Paysages.
=Pontivy.--Redon.--Ploërmel.--Guémenée.--Josselyn.--Le champ du combat des
Trente.=
Tandis que les villes situées dans les montagnes du Centre, les montagnes
Noires et les monts d'Arrée, ont le mieux gardé les vieilles traditions, et
qu'il n'est pas de bourgs plus complétement bretons que le Faouet, Gourin,
Carhaix, Pleyben, etc., les villes de la plaine perdent au contraire, de
plus en plus, le caractère national; à mesure que l'on s'avance vers l'est,
elles ont une physionomie moins accusée; on marche de désenchantement en
désenchantement.
Qu'est-ce, en effet, que Napoléonville, Redon, Ploërmel? Les partisans de
l'ancienne royauté nomment Pontivy la ville que ceux de la société nouvelle
appellent Napoléonville. Les uns et les autres ont raison, mais bien plus
les seconds. Il y a là deux villes juxtaposées: la vieille, à rues
étroites, à maisons anciennes, et la nouvelle, accolée à la vieille, et
dont les longues et larges rues annoncent la ville moderne; la vieille a
son château démantelé, que personne n'habite et dont les pierres
s'écroulent une à une; la nouvelle, ses vastes casernes toutes
retentissantes du bruit des chevaux et des clairons, et bordées par le
canal qui apporte les marchandises, les produits du commerce, le mouvement
de la vie moderne; Pontivy se transforme chaque jour un peu pour devenir
Napoléonville.
Redon, au premier aspect, a quelque chose de plus breton. Ses vieilles
églises, dont une surtout, vaste basilique romaine, ne le cède en rien aux
plus remarquables églises de Bretagne, son antique halle supportée par des
piliers à base du XIe siècle, rappellent d'abord les vraies cités bretonnes
du Finistère; mais on est bien vite désabusé. Par la Vilaine, large ici et
profonde, les navires, après avoir passé à toutes voiles sous le pont de la
Roche-Bernard, jeté entre deux rochers à deux cents pieds au-dessus de
l'eau, arrivent de la mer jusqu'à Redon. Un ancien proverbe disait que,
chaque siècle, Rieux, ville voisine, irait diminuant et Redon grandissant.
La prédiction s'est accomplie: Rieux n'est plus qu'un bourg sans
importance; Redon, pour les besoins de son commerce sans cesse accru, a
construit des quais, creusé un large bassin, bâti de vastes magasins. Par
Nantes, il est en rapport avec le centre de la France; par la mer, avec les
ports de l'Europe entière. Il sera bientôt, comme tous les ports,
cosmopolite.
Ploërmel a davantage encore cet aspect indécis qui semble indiquer
l'indifférence de race et de caractère. Un musicien célèbre a placé le
sujet d'une de ses oeuvres à Ploërmel, et a voulu peindre la Bretagne dans
une fête patronale de Ploërmel. S'il eût connu la Bretagne, il aurait su
que nulle part le génie breton n'est moins marqué: on n'y parle pas breton;
le costume n'a rien de breton; les moeurs ne se distinguent pas des moeurs
de l'intérieur; Ploërmel n'a même pas de véritable Pardon. C'est une petite
ville monotone, sans animation, telle qu'on en rencontre partout en
province. Ce n'est presque plus la Bretagne, c'est déjà la France.
Il reste pourtant quelques débris: c'était là jadis le coeur de la
Bretagne; on est près de Josselyn, de Guémenée, du champ du combat des
Trente. Josselyn est la demeure d'un des derniers Rohan: beau château, avec
ses deux façades dissemblables, les grosses tours sur la rivière, et la
gracieuse et légère décoration de la façade de la cour, marquant, chacune à
sa manière, la force qui appartenait aux anciens chevaliers de la féodalité
et l'élégance des grands seigneurs de la monarchie. Ce palais a encore un
grand aspect, mais avec un air de morne tristesse: la couleur grise du
temps donne à ses murailles une teinte mélancolique, comme la couleur plus
pâle de la vieillesse qui commence s'étend sur un beau visage. Qu'est
devenue la splendeur de cette maison? où sont les princes de cette fière et
illustre famille, les Soubise, les Guémenée, les Montbazon?
