme de

bonne mine qui l'engagea à entrer; mais Satan, qui passait par là, s'écria

aussitôt: «Non, non, je le reconnais, renvoyez-le, il est trop fin pour

moi!»

Voilà donc Christophe qui remonte et se trouve de nouveau à l'entrée du

paradis. On entendait au dedans une musique délicieuse qui augmentait

encore son désir de pénétrer plus loin; aussi s'approchant le plus

possible:

«Monseigneur saint Pierre, quelle admirable harmonie vous avez là-dedans!

Si vous pouviez seulement entrebâiller la porte, on en jouirait un peu du

dehors.»

Le bon saint Pierre se laisse attendrir et fait ce qu'on lui demande; mais

aussitôt Christophe jetant son sac à l'intérieur entre et s'assied dessus

en lui disant: «Je suis chez moi, vous ne pourrez plus me faire sortir.» On

lui donna raison, et saint Christophe est depuis toujours resté dans le

ciel, où la fin de sa vie lui avait d'ailleurs mérité une bonne place.

=LE VIEUX CHÊNE DE LA LAITA.=

En ce temps-là, il y avait au bourg de Clohars un jeune couple en promesse

de mariage: on devait faire la noce le lendemain du pardon de

_Toul-Foen_[1]; c'est le joli pardon des oiseaux, qui a lieu en juin à

l'entrée de la forêt, du côté de Quimperlé. Un soir que nos amoureux

regagnaient leur village après avoir visité des parents dans la paroisse de

Guidel, ils descendirent au passage de Carnoët pour traverser la rivière.

Guern, le jeune homme, appela le batelier et dit à Maharit, sa fiancée, de

l'attendre tandis qu'il irait allumer sa pipe chez son parrain dont la

chaumière était voisine. Le passeur vint à l'appel: Maharit entra dans la

barque, et fut surprise de la voir s'éloigner aussitôt du bord: croyant que

le patron plaisantait, elle le pria d'attendre son cousin:--elle disait

_son cousin_ par précaution, car les bateliers sont _jaseurs_ quelquefois;

mais le bateau étant arrivé dans le courant, filait, filait toujours plus

rapidement.

[Note 1: _Toul-foen_ signifie Trou de foin, ou Lieu des foins.]

«Arrêtez, père Pouldu, arrêtez, s'écria la pauvre fille d'une voix

suppliante; que dirait Loïc Guern d'une telle folie?...»

Vaines prières: le passeur, immobile, sans voix et sans regard, paraissait

insensible, et la barque entraînée descendait toujours... toujours...

Maharit éperdue détourna la tête pour appeler son fiancé à son secours.

Debout sur la rive assombrie, enveloppés de leurs suaires, elle vit des

spectres se dresser et tendre les bras vers elle d'un air menaçant:

c'étaient les femmes mortes de Commore, et l'on eût reconnu Triphine, au

poignard dont le manche sanglant sortait de sa poitrine. Maharit poussa un

cri de terreur, et tomba évanouïe au fond du bateau, qui disparut alors au

détour de la rivière.

Guern en ce moment arrivait au passage; il appela la paysanne, de tous les

côtés, il attendit et appela encore; il interrogea le fleuve d'un regard

anxieux, mais il ne vit rien, rien que l'eau paisible et sombre; il écouta

longtemps et n'entendit rien, rien que le rossignol chantant sous la

feuillée.

«Le bateau est déjà loin, bien loin d'ici lui dit une vieille mendiante en

se levant du milieu des joncs et des herbes touffues,--apparemment que la

fille curieuse a regardé derrière elle et oublié de faire le signe de la

croix en y entrant.

--Vous êtes folle, la mère, dit le paysan, que diable me contez-vous là?»

Et il s'en alla courir toute la nuit le long du rivage, comme une âme en

peine, appelant à grands cris sa fiancée et le passeur tour à tour.

