XIII

Quériolet.

=Un caractère breton.=

C'est là, c'est en Bretagne, que l'on rencontre des hommes fortement

caractérisés, race dure comme le sol, solide comme le granit; il semble

qu'aux vents de la mer qui battent leurs côtes, ils se soient raidis. On

dit proverbialement une _tête bretonne_, c'est-à-dire une tête qui veut,

qui persiste et va jusqu'au bout. Nulle province n'a donné à la France plus

de génies indociles. La Bretagne a commencé par Abélard, au XIe siècle,

elle a fini dans le nôtre par Broussais et Lamennais, et par Chateaubriand,

libéral à la manière des vieux Bretons, et au fond, ennemi du pouvoir.

Toujours le parlement de Bretagne fut difficile à mater; il résistait

encore quand les autres avaient depuis longtemps cédé. Les émeutes de

Rennes et des autres villes de Bretagne, sous Louis XIV et Louis XV,

étaient excitées ou soutenues par le parlement. Du Guesclin,--il n'y a pas

de plus mauvais garnement sur la terre, disait sa mère,--est un des types

de ces âpres Bretons, et aussi ce du Couëdic qui, avant d'attaquer un

vaisseau anglais (combat de _la Surveillante_ contre _le Québec_, le 7

octobre 1779, près des îles d'Ouessant), fait mettre son équipage à genoux

et réciter le _De profundis_, et après: _Maintenant vous pouvez mourir!_ et

il se promène sur le pont, frappant du pied, dit un contemporain, comme une

baleine qui frappe la mer de sa queue. Le combat fut terrible, le vaisseau

anglais sauta, et la frégate de du Couëdic rentra à Brest, presque en

ruines. D'autres, moins célèbres, ont une vigueur, une raideur de

caractère, et de principes qui, dans l'antiquité, en eût fait des

stoïciens, et, au XVIIe siècle, des jansénistes, E. Souvestre, Alex. Duval,

Duclos: le premier, philosophe pratique, le second, ardent en ses haines,

le troisième, d'une franchise abrupte. Je veux raconter ici quelques traits

d'un homme presque inconnu, le Gouvello de Quériolet, qui donneront une

idée de ces natures à part, tout d'une pièce, pour qui il n'est pas de

demi-mesures, également extrêmes dans le bien comme dans le mal.

Sa vie a deux parts: le brigand et le saint. Il était né, en 1602, à Auray,

d'une riche et puissante famille; son enfance annonça bien sa jeunesse. Nul

enfant n'eut de plus mauvais instincts et un plus méchant naturel. Il ne

respecte ni Dieu, ni ses parents, ni ses maîtres; malgré de grandes

facultés, on n'en peut rien tirer: ses camarades mêmes, il les injurie et

les bat, il rappelle du Guesclin qui désolait son père et sa mère, mais

avec cette différence qu'il ne se trouve pas une seule bonne religieuse qui

porte un heureux horoscope sur un tel garnement.

A peine adolescent, il a tous les vices des débauchés: il hante les mauvais

lieux et les maisons de jeu; il crochète le coffre de son père, lui dérobe

deux mille livres, se sauve de la maison paternelle, et le voilà lancé par

le monde, comme un étalon échappé. Nul frein, nulle barrière: à Paris, il

s'associe à des filous pour voler au jeu; en Allemagne, il court le pays,

guerroyant pour le premier venu; il se trouve encore là trop à l'étroit, il

songe à aller à Constantinople, il s'y fera Turc, et y vivra en pleine

licence et à son caprice.