Au pied du château, coule une rivière, ou plutôt un canal qui, ici, s'unit
à la rivière, participant ainsi du cours d'eau créé par Dieu et du fossé
creusé par l'homme, alliant à la courbe indépendante de la rivière
capricieuse la ligne droite et raide du canal industriel.
Voilà que commence l'automne: le ciel a pâli, sa voûte immense est toute
couverte de petits nuages; pas un souffle de vent ne les pousse; son dôme
semble frappé d'une immobilité éternelle. La rivière, unie comme une glace,
reflète en traits arrêtés les longs peupliers qui bordent ses rives; ils
s'alignent comme une armée, un léger frisson court sur leur cime sans la
faire plier, et ce murmure continu qui se prolonge finit par emplir, comme
une grande voix, la nature entière. Dans cette universelle paix, quelques
bruits lointains traversent les airs; une paysanne qu'on n'aperçoit pas
chante sa chanson, dont une note triste termine le refrain; les batteurs
suspendent et recommencent leurs coups cadencés; sur le sol sonore, les
fléaux lourdement retombent; à leurs coups pesants, on dirait la plainte de
l'homme qui gémit de ne pouvoir quitter la terre qui le retient.
Le soleil ne paraît pas dans le ciel; le bleu éclatant a fait place à une
lumière terne; ce n'est pas la froide clarté de l'hiver, ce n'est plus la
chaude transparence de l'été: pas d'oiseau qui chante, pas d'insecte qui
murmure; une paix solennelle s'étend sur les cieux, la terre et les eaux;
la nature s'enveloppe dans un calme puissant; elle semble, rêveuse et
étonnée, se reposer d'avoir produit tous ses fruits. Ainsi l'homme, dont
Dieu a touché un moment le front, après qu'il a versé ses pensées, s'arrête
et demeure immobile, les yeux fixés sur un point invisible, et comme
suivant dans l'air l'ange fugitif qui l'inspira.
A quelques lieues de Josselyn s'étend, sur la pente d'une colline,
Guémenée, vieille petite ville qui n'est guère formée que d'une rue, et la
rue de vieilles maisons à pignons aigus qui n'ont pas bougé depuis des
siècles, puis un château à demi ruiné et revêtu de lierres; c'est une des
dernières images que l'on emporte de la Bretagne, avec le souvenir du grand
nom de Rohan.
La pluie serrée tombe sur la terre sèche avec le bruit d'un bois qui se
casse en craquant. La vallée est comme recouverte d'une gaze; les arbres,
au loin, ont perdu leurs couleurs, et la colline confond sa ligne indécise
avec le ciel abaissé; la voûte du ciel est changée en une vaste coupole de
plomb, et dans le cercle entier de l'horizon la pluie descend à grand
bruit, abondante comme les pleurs qui s'écoulent de l'oeil de l'homme,
quand il s'affaisse, abattu par un coup que la douleur enfonce avant dans
son coeur.
Puis tout à coup, les nuages, ayant laissé échapper leur charge, s'enlèvent
et se dissipent en tous sens, argentés par le soleil pâle: en quelques
instants, le voile de vapeurs, déchiré en mille pièces, s'évanouit, et la
vallée reparaît et s'étale, fraîche, resplendissante, éclairée; ses plans,
doucement inclinés, se dessinent d'un trait net dans un air clair, et toute
chose reprend sa place et sa couleur: les toits de tuile rouge éclatent à
travers les peupliers d'un vert tendre, les champs de chaume s'encadrent,
comme d'une bordure, dans une rangée d'arbres au feuillage presque noir;
tout alentour, les collines montent en amphithéâtre jusqu'au ciel; en un
endroit, elles se rompent, et à travers la brèche s'ouvre une campagne qui
fuit dans un lointain infini, où le regard s'attache, et où il poursuit
l'insaisissable et l'inconnu, comme dans la vie le coeur dédaigne l'heure
présente et attend l'avenir qu'il ne possédera peut-être pas.
