Un traitement physique de la personne humaine peut-il créer ou
développer la volonté?
S’il est chimérique et vain de s’essayer à créer ou à développer
directement dans l’être humain la faculté de vouloir, ne pourrait-on
parvenir à ce but d’une manière indirecte, au moyen d’un développement
ou d’un perfectionnement des facultés physiques de l’individu?
Chacun sait combien notre être moral se trouve en étroite dépendance de
notre mécanisme corporel. L’homme a été défini: «Une intelligence servie
par des organes.» Et la définition est juste, quoique incomplète. Elle
est juste, parce qu’en effet l’être pensant que nous sommes a besoin,
pour penser, de l’outillage matériel, qui, joint à notre psychisme pur,
à notre âme, constitue notre personne humaine. Elle est incomplète parce
que l’homme n’est pas seulement une intelligence, il est aussi une
volonté. Et si des organes corporels nous ont été donnés pour servir--et
parfois desservir--notre faculté de connaître, aucun organe corporel ne
nous a été donné pour servir ou desservir notre faculté de vouloir.
La volonté ne possède aucun outil matériel dont le fonctionnement bon ou
mauvais puisse favoriser ou altérer son action. On ne peut donc la
développer ni la perfectionner, encore moins la créer, en développant ou
en perfectionnant son instrument, puisqu’elle s’en passe, puisqu’elle
n’en possède pas.
Il n’y a pas dans l’homme d’organe de la volonté. La volonté est même
justement la seule faculté de l’âme représentant le psychisme
indépendant, pur, échappant à toute contrainte matérielle, à toute
entreprise d’asservissement, à tout choc en retour du physique sur le
moral.
Ce n’est donc pas en prenant des douches, ou des stimulants du système
nerveux; ce n’est pas en faisant de la suralimentation ou un séjour à la
campagne, ni en cultivant les sports, ni en adoptant tel ou tel autre
moyen d’entraîner, d’endurcir, d’exciter ou de calmer notre tempérament
physique, que nous pourrons acquérir de la volonté.
On a vu, toutefois, à la suite d’un traitement physique approprié, les
manifestations d’une volonté se modifier notablement et même du tout au
tout. Que s’était-il donc produit? Une modification dans les
_possibilités d’exécution_ du sujet. Pas autre chose[1].
[1] Il importe de ne jamais confondre la puissance d’exécution d’une
volonté avec la puissance de la volonté elle-même.
Avant ce traitement physique, le sujet ne faisait pas ceci ou cela, et
l’on croyait qu’il ne le faisait pas parce qu’il ne voulait pas le
faire. Or, il ne le faisait pas, soit parce qu’il ne pouvait
matériellement pas le faire, soit parce qu’il ne l’aurait pu qu’au prix
d’un effort excessif qu’il ne voulait pas s’imposer, soit enfin parce
qu’il ne savait pas qu’il pouvait le faire. A présent, il le fait: c’est
_ou que l’impossibilité matérielle a disparu, ou que l’effort exigé est
devenu moins considérable, ou que la connaissance de ses possibilités
est apparue au sujet_.
Mais si c’est son vouloir qui s’est modifié, et c’est-à-dire qui a
changé de but, le traitement physique n’y a été pour rien.
Il n’y a pas, quoi qu’aient pu écrire là-dessus les auteurs les plus
doctes, de maladies de la volonté, j’entends maladies qui ressortissent
à la thérapeutique médicale. _Il y a des maladies des nerfs et des
muscles, qui privent l’homme de la possibilité de faire ce qu’il
voudrait faire; il y a des maladies du cerveau, qui l’empêchent de
comprendre et de savoir ce dont il est capable; mais il n’y a pas de
maladie qui s’attaque à sa volonté elle-même, parce que celle-ci est
essentiellement immatérielle._
Si on peut appeler malade une volonté dépravée, cette maladie n’a rien à
voir avec un état physiologique quelconque. La dépravation de la volonté
est quelque chose d’exclusivement moral, qui peut fort bien s’allier à
un complet équilibre et à un parfait fonctionnement de tout l’outillage
corporel; par contre, l’excellence de la volonté peut aller de pair avec
le plus pitoyable état de la personne physique.
Dans les cas de suggestion et d’hypnose, ce n’est jamais sur la volonté
de l’hypnotisé que l’hypnotiseur agit, mais sur sa connaissance.
L’hypnotisé, comme le fou, conserve intact son vouloir au milieu des
plus bizarres détraquements de sa mentalité; ce sont ces détraquements
qui, seuls, le jettent à l’exécution d’actes si étranges, et si
contraires à son caractère, qu’on croit devoir les attribuer à une
substitution de volonté. De tels actes ne sont en réalité que le
résultat d’une altération de connaissance, due aux troubles cérébraux
provoqués par un phénomène d’ordre physique.
Non seulement il faut déclarer immatérielle la volonté de l’homme, faite
à l’image de celle de Dieu, mais on peut découvrir dans l’animal, dans
la plante, et jusque dans la créature la plus inerte et la plus
insensible, une sorte de principe spirituel qui représente le vouloir de
ces êtres inférieurs. Vouloir tout instinctif et tout fatal, imposé à la
nature de l’être par son Créateur: vouloir cependant, et qui se
différencie de la substance matérielle de l’être, ne saurait se
confondre avec elle.
Quand je place un objet dans des conditions d’équilibre instable, je
m’aperçois que cet objet ne veut pas tenir ainsi posé, qu’il _veut_
reprendre son équilibre. Quand l’héliotrope tourne vers le soleil ses
boutons près d’éclore, je constate que la fleur de ce végétal _veut_
s’ouvrir et s’épanouir à la lumière. Quand un chien accourt à mon appel
et qu’un oiseau s’envole dès que je fais mine de l’approcher, je dis que
le chien _a voulu_ venir à moi et que l’oiseau _a voulu_ me fuir. Ce
sont bien là les manifestations de quelque chose qui dépasse le domaine
des sens et qui ne peut être modifié par aucune action matérielle: car,
si je puis fixer cet objet par des clous ou des cordes dans l’état
d’équilibre instable où je l’ai placé; si je puis contraindre par un
tuteur les fleurs de l’héliotrope à rester tournées du côté de l’ombre;
si je puis éloigner le chien en le menaçant d’un bâton, ou capturer
l’oiseau en l’attirant par du grain répandu, je ne puis faire que la
loi, la tendance et l’instinct qui régissent la position et les
mouvements naturels de ces êtres soient autres qu’ils ne sont.
Loi, tendance et instinct sont donc bien des forces d’un autre ordre que
la matière elle-même, des forces sur lesquelles, par conséquent, nulle
mesure matérielle ne saurait avoir de prise.
Si cette volonté instinctive, involontaire et fatale de l’animal, de la
plante et du minéral,--volonté qui n’est qu’une loi de leur nature et
tout au plus une sorte d’âme sans conscience responsable,--échappe à
toute action matérielle, directe ou indirecte, à plus forte raison doit
y échapper notre volonté humaine, personnelle, libre, consciente et
immortelle.