Après une éclipse pourtant, il reparaît en Bretagne. Le hasard de sa

naissance lui donnait droit à une charge de magistrature, et ce n'est pas

un des moindres étonnements, en ce temps qui suit les guerres civiles,

qu'un tel homme conseiller au parlement de Rennes. Mais cette nouvelle

dignité ne le retient pas; au contraire, elle ne lui sert qu'à se livrer à

tous les excès avec impunité; bientôt il devient fameux par ses

débordements: duelliste, libertin, hypocrite et impie, c'est Mirabeau,

Richelieu et don Juan tout ensemble. Il a rompu avec toute sa famille; son

nom et ses titres, il ne s'en soucie, il les traîne dans les orgies; la vie

des hommes, l'honneur des femmes, sont pour lui un enjeu; il poursuit les

unes pour les perdre, il insulte les autres pour les tuer. Il avait acquis

une terrible habileté aux armes, seul exercice auquel il se fût appliqué;

de même que Gondi sa soutane, il se plaît à faire déchirer sa robe de

magistrat dans les duels. Il marche littéralement l'épée au poing, insolent

envers tout le monde, injuriant les passants, sans s'occuper de la qualité

ni du nombre; une fois, une troupe de cavaliers indignés s'arrêtent en le

menaçant; peu lui importe, il sont six, sept, huit, il fond dessus; le

premier qu'il joint, il le jette à terre, l'enfile de sa lame la retire du

cadavre, sans plus s'en soucier que d'un chien, et s'élance sur les autres

qui, épouvantés de cet enragé, s'enfuient au plus vite; une autre fois, il

se battit contre quatorze.

Des femmes, il en est de même: il joint l'audace à la ruse; il les attaque

en pleine rue, ou se déguise en charbonnier pour pénétrer chez elles; il

fait de longs voyages exprès afin d'aller séduire une belle, ou il apporte

sur son dos une échelle pour escalader une fenêtre. Il en veut surtout aux

religieuses; en corrompre quelqu'une lui est un régal qui dépasse les

séductions ordinaires; il s'introduit dans un couvent en sa qualité de

magistrat, et une fois là, il déploie l'hypocrisie la plus raffinée. Le don

Juan de Molière n'a rien de plus complet que ses affectations de langage

dévot, ses roulements d'yeux, ses soupirs, ses sentiments de componction;

il édifie les bonnes Soeurs par ses paroles éloquentes sur la brièveté de

la vie, la nécessité de se tenir toujours sur ses gardes, de penser à

l'éternité, au terrible moment où il faudra rendre ses comptes; il leur

fait part de sa résolution de racheter ses péchés par des aumônes, de faire

l'Église son héritière par des fondations pieuses, etc. De même aussi que

don Juan, et c'est peut-être chez lui que Molière a pris ce trait, il donne

l'aumône à un mendiant à condition que le pauvre homme ne la demandera pas

_au nom de Dieu_, et, pour lui montrer l'exemple, il blasphème tout haut

dans les rues, il se moque de Dieu, il appelle à lui les démons.

Car il ne craint pas plus Dieu que le monde: une nuit, le tonnerre roule

au-dessus de sa maison, à coups répétés; exaspéré de cette voix de Dieu qui

le semble menacer, il s'élance de son lit, ouvre sa fenêtre, et, comme Ajax

défiant Jupiter, décharge ses pistolets contre le ciel, tandis que la

foudre tombe sur son lit.

C'est un véritable révolté contre la société, non qu'il ait à s'en

plaindre, mais par nature perverse, ayant du plaisir à jouer cette partie,

prenant à tâche de se faire craindre et détester, comme d'autres de se

faire aimer, et, en ce sens, un être véritablement diabolique.

Il mena cette vie jusqu'à trente-deux ans. A ce moment, un événement

inattendu, imprévu, le changea. Il était allé à Loudun, en Poitou, pour

voir une belle protestante dont il avait entendu parler et pour essayer de

la séduire. C'était le temps des exorcismes qui accompagnèrent et suivirent

le procès d'Urbain Grandier. Ce spectacle extraordinaire, qui n'était pour

tant d'autres qu'un sujet de curiosité, le bouleversa: tout d'un coup, le

côté grave de la vie se dévoile et lui apparaît; il va trouver un prêtre,

se jette à genoux et lui fait une confession générale: il était converti.