Et maintenant, marchant à travers ce pays de landes et de terres à demi
cultivées, entre Ploërmel et Josselyn, à moitié chemin à peu près, vous
rencontrez une barrière qui sépare de la route un massif de pins. Là était
jadis le _chêne de Mi-voie_; vous êtes au champ du _combat des Trente_! Là
un poëte voulait que l'on dressât un monument brut comme les rochers de la
vieille terre, rude et durable: trente blocs de pierre, trente statues
taillées à grands coups; corps solides, le casque en tête et l'épée à la
main, couverts de fer et changés en granit. Alignés sur leurs piédestaux
carrés, rangés en bataille, à leur fière attitude, à leur fermeté
inébranlable, on eût reconnu les trente vainqueurs bretons; ils seraient
comme les témoins indestructibles de l'héroïque histoire, de la foi et des
fortes moeurs d'un vieux peuple.
Mais ces épiques projets ne germent plus que dans quelques têtes bretonnes:
les pensées de la multitude sont emportées vers des soucis plus pressants:
qui attache tant d'importance, parmi nous, au triomphe de trente Bretons du
XIVe siècle? Un obélisque où s'effacent chaque jour les noms qui y sont
écrits, c'en est assez pour une gloire qui ne nous touche plus; cette
plantation d'arbres verts qui ne durent qu'un temps, marque l'esprit de
l'époque qui produit hâtivement et qui veut jouir vite, sans s'inquiéter de
la durée.
Des vents inaccoutumés et vifs s'élèvent que ne connaissait pas l'été; leur
souffle constant agite les feuilles des arbres. D'abord les arbres ne
semblent pas changés, ils sont verts encore; mais peu à peu ils prennent
une teinte plus froide, les feuilles pâlissent, puis jaunissent; une
couleur de rouille s'étend sur quelques-unes, comme un demi-deuil qui se
prépare; la vie s'en va par leurs extrémités, comme le sang d'un homme qui
coulerait par tous les pores; la fin de l'année est proche; la nature,
lentement et invinciblement, accomplit son oeuvre; ces grands vents
marquent le feuillage pour la mort.
Bientôt ces vents deviennent plus forts; ils secouent violemment les hautes
cimes des arbres, qui se balancent alternativement à droite et à gauche,
comme un pendule oscille au coup qui l'ébranle. La condition des arbres est
l'image de celle de l'homme. Ce coup, c'est le premier avertissement de
Dieu à l'homme; il se sent secoué dans sa force, il n'a plus les pieds
fermement posés à terre, une faiblesse intérieure s'est glissée dans ses
os, et il hésite pour la première fois. Les arbres ne sont pas tout d'un
coup dépouillés; il faut plusieurs semaines, plusieurs mois pour que leur
ruine soit entière. Le vent d'automne arrache quelques-unes de leurs
feuilles, puis il passe dans le feuillage éclairci comme par des brèches,
et ces brèches une fois ouvertes, ce n'est plus une à une, c'est par
bandes, par masses qu'il les entraîne. Et ces dépouilles, à mesure aussi,
deviennent plus laides et plus hideuses: les premières feuilles étaient
jaunies, les dernières sont fanées, flétries, presque en poussière. Ainsi
de l'homme: après que les années de son été ont donné leur moisson, le vent
du tombeau se lève; comme les feuilles des arbres, une à une ses facultés
pâlissent; elles tombent l'une après l'autre, ses sensations vives et ses
impressions frémissantes; il voit se détacher de lui et comme s'écrouler à
ses pieds ses parties les plus nobles; son intelligence, son corps, son
coeur, tout est frappé dans sa beauté; tout ce qui faisait sa force
s'envole.