A l'aube du matin, Guern revint au village, il demanda Maharit à ses

parents, à tout le monde; personne n'avait revu la jeune fille. Il passa

les jours suivants à explorer tous les sentiers, à sonder tous les buissons

de la forêt, sans découvrir aucune trace de sa _douce_ envolée. Enfin,

trois jours après, comme il s'était assis accablé de fatigue et de douleur,

sur un rocher au bord de la rivière, il vit passer la vieille mendiante,

qui lui adressa ces paroles:

«Eh bien! _paour Guernik_ (pauvre petit Guern), as-tu retrouvé Maharit, la

jolie fille de Clohars-Carnoët?

--Hélas! non, répondit le paysan les larmes aux yeux; en savez-vous des

nouvelles? O doux Sauveur! dites-le moi, car Maharit devait être ma _moitié

de ménage_.

--Pauvre simple incrédule, je t'ai déjà dit qu'elle a regardé derrière elle

dans le bateau, et pour cette raison le passeur l'aura conduite à la _plage

des morts_.

--Où est donc cette plage maudite, reprit Guern, je veux y aller,

dussé-je!...

--Ah! c'est un secret, interrompit la vieille, c'est le secret du sorcier

qui mène la barque de ce passage; mais tout sorcier qu'il est, ceux qui

sont chéris de Jésus l'emportent sur lui, et les gens charitables sont

bénis de Dieu... J'ai faim, Guern, j'ai bien faim: la charité, mon

enfant!...

--Pauvre femme, dit le paysan, tenez, voici mon pain, car je n'ai pas faim,

depuis que j'ai perdu Maharit.

--Merci, Guern, tu es un bon chrétien, et je vais te donner un conseil.

Avant de t'embarquer dans ce bateau maudit, dont le patron s'est vendu au

diable, il faut te munir d'une branche de houx que tu iras couper à minuit

au village des _Korrigans_, dans la forêt, au-dessus de l'endroit appelé le

_Saut du cerf_; tu tremperas cette branche dans le bénitier de la chapelle

de Saint-Léger, qui protège les fiancés, et tu viendras ici pour passer

l'eau.

--Que ferai-je ensuite, ma bonne mère?

--Quand tu seras embarqué, continua la vieille, prends garde de regarder en

arrière; tu diras ton chapelet, et lorsque tu seras rendu au

trente-troisième grain, tu ordonneras au passeur, en lui montrant la

branche de houx, de te conduire _vivant à la plage des morts_. Le sorcier

tremblera à la vue du rameau bénit et t'obéira.»

Le paysan, plein d'espoir, suivit en tous points les conseils de la vieille

mendiante, et un soir, muni de la branche de houx, cachée sous son habit,

il se rendit au rivage de la Laita, grossie par un orage récent. Le

batelier vint à son appel: en entrant dans la barque, Guern commença son

chapelet; mais, vers le milieu de la rivière, tout ému au souvenir de sa

fiancée qu'il espérait revoir, il oublia ses prières et se pencha en dehors

du bateau; alors le chapelet échappa de ses mains tremblantes et tomba dans

l'eau; tout à coup des cris sauvages retentirent sur les rives, puis la

barque, entraînée par le courant, dévia avec une rapidité effrayante.

Guern, cependant, se souvint de sa branche de houx; il la prit à la main,

et la montrant au passeur il lui ordonna de le conduire auprès de sa

fiancée; puis, sans attendre l'effet de cet ordre, l'imprudent frappa le

sorcier de son rameau bénit. Celui-ci poussa un cri terrible, abandonna les

rames et s'élança la tête la première dans l'eau profonde et noire.

Quelques moments après, à la clarté de la lune, le paysan vit sortir de la

rivière un chêne desséché dont le tronc, penché sur l'eau, demeura fixé au

rivage entre deux rochers, à l'endroit où l'on voit encore aujourd'hui _le

vieux chêne de la Laita_.

Guern, au désespoir, fit entendre de longs gémissements, et bientôt la

barque alla se briser contre un rocher vis-à-vis de Saint-Maurice. Le

malheureux se sauva difficilement à la nage.--Depuis ce temps on vit à tous

les pardons de Clohars, de Saint-Léger et des environs, un pauvre paysan,

pâle et demi-nu, courir comme un possédé; il disait à qui voulait

l'entendre: «Conduisez-moi sur la _plage des morts_. Jésus vous

récompensera!»

Et des larmes brûlantes coulaient de ses yeux ternes et désolés.

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 23 / 41 题