S'il se convertit, ce n'est pas par faiblesse d'esprit, affaissement de ses

forces, à un âge où les passions amorties sont près de s'éteindre: à cette

heure, son énergie est aussi grande, la vigueur de son esprit n'a pas

baissé: «Vous ne délibérez pas pour vous enivrer, dit saint Clément

d'Alexandrie, vous ne délibérez pas pour faire une injure; il n'y a qu'une

occasion où vous délibériez, c'est quand on vous propose d'embrasser la

piété!» Lui, il ne délibère pas; subitement éclairé par cette lumière que

les sceptiques nomment un trait du hasard, et que les chrétiens appellent

la grâce de Dieu, il voit qu'il est dans la mauvaise voie, et, sans

hésiter, avec cette soudaineté de volonté propre aux âmes supérieures,

rebrousse chemin et prend la route opposée: c'est le même homme, seulement,

selon le sens exact du mot, il se _convertit_, c'est-à-dire il se tourne

dans le sens contraire.

La conversion d'un homme est toute autre que celle d'une femme: vous est-il

arrivé parfois d'entrer, durant la journée, dans une église? elle est

presque déserte; seulement quelques femmes, dispersées dans la nef, prient

ou méditent en silence; vous apaisez vos pas, vous admirez leur

recueillement, leur piété, leur modestie. Mais ce n'est pas ce qui vous

étonne le plus: c'est si, parmi ces femmes, vous voyez un homme, un homme à

genoux au pied d'un autel, absorbé dans sa pensée et le front dans ses

mains. Pourquoi donc la vue de cet homme vous étonne-t-elle? C'est que, les

femmes, il semble naturel qu'elles s'humilient devant le Très-Haut: elles

sont faibles, elles s'avouent faibles, elles tendent à la source de toute

force. Mais l'homme, qui se proclame l'être fort, qui combine, règle et

conduit les affaires du siècle, qui n'admet pas d'autre directeur que

lui-même, qui, chaque jour, puise plus de confiance en sa raison par les

grandes choses qu'il a faites avec cette raison, cet homme prosterné,

humilié et priant comme une femme! pour en venir là, il faut qu'il ait un

bien puissant et profond sentiment de son impuissance, qu'il ait lutté bien

longtemps, bien durement, qu'il soit allé au fond des plus intimes

méditations, pour avoir vu qu'il n'y avait que Dieu capable de le protéger.

C'est après avoir examiné, pesé toutes les ressources de la force départie

à l'homme que sa raison est arrivée au bout, s'est trouvée face à face avec

Dieu, a reconnu que Dieu seul est fort, et s'est abaissée. Il y a là à la

fois la plus grande force de la raison, et l'humiliation de cette même

raison.

Un des spectacles les plus émouvants qu'il m'ait été donné de voir en

Afrique est celui d'une cérémonie religieuse, la veille du béiram. C'était

le soir, dans une mosquée: le ramadan finissait, et les musulmans

s'assemblaient pour adresser, au dernier jour de ce temps de pénitence, une

solennelle prière à Dieu. Du haut d'une galerie où étaient admis les

chrétiens, nous embrassions au-dessous de nous la vaste nef, étincelante de

lumières et toute remplie de croyants: là, pas une femme; des hommes

seulement, en rangs réguliers, agenouillés sur les nattes, et tous

immobiles, recueillis, sans qu'un seul fît un mouvement de curiosité ou

d'inattention. Les marabouts, au fond, chantaient une hymne lente, dont la

psalmodie sévère ressemblait au chant de nos églises: à certains moments,

le chant se taisait, et une voix isolée s'élevait, comme un cri vers le

ciel, comme la plainte de Job s'adressant à Dieu, demandant une consolation

et un appui. Et l'on voyait alors tous ces hommes, vêtus de blanc, la tête

enveloppée du haïk que ceint la corde de chameau, se prosterner ensemble,

le front à terre, les bras et les mains étendus, dans le sentiment de leur

néant.