Cependant ces grands vents, roulant sur les arbres, élèvent des bruits
nouveaux, des murmures qui se prolongent, des sifflements brusquement
arrêtés, des sons plaintifs: et ces bruits, ces murmures ont une gravité
jusqu'alors inconnue; on les écoute avec une tristesse rêveuse et muette.
C'est la grande mélancolie de la vieillesse, le silence, les méditations,
les retours, les souvenirs: l'homme entend derrière lui le flot de sa vie
écoulée; il approche du sommet de la colline où son horizon finit, et où,
le sol se rompant tout à coup, il va commencer un autre voyage dans un pays
qu'il ne voit pas, et où nul ne le verra.
Mornes paysages de l'automne, tristesse solennelle de la vieillesse,
changement qui se précipite et dont le dénoûment est inconnu, voilà l'image
de l'antique Bretagne, de la Bretagne qui s'en va.
* * * * *
=APPENDICE=
I
Nous donnons ici quatre légendes bretonnes, recueillies dans le Morbihan et
le Finistère, et qui feront connaître l'esprit du pays où elles sont nées.
_La Lande de Lanvaux_ et _la Cathédrale_ sont extraites du livre de M. le
docteur A. Fouquet, intitulé _Contes, légendes et chansons du Morbihan_; la
légende de _Saint Christophe_ a été publiée par M. du Chalard, et celle du
_Chêne de la Laita_ par M. du Laurens de la Barre, dans la _Revue de
Bretagne et de Vendée_.
=LA LANDE DE LANVAUX.=
Des bords de l'Ars aux rives de la Claie s'étend une immense plaine, où le
voyageur ne saurait trouver une ombre contre le soleil, un abri contre le
vent, un refuge contre la pluie. Les pieds n'y foulent que des bruyères
desséchées et des ajoncs rabougris; l'oreille n'y entend que les cris
plaintifs des vanneaux et les chants stridents des grillons; l'oeil n'y
découvre que des rochers brisés et des blocs bouleversés sur les sommets
pelés de ce désert.
Là, point de ruisseau qui serpente et qui murmure, point de source qui
filtre sous des gazons fleuris, point de lac azuré qui réfléchisse un
feuillage ombreux, mais des marais fangeux dans les bas-fonds, des
fondrières boueuses sous des herbes raides et sombres, un étang aux eaux
rouillées dont les tristes bords n'ont pas un arbre, pas une fleur, pas un
glayeul.
Un jour que j'étais assis rêveur au pied d'un menhir mutilé et que
j'embrassais du regard le vaste et lugubre horizon qui s'étendait devant
moi, un jeune pâtre, abandonnant son maigre troupeau, vint, avec la douce
familiarité de l'enfance, s'asseoir près de moi, et, sans craindre d'être
indiscret, me dit: «--Savez-vous, Monsieur, pourquoi la lande de Lanvaux
est si nue, et pourquoi les pierres y sont toutes brisées?--Non, mon
enfant, répondis-je; mais le sais-tu, toi?--Oh! oui, Monsieur, ma
grand'mère, qui est bien vieille et qui sait bien des choses, m'a dit
comment cela est arrivé.--Eh bien, raconte-moi, petit, ce que ta grand'mère
t'a appris.
«--Il y a bien longtemps, bien longtemps, que de Molac à Pleucadeuc, on
comptait bien des villages sur cette lande: un de ces villages, entouré de
courtils et de vergers, s'élevait là où vous voyez l'étang de Coëtdelo.
«Un jour saint Pierre et saint Paul, qui voyageaient sur la terre pour voir
comment allait le monde en ce temps-là, arrivèrent à ce village par une
pluie battante, et trempés jusqu'aux os. Ils étaient pauvrement vêtus,
portaient sur l'épaule des bissacs pour serrer le pain de la charité, et
tenaient en main des bâtons pour se défendre des chiens.
