II

L'Association bretonne.

Il est une institution qui distingue la Bretagne des autres provinces et où

se réflète son génie, l'_Association bretonne_.

Dans ce pays couvert encore de landes et de terres incultes, et où il reste

tant de ruines des anciens âges, des hommes intelligents ont compris que

ces deux intérêts ne devaient pas être séparés, les progrès de

l'agriculture et l'étude des monuments de l'histoire locale. Les comices

agricoles ne s'occupent que des travaux d'agriculture, les sociétés

savantes que de l'esprit; l'Association bretonne les a réunis: elle est à

la fois une association agricole et une association littéraire. Aux

expériences de l'agriculture, aux recherches archéologiques, elle donne de

la suite et de l'unité; les efforts ne sont plus isolés, ils se font avec

ensemble; l'Association bretonne continue, au XIXe siècle, l'oeuvre des

moines des premiers temps du christianisme dans la Gaule, qui défrichaient

le sol et éclairaient les âmes.

Un appel a été fait dans les cinq départements de la Bretagne à tous ceux

qui avaient à coeur les intérêts de leur patrie, aux écrivains et aux

propriétaires, aux gentilshommes et aux simples paysans, et les adhésions

sont arrivées de toutes parts. L'Association a deux moyens d'action: un

_bulletin_ mensuel, et un _congrès_ annuel. Le bulletin rend compte des

travaux des associés, des expériences, des essais, des découvertes

scientifiques; le congrès ouvre des concours, tient des séances publiques,

distribue des prix et des récompenses. Afin de faciliter les réunions et

d'en faire profiter tout le pays, le congrès se tient alternativement dans

chaque département; une année à Rennes, une autre à Saint-Brieuc, une autre

fois à Vitré ou à Redon; en 1858, il s'est réuni à Quimper.

A chaque congrès, des questions nouvelles sont agitées, discutées,

éclaircies[1]: ces savants modestes qui consacrent leurs veilles à des

recherches longues et pénibles, sont assurés que leurs travaux ne seront

pas ignorés; tant d'intelligences vives et distinguées, qui demeureraient

oisives dans le calme des petites villes, voient devant elles un but à

leurs efforts; la publicité en est assurée, ils seront connus et appréciés.

D'un bout de la province à l'autre, de Rennes à Brest, de Nantes à

Saint-Malo, on se communique ses oeuvres et ses plans; tel antiquaire, à

Saint-Brieuc, s'occupe des mêmes recherches qu'un autre à Quimper: il est

un jour dans l'année où ils se retrouvent, où se resserrent les liens

d'études et d'amitié.

[Note 1: Voir l'_Appendice_.]

Le congrès est un centre moral et intellectuel, bien plus, un centre

national: ces congrès sont de véritables assises bretonnes; ils remplacent

les anciens États: on y voit réunis, comme aux États, les trois ordres, le

clergé, la noblesse et le tiers-état, le tiers-état plus nombreux qu'avant

la Révolution, et de plus, mêlés aux nobles et aux bourgeois, les paysans.

La Bretagne est une des provinces de France où les propriétaires vivent le

plus sur leurs terres; beaucoup y passent l'année tout entière. De là une

communauté d'habitudes, un échange de services, des relations plus

familières et plus intimes, qui n'ôtent rien au respect d'une part, à la

dignité de l'autre. Propriétaires et fermiers, réunis au congrès, sont

soumis aux mêmes conditions et jugés par les mêmes lois; souvent le

propriétaire concourt avec son fermier. Dans ces mêlées animées, où l'on se

communique ses procédés, où l'on s'aide de ses conseils, où l'on distribue

des prix et des encouragements, les riches propriétaires et les nobles

traitent les paysans sur le pied de l'égalité; ici, la supériorité est au

plus habile: c'est un paysan, Guévenoux, qui, en 1857, eut les honneurs du

congrès de Redon.

Voici quatorze ans que l'Association bretonne existe; l'ardeur a toujours

été en croissant; les congrès sont devenus des solennités: on y vient de

tous les points de la Bretagne. Le congrès s'ouvre par une messe du

Saint-Esprit, les autorités du pays le président, les prix sont décernés en

grande pompe. Au concours des laboureurs, on voit souvent soixante charrues

en ligne partir à la fois et ouvrir devant elles un long et droit sillon.

Parmi les juges, on cite des membres de l'Institut, des savants couronnés

par les académies, les plus beaux noms de la Bretagne, et ceux qui se sont

jadis illustrés dans les guerres contre les Anglais, et ceux qui viennent

de conquérir, en Afrique et en Crimée, une gloire nouvelle: le comte de

Sesmaisons, le général Duchaussoy, le comte Caffarelli, MM. de la

Villemarqué, de la Monneraye, etc. Les habitants des châteaux voisins, les

dames de la ville, remplissent la vaste salle des séances, où se livrent

des luttes qui sont quelquefois vives, car les Bretons tiennent fortement à

leurs opinions, mais toujours courtoises. Les membres de l'Association se

rendent à la distribution des prix en grand appareil, au milieu d'une

population empressée comme pour une fête, au son des cloches, entre deux

haies de troupes, à travers les rues de la ville, pavoisées du drapeau

national breton, la bannière à hermines en tête. Voilà les fêtes qu'il faut

au peuple et que le peuple aime: quand il assiste à ces solennités, où il

se voit représenté par les plus nobles et les plus dignes, il se sent vivre

et il se redresse avec un légitime orgueil, car il se rend la justice qu'il

est encore capable de grandes choses.

Depuis que ces pages ont été écrites, l'Association bretonne a été

dissoute: un zèle plus ardent qu'éclairé la représenta comme une réunion

d'hommes qui, sous d'apparentes études d'histoire, cachaient des

préoccupations moins désintéressées; on craignit qu'elle ne devint un foyer

de passions et d'intrigues politiques. Ces craintes n'étaient pas fondées:

l'Association bretonne se composait d'éléments divers, d'hommes appartenant

à tous les partis, ses congrès se réunissaient avec le concours de

l'autorité; elle n'avait aucun des caractères des associations politiques,

aucune des conditions des sociétés organisées pour conspirer. Quelle que

soit d'ailleurs la réalité ou la vraisemblance des accusations qui ont

amené sa suppression, on ne saurait trop regretter une association qui,

pendant qu'elle a existé, a rendu tant de services à l'agriculture, à la

science historique et archéologique, qui excitait dans cinq départements

une émulation généreuse, donnait un but et un ensemble à leurs travaux,

développait le goût des études sérieuses et tendait à former dans la

province un de ces centres intellectuels qui, sans diminuer la force du

coeur de la France, réveillent à ses extrémités le mouvement, la pensée et

la vie.

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 18 / 41 题