Les Européens, qu'avait amenés un vain amour de nouveautés, gais,

insoucieux, riants, se montraient avec des plaisanteries ces génuflexions

et ces prosternements. Ils ne voyaient là qu'un spectacle inconnu; il y

avait pourtant un grand enseignement. Ces hommes humiliés, à genoux, qui,

avec leurs vêtements blancs, ressemblaient à des moines, c'étaient ces

Arabes si fiers d'ordinaire, dont l'attitude et la démarche sont empreintes

d'une si profonde dignité, qui passent, indépendants, leur vie dans la

plaine et sous la tente; et parcourent le désert, dont ils sont les

maîtres, sur leurs chevaux rapides, dont les jeux quotidiens sont de vrais

jeux de l'homme, les _fantasias_, où, lancés au galop, ils se poursuivent

et se dépassent, jetant leurs longs fusils en l'air, ajustant, couchés sur

leurs hautes selles, un ennemi invisible, faisant retentir la poudre qui

les enivre et les enveloppe de fumée; ces mêmes Arabes qui, hier encore,

poussant le cri de guerre, livraient aux Français ces combats acharnés

d'où, quand ils en triomphaient, nos capitaines rapportaient un nom

glorieux! Eh bien! ces adversaires terribles, que nous avons appris à

estimer en les combattant, c'étaient eux qui, là, prosternés et courbés

sous la main de Dieu, rendaient à Dieu l'hommage qui lui est dû, grands et

véritablement hommes dans leur adoration comme dans la bataille.

C'est là un sérieux sujet d'espérer en l'avenir de ce peuple: il a des

vices, il est abattu par la corruption d'une religion fausse, mais il

possède une vertu féconde: son coeur est religieux; il a le sentiment de sa

condition vis-à-vis de Dieu, il ne s'abuse pas sur sa force, il ne se

dresse pas debout comme un rival du Tout-Puissant; il se relèvera.

Quériolet était résolu à changer de vie: mais ne croyez pas qu'il se va

confiner dans un monastère, pour s'y abîmer dans les prières et les

méditations solitaires: cette vie de retraite semble trop facile à cette

âme active; il avait donné au monde le spectacle de ses désordres et de ses

vices, il fera le monde témoin de sa pénitence: là il trouvera encore à

chaque pas les mêmes objets qui l'ont tenté; il lui faut combattre des

ennemis vivants, présents, qui se renouvellent sans cesse: voici la

cupidité, l'orgueil, la volupté; il part en croisade, il n'attend pas

l'ennemi, il le va chercher.