«Les deux saints allèrent heurter à la porte de la plus belle maison du
village, demandant à entrer pour sécher leurs habits au feu de la cuisine;
mais cette maison appartenait à M. Richard, qui était un ladre et un
méchant. M. Richard ouvrit lui-même sa porte, mais, loin de faire entrer
les saints comme ils le demandaient, il les menaça, s'ils ne s'en allaient
au plus vite, de lâcher son chien sur eux. Les deux saints s'enfuirent
jusqu'à l'autre bout du village, et cette fois ils allèrent frapper à la
porte de la plus pauvre cabane.
«Dans cette cabane logeait le bonhomme Misère, qui, les voyant trempés de
pluie, les reçut avec bonté, les fit asseoir à son foyer, alluma le plus
promptement possible un fagot de bois mort ramassé le matin même, et leur
servit promptement du lait aigre et quelques bribes de pain noir, qu'il
avait obtenus en mendiant, car il était vieux, infirme, et ne pouvait plus
travailler.
«Quand le bois fut tout brûlé et le pain tout mangé, saint Pierre dit à
Misère: «Tu es un brave homme; tu nous as donné tout ce que tu avais reçu,
et ta charité a été bien faite, car elle a été faite de coeur et toute pour
Dieu. Que ta foi soit égale à ta charité; forme un souhait et il sera
accompli.» A ce langage, et surtout à l'odeur de sainteté qu'ils
répandaient, Misère reconnut deux hôtes du paradis, tomba à genoux et leur
dit «Je ne possède au monde qu'un pommier, dont les fruits me sont volés
chaque année pendant que je vais recueillir des aumônes. Comme ces fruits
sont le seul bien auquel je tienne ici-bas, accordez-moi que tout ce qui
montera dans mon pommier ne puisse en descendre sans ma permission, et vous
aurez fait pour moi mille fois plus que je n'ai fait pour vous.--Que ton
désir soit satisfait!» dirent saint Pierre et saint Paul, et tous deux
disparurent.
«A l'automne suivant, le pommier de Misère était chargé de beaux fruits,
que le bonhomme, cette fois, comptait bien manger seul; mais un matin qu'il
sortait de sa cabane, et qu'il jetait les yeux sur son arbre pour voir si
les pommes étaient bonnes à cueillir, il aperçut M. Richard pris dans les
branches, et faisant d'inutiles efforts pour descendre: «Comment! s'écria
Misère, c'est vous, Monsieur Richard, qui avez tant de biens et qui volez
encore les fruits du pauvre!... Eh bien! tout le monde va savoir que vous
êtes un voleur...» Et aussitôt le bonhomme courut appeler tous les gens du
village. Tous accoururent, et crièrent _haro_ sur M. Richard, détesté à
cause de son avarice et de sa méchanceté.
«M. Richard, honteux et confus, priait, suppliait Misère de l'aider à
descendre, promettant de lui payer tous les fruits qu'il lui avait pris, et
de lui donner encore une belle somme; mais le bonhomme le laissa tout le
jour s'agiter et se démener en vain dans l'arbre, et la nuit venue, il le
lâcha, en lui disant: «Allez, Monsieur Richard, je ne veux rien de vous;
mais n'y revenez plus, car cette fois vous n'en sortirez pas.»
«Un jour que Misère, était bien malade, la Mort se présenta à lui tout à
coup et lui dit de sa plus grosse voix:--Allons, Misère. il faut me suivre;
es-tu prêt?--Vous savez bien, répondit le bonhomme, que je suis toujours
prêt à vous suivre, car je n'ai rien à emporter de ce monde et rien à y
laisser; mais, cependant, il n'est âme qui n'ait un désir ou un regret en
quittant ce monde, et j'ai un service à réclamer de vous. Vous êtes si
bonne que vous ne refuserez pas de me le rendre, d'autant plus que pour me
satisfaire, il vous faut peu de temps et encore moins de peine... Vous
voyez, près de ma porte, ce beau pommier qui a de si beaux fruits, je
voudrais bien manger une de ces pommes; seriez-vous assez complaisante pour
m'en cueillir une?--Qu'à cela ne tienne! dit la Mort, je veux, au moins une
fois, être agréable à quelqu'un et plus à toi qu'à tout autre.--Et la Mort,
sans défiance, monta dans le pommier. Mais, quand elle voulut descendre, ça
lui fut impossible: elle eut beau faire des efforts à ébranler l'arbre,
elle eut beau prier, hurler, grincer, se tordre, rien n'y fit, et la mort
fut forcée de reconnaître là une main plus puissante que la sienne.