D'abord, il se prend au plus rude et plus difficile à vaincre, l'orgueil,

l'orgueil qui, selon le mot d'un Père[1], est un renoncement à Dieu et un

mépris des hommes. Il n'a pas plus tôt arrêté sa résolution, qu'il monte à

cheval pour retourner en Bretagne: on ne voyageait pas en ces jours de

troubles sans être armé; il était venu en Poitou dans un menaçant équipage,

les pistolets à la ceinture et l'épée au flanc; il en repart dans une toute

autre attitude: il attache ses pistolets et son épée sur sa selle, avec des

cordes; désormais, il ne s'en servira plus. Les routes sont infestées de

brigands, qu'importe! qu'on l'attaque, il sera dans l'impossibilité de se

défendre. Bien plus, dès qu'il est arrivé dans son château, il quitte ses

habits brodés, ses plumes et ses dentelles, et, revêtu d'un vieux pourpoint

à l'envers, un chapeau déformé sur la tête et un bâton à la main, il se met

en route pour un pèlerinage, mendiant son pain, couchant, la nuit, sous un

porche ou dans une écurie. Ce jeune seigneur si fier, si arrogant, qui

prenait partout le haut du pavé, un jour, une troupe de gueux, le voyant

prier à deux genoux à la porte d'une église, le raillent, l'injurient et se

jettent sur lui. Ah! à ce moment, le nouveau converti s'indigne, il se

retrouve gentilhomme, et lève son bâton pour se défendre; mais ce mouvement

de l'homme du passé n'a qu'un instant; il commande à son sang de se calmer,

il lance son bâton derrière lui, et se laisse accabler de coups. Diogène

jeta son écuelle, reconnaissant qu'il pouvait boire avec sa main: il ne

faisait faire qu'un sacrifice à son corps; Quériolet ne porta plus de

bâton, sacrifice bien autrement dur, imposé, non à son corps, mais à son

âme qui avait essayé de se révolter.

[Note 1: Saint Jean Climaque.]

Il a conquis l'humilité, première vertu, la plus contraire à la nature, la

plus difficile à pratiquer, il est chrétien; maintenant, on le peut dire,

tout était facile: il avait brisé le grand ressort qui fait agir les

hommes; dès lors, ce que font d'ordinaire les hommes, il ne le faisait

plus: il avait en lui une force qui l'élevait au-dessus de la terre, il

accomplissait sans effort des actions que nous, d'en bas, alourdis, nous

regardons comme impossibles: mais, ainsi qu'on l'a dit, «qui ne tend pas à

l'impossible n'accomplit pas le nécessaire.»

Aussi, je ne m'étonne pas de ses jeûnes, de ses prières continuelles, des

rigueurs auxquelles il se condamne: Il avait été impie; il consacre sa vie

à étudier, à connaître cette religion qu'il avait abandonnée, à servir et

adorer Dieu qu'il avait blasphémé; il avait été voluptueux, débauché; il

passe en prières, à genoux, sept et huit heures par jour, quelquefois dix

heures; il s'impose l'obligation de jeûner le reste de sa vie, de trois

jours l'un, au pain et à l'eau, sans compter le long séjour qu'il fait de

temps en temps dans des lieux déserts, livré aux plus rudes austérités. Il

avait eu pour les femmes un de ces penchants violents par lesquels l'homme

ressemble à un animal aveugle et furieux; il fait le voeu, et il l'observa

jusqu'à sa mort, vis-à-vis même de ses parentes, de ne plus regarder jamais

une femme de ces yeux qui avaient tant péché. Sa vie passée avait été une

vie tout efféminée, de mollesse et de plaisirs faciles; il en mène une

toute dure, de fatigues et de peines, il ne dort que tout habillé, par

terre ou sur une chaise; comme d'autres inventent des voluptés nouvelles,

il s'applique à la recherche des pratiques les plus rudes; de tourments

dont il puisse souffrir à chaque instant: il porte des souliers dont les

clous transpercent la semelle et entrent dans les chairs, et il entreprend

ainsi de longs pèlerinages, faisant jusqu'à dix lieues par jour dans ce

supplice. En un mot, la règle qu'il a prise est _de faire à son corps le

plus de mal qu'il pourra_[1].

[Note 1: Le P. Dominique de Sainte-Catherine, _Vie de M. de

Quériolet_.]

Le plus de mal à son corps, et le plus de bien à son prochain. Le poëte,

quand il a voulu faire de l'avare un portrait saisissant, l'a montré avec

tous les dons de la fortune: il possède une grande maison, des valets, des

chevaux, une voiture, seulement il n'en use pas; et c'est dans Molière un

trait de génie: la vilité de son avare paraît d'autant plus qu'il est plus

riche. Quériolet aussi, qui veut se livrer à la pénitence, ne suit pas la

règle ordinaire; il ne se défait pas de ses biens, il ne se rend pas

indigent; il a un château, des domestiques et des terres, il les garde;

seulement, tout cela n'est pas son bien, mais celui des pauvres; il ne le

possède pas, il ne s'en regarde que comme l'économe. Lui aussi, il est

avare, il place toute sa fortune chez les pauvres; mais c'est un avare plus

avisé qu'un autre, il touchera l'intérêt dans le ciel.