Il fallut bien recourir à Misère, qui riait de la Mort et faisait la sourde
oreille à ses cris. «--Ah! bonhomme! lui dit-elle, laisse-moi partir; j'ai
tant de besogne à faire que je n'ai pas de temps à perdre.--Bien, bien! dit
Misère, si vous êtes pressée, moi je ne le suis pas.--Mais, dit la Mort, je
te promets de t'épargner cette fois, et, si tu me rends la liberté, je te
laisserai vivre dix ans encore.--Ce n'est pas assez, je veux vivre jusqu'au
jugement dernier.--Eh bien! soit; que Misère dure jusqu'à la fin des
temps!»
«Et la Mort furieuse s'élança du pommier la faulx en main, et dans sa rage
frappa les hommes, les maisons, les arbres, les pierres; et Misère resta
seul sur cette terre désolée!...»
=LA CATHÉDRALE.=
Un soir d'hiver, un honnête gantier de la rue de Saint-Guenhaël revenait de
la place Mainlière, à Vannes, où il avait donné ses soins à un tailleur de
ses amis qui s'en allait mourant. Comme il passait devant la cathédrale,
dont les portes n'étaient point encore fermées, il voulut, avant de
regagner sa demeure, prier pour l'objet de son affection et de ses
inquiétudes, et, dans cette intention, il pénétra dans l'église et alla
s'agenouiller au fond d'une des chapelles latérales.
A cette heure avancée, il y avait peu de fidèles dans le saint temple,
l'obscurité y était presque complète, et le plus profond silence y régnait.
Fatigué de plusieurs nuits de veilles, le bon gantier ne tarda pas à
s'endormir, et si profondément, qu'il n'entendit ni la voix des cloches
tintant l'_Angelus_, ni le bruit des clefs agitées par les bedeaux avant la
clôture des portes, et se trouva ainsi enfermé dans la cathédrale.
A la douzième heure de la nuit, le gantier transi de froid se réveilla
enfin, et jetant autour de lui des regards surpris, il eut quelque peine à
se rendre compte du lieu où il se trouvait; mais bientôt l'étrange
spectacle qu'il eut sous les yeux lui rendit la mémoire; car, au pied de
l'autel près duquel il s'était endormi, un prêtre, revêtu d'une chasuble
noire, à large croix blanche, était debout, prêt à commencer une messe, et
sur l'autel, couvert d'un drap noir lamé de blanc, vacillaient les pâles
clartés de deux bougies ornées de têtes de morts et d'os croisés en
sautoir.
Quoique préoccupé de sombres pensées, et fort ému de cette scène lugubre
qui le surprenait tout à coup, le gantier remarqua qu'il n'y avait point de
répondant, et s'apprêta à lui servir lui-même la messe. Il alla se mettre à
genoux aux pieds du prêtre, sur lequel il jeta furtivement un regard.
O terreur!!! ce prêtre était un squelette aux os sans chair, aux orbites
creuses et vides!...
Éperdu, anéanti, le gantier tomba sans sentiment la face contre terre, et
ce ne fut qu'à l'_Angelus_ du matin qu'il reprit connaissance et regagna sa
demeure.
Mais au sein même de sa famille qui l'entourait de soins, il restait
toujours sombre et taciturne. Le sourire n'approchait jamais de ses lèvres,
et jamais sa bouche n'avait de douces paroles pour sa compagne, de tendres
baisers pour ses enfants. La nuit même, le repos ne visitait plus sa
couche, et quand la fatigue lui apportait le sommeil, ce sommeil était plus
laborieux que ses pénibles veilles, traversé qu'il était de terreurs
incessantes sur lesquelles son intelligence troublée n'avait aucun empire.