Ainsi, il conserve ses domestiques, mais pour l'aider dans son oeuvre de

charité; son château, il le transforme en hôpital, il y recueille et y

installe tous les malades et les infirmes du pays, et, n'en trouvant pas

encore assez, il fait des voyages exprès pour en aller chercher au loin. A

toute heure, on peut entrer chez lui, il a toujours à donner; quand il n'y

a plus rien, il distribue ses vêtements, et jusqu'à ses rideaux et ses

draps; jamais son blé n'est porté sur le marché pour être vendu, il le

partage entre les pauvres; qu'a-t-il besoin d'ailleurs de ces revenus? il

ne dépense pas par an cent livres; quand il ne jeûne pas, il ne se nourrit

que de légumes, de pain et d'eau. Que l'on oppose Quériolet à l'austère

censeur de Rome, à Caton, calculant les moyens de faire rendre le plus

d'intérêt à son argent et épiant l'heure où il est bon de vendre ses vieux

esclaves pour ne les plus nourrir, et que l'on dise ce que vaut la vertu du

stoïcien près de l'humble charité de ce grand chrétien inconnu!

Mais ce n'est même pas avec les païens qu'il le faut comparer. Quels

chrétiens ne dépasse-t-il pas en vertu! Il est rencontré par un gentilhomme

qui, le prenant pour un pauvre, le bat et manque le tuer: il l'aide à

remonter sur son cheval; un autre jour, il se présente, à Rennes, dans une

maison qu'il avait dotée pour y recueillir les indigents: il se laisse

repousser et mettre à la porte, sans se faire reconnaître. On l'avait,

presque de force, ordonné prêtre; il s'y résout, mais il ne confesse que

les pauvres, il ne veut être que le serviteur des plus petits, des plus

humbles, avec qui il se puisse encore humilier. Sa vie se partage entre la

prière, les pauvres et les malades: cet élégant, ce raffiné, ce débauché

s'est fait le propre infirmier de son hôpital; il veille au chevet des

mourants, il soigne les galeux, il panse les plaies dégoûtantes; nouveau

Job, Job chrétien, plus sublime que celui de l'ancienne loi, car il s'est

mis volontairement sur le fumier des autres.

Il est, à un autre point de vue, l'exemple le plus vif de la volonté et de

l'énergie. Descartes avait dit: Je fais table rase de mon esprit, j'oublie

tout ce que j'ai appris, et j'élèverai un nouvel édifice, pierre à pierre,

en commençant par la première; et on l'admire pour avoir eu cette pensée et

avoir accompli ce qu'il avait conçu. Je m'étonne autant de l'oeuvre de

Quériolet; dire: Je ferai en moi tel travail moral, n'atteste pas moins de

force, et y avoir réussi n'est pas moins admirable.

C'est à ce moment, sans doute, qu'on fit son portrait, placé en tête de

l'histoire de sa vie, où il est représenté avec un type fortement

caractérisé: le nez en avant, un front buté, entêté, des pommettes maigres,

saillantes, les yeux bridés, yeux dont la vivacité et la flamme sont

adoucies et abattues par la continuité de la prière et des larmes, visage

qui vous arrête, qui se fait regarder et dont on se souvient.

Il demeura dans la solitude, les méditations, les rigueurs et les bonnes

oeuvres, et sa pénitence dura vingt-six ans. Il mourut jeune, en 1660, car

les austérités avaient vite épuisé son corps: quand il se sentit près de sa

fin, il se traîna à Sainte-Anne d'Auray, le lieu de pèlerinage de la

Bretagne; il y voulut mourir et y avoir son tombeau, gardant ainsi, jusque

dans la mort, le double caractère de sa religion et de sa race, de chrétien

et de Breton.

La Bretagne. Paysages et Récits. · 第 16 / 41 题