Pour sauver sa raison et tenter de rendre un peu de calme à son âme, le
malheureux gantier résolut enfin de recourir au prêtre chargé de la
direction de sa conscience, et de lui révéler la cause de ses terribles
émotions.
«Pourquoi, mon fils, lui dit le prêtre, abandonner ainsi votre âme à des
terreurs qui sont peut-être le fruit d'une erreur des sens, et qui, si
elles sont les effets d'une effrayante réalité, doivent être sérieusement
approfondies, car le démon vous a tendu un piège dans cette nuit dont le
souvenir vous tourmente, ou Dieu lui-même vous a choisi pour être
l'instrument d'une sainte expiation, d'une réparation nécessaire. Il faut
donc, mon fils, dans le double intérêt de votre salut temporel et de votre
salut éternel, aller attendre, dans la même chapelle et à la même heure,
l'apparition qui vous a tant épouvanté.
--Hélas! mon père, répondit le gantier, n'imposez pas à ma faiblesse une
épreuve qui me tuerait...
--Sans doute elle vous tuerait, reprit le prêtre, si vous tentiez de la
subir armé de la seule raison, mais vous le savez, mon fils, la foi rend
invincible, et la prière est la plus sûre de toutes les armes; priez donc
et croyez!... et si le spectre vient encore à vous, interrogez-le au nom du
Dieu vivant; qu'il dise ce qu'il veut et au nom de qui il vient... Allez,
mon fils, je vous absous, que Dieu vous soutienne!...»
Le soir même, fort dans sa foi, mais faible dans sa chair, le gantier se
rendit à l'église, s'agenouilla dans la même chapelle et se fit enfermer
encore, mais cette fois il ne s'endormit pas; il pria jusqu'à l'heure
attendue avec impatience et pourtant redoutée.
Au premier coup de minuit, les deux bougies s'allumèrent d'elles-mêmes;
l'autel se tendit de noir; puis d'un pas lent et sourd, le squelette,
revêtu de la chasuble de deuil, parut à l'entrée de la chapelle.
«Si tu viens au nom de Satan, s'écria le gantier d'une voix émue,
retire-toi, fuis ce temple saint; mais si tu viens au nom de Dieu
tout-puissant, dis... que veux-tu?
--Écoute et crois, mon fils, celui qui vient au nom du Seigneur, murmura le
spectre... Voilà déjà bien des années, oh! des années bien longues pour
ceux qui souffrent! que chaque nuit, à la même heure, j'attends, à cet
autel, un chrétien qui me réponde une messe que j'avais promise, quand
j'étais au nombre des vivants et que je n'ai point dite alors, par
négligence d'abord, par oubli ensuite. Cette négligence et cet oubli
coupables ont eu des suites terribles, car ils ont pour longtemps fermé les
portes du ciel à l'âme de celui qui devait la dire, et aussi à l'âme de
celui pour qui elle devait être dite... Sois béni, mon fils, toi que Dieu a
choisi pour être l'instrument du salut de deux âmes!... Aussitôt le spectre
et le gantier s'agenouillèrent au pied de l'autel, et la messe des morts
commença; mais quand le prêtre eut prononcé le _requiescat in pace_, il
disparut, et le gantier, jetant les yeux vers la croisée, vit deux traînées
lumineuses qui montaient au ciel...
Il essuya alors la sueur glacée de son front, attendit dans la prière
l'heure de l'_Angelus_, et quand il rentra dans sa famille avec un doux
sourire aux lèvres, il y rapporta le calme et la joie, car son âme était
complétement rassérénée.
=LÉGENDE DE SAINT CHRISTOPHE.=
Saint Christophe, comme tout le monde le sait, était doué de robustes
épaules; aussi, dans le temps jadis, lui avait-on confié l'emploi de
passeur sur la rivière du Scorff. Un beau jour, Jésus-Christ arrive au bord
de l'eau avec ses douze apôtres; Christophe s'empresse de les prendre dans
ses bras et les transporte sur l'autre rive avec toute sorte d'égards.
«Voyons, dit Jésus-Christ, que désires-tu pour ton salaire?
--Demande le paradis, lui souffla saint Pierre à l'oreille.
--Laissez-moi faire, j'ai mon idée. Eh bien! Seigneur, puisque vous voulez
me faire un don, ordonnez que tous les objets que je pourrai désirer soient
forcés d'entrer dans mon sac.
--Je le veux, dit Jésus-Christ, mais à condition que tu ne demanderas
jamais d'argent et seulement les objets dont tu pourras avoir besoin.»
Longtemps il en fut ainsi; le sac ne se remplissait que de pain, de fruits,
de légumes, et souvent il se vidait au profit des pauvres; mais qui peut
jurer de ne jamais succomber à la tentation? Un matin, Christophe, en
passant dans les rues de la ville, s'arrêta devant la boutique d'un
changeur; il eut tort, car la vue de toutes ces piles d'argent lui inspira
de mauvaises idées: «Vois, lui disait _er milliguet_[1], tout ce que tu
pourrais faire avec cet or! Quand ce ne serait que pour rebâtir la
chaumière des malheureux et leur rendre l'existence plus douce; et dire
qu'il te suffit d'un signe pour que tout cela soit à toi!»
[Note 1: Le Maudit.]
Christophe eut un moment de faiblesse, et l'argent passa dans son sac.
_Petra faut tho_[1]? Ce n'était encore qu'un homme, et il n'était pas
devenu saint, comme il le fut depuis. Aussi cette première faiblesse fut
suivie de bien d'autres, et, tout en étant généreux, pour le pauvre monde,
il ne laissait pas que de goûter les charmes de la bonne chère et tout ce
qui s'ensuit. Or, un jour qu'après dîner, il se reposait à l'ombre sur le
gazon, vint à passer _er diaoul_[2], qui se mit à le narguer et à lui faire
toutes sortes de sottes plaisanteries. Christophe n'était pas patient, les
poings lui démangeaient, aussi fut-il bientôt debout et la bataille
commença; comme les forces étaient égales, deux jours dura la lutte, sans
qu'on pût en prévoir la fin. L'herbe épaisse avait disparu sous leurs
pieds, et l'on entendait au loin comme le bruit de deux marteaux tombant et
retombant l'un après l'autre; ils y seraient encore si Christophe ne
s'était heureusement souvenu de son sac: «Ah! _milliguet diaoul_[3], par la
vertu de Notre-Seigneur, tu vas entrer dans mon sac.» Ce qui fut fait à
l'instant, et aussitôt de bien lier les cordons sur son prisonnier qu'il
jette sur ses épaules, en cherchant dans sa tête comment il s'en
débarrassera. Il passait près d'une forge où trois vigoureux compagnons
battaient le fer rouge à grands renforts de bras. «Voilà mon affaire, se
dit Christophe,» et s'adressant aux forgerons: «Tenez, leur dit-il, j'ai là
un méchant animal dans mon sac. Il n'y a pas de vilains tours qu'il n'ait
faits dans sa vie; si vous voulez le forger jusqu'à ce qu'il soit réduit à
l'épaisseur d'une pièce de six liards, je vous donnerai un écu.--Accepté!»
Et aussitôt, malgré les cris et les soubresauts du diable, on le forge et
le reforge durant toute la nuit. Comme le jour commençait à poindre, on
entendit une voix faible venant du fond du sac et qui disait:
[Note 1: Que voulez-vous?]
[Note 2: Le diable.]
[Note 3: Ah! maudit diable!]
«Christophe, Christophe, je me rends; que faut-il faire pour sortir de là?
--Me jurer obéissance quand je l'exigerai, et me laisser tranquille
désormais.
--Je le jure.