I
L’exercice ou le temps peuvent-ils créer ou développer la volonté?
Une vérité que l’on veut établir ou rétablir, comme un édifice que l’on
veut construire ou restaurer, demande tout d’abord le déblayage du
terrain sur lequel l’opération doit être faite.
Déblayons donc.
Il existe--dit-on,--à côté de gens à volonté forte, des gens à volonté
faible. Il existe des gens qui manquent de volonté comme d’autres
manquent du sens de l’ouïe ou de la vue. Bien doués parfois sous le
rapport de l’intelligence et du sentiment, ces gens sont condamnés, tant
que persistera leur nullité sur le chapitre du vouloir, à rester
toujours, en fin de compte, des non-valeurs, quand ils ne deviendront
pas des fléaux de l’humanité. Leur responsabilité est grande. Par leur
coupable défaut de volonté, ils laissent s’accomplir de multiples
injustices, renoncent à l’exécution de devoirs impérieux, abandonnent
des tâches fécondes et nécessaires... On ne saurait trop les blâmer,
dénoncer leur funeste exemple, et les exhorter à sortir de leur
léthargie, en essayant par tous les moyens imaginables de leur infuser
cette qualité primordiale, clé de voûte de tous les grands caractères:
la volonté.
Et voilà!
Et l’illogisme de ce raisonnement couramment adopté ne surprend et
n’arrête personne!
Cependant, de deux choses l’une: ou les êtres à volonté faible, les
êtres sans volonté, nés ainsi, n’y peuvent rien, et sont des infirmes à
qui l’on ne doit aucunement reprocher leur infirmité; ou cette
faiblesse, ce manque de volonté leur sont imputables, et alors cela
revient à dire qu’ils n’ont point de volonté parce qu’ils n’en veulent
point avoir; ils ont donc la volonté de ne pas vouloir; ils ne sont donc
pas sans volonté.
Si les êtres que nous cherchons ici à analyser étaient véritablement des
infirmes moraux, fatalement esclaves de leur tare et incapables de s’en
affranchir, l’humanité ne s’enferrerait pas à leur endroit au point de
les déclarer à la fois irresponsables et fautifs, et de prétendre à
toute force les corriger d’un vice irrémédiable. L’instinct de justice
qui préserve l’humanité des grands égarements continués et poursuivis
d’âge en âge empêcherait les moralistes, les éducateurs et les
philosophes de s’évertuer à faire et à refaire le procès de ces
infirmes, et le simple bon sens commanderait qu’on cessât de
tenter,--par des procédés toujours d’ailleurs couronnés
d’insuccès,--tout renforcement des volontés dites faibles, toute
création de volontés dites inexistantes.
Or, nous voyons au contraire moralistes, éducateurs et philosophes se
jeter à corps perdu dans cette éternelle tentative, avec un zèle, une
conviction et un dévouement dont il faut leur savoir gré. Il est
vraiment dommage, toutefois, qu’ils consacrent ainsi leur temps et les
facultés de leur esprit à une entreprise aussi stérile que l’occupation
d’un Sisyphe, hissant indéfiniment son rocher vers le haut de la
montagne d’où il doit toujours le voir retomber, ou que le bourdonnement
obstiné d’une mouche contre la vitre à travers laquelle elle s’imagine
toujours qu’elle pourra prendre son vol.
La tentative de ces moralistes pèche par la base. Et l’étonnant, c’est
qu’aucun d’eux ne s’en soit encore aperçu.
Ils disent: Cet homme a peu ou n’a point de volonté: nous allons lui en
donner.
Là-dessus, vont-ils à la source (?) de la volonté, en quérir une
provision pour la verser dans les natures qu’ils en jugent dépourvues,
comme on va prendre un broc d’eau à la fontaine pour en alimenter un
réservoir à sec?
Naturellement, non. Pour la bonne raison qu’il n’existe pas de fontaine
publique de la volonté, dont le jet limpide coulerait ostensiblement à
la disposition de tous.
Vont-ils, alors, ces dévoués moralistes, opérer sur eux-mêmes et sur
leurs élèves une sorte de transfusion du sang de la volonté, en leur
communiquant la leur par un procédé direct?
Je crois volontiers qu’ils le feraient s’ils en avaient le moyen
pratique. Mais la transfusion directe d’une faculté d’ordre moral est
chose radicalement impossible. On ne transfuse à personne sa propre
raison, ni sa propre vertu, encore moins sa propre volonté.
L’enseignement n’est pas une transfusion: c’est une initiation, un
éclairage de l’esprit facilitant la compréhension des choses; encore
faut-il que cette clarté soit reçue, que ces explications soient admises
par l’intelligence à qui elles s’adressent. L’exemple n’est pas une
transfusion: c’est une amorce, une contagion, un entraînement; à force
de voir quelqu’un agir avec bonté, avec courage, avec désintéressement,
on pourra prendre le goût de cette façon d’agir, éprouver le désir de
limiter et y porter sa volonté. Mais nul ne suit, en définitive, un
exemple quelconque, bon ou mauvais, que s’il veut le suivre, à moins
qu’il ne se trouve emporté par une impulsion en quelque sorte animale et
irrésistible, où la volonté réfléchie n’est plus en jeu, comme dans le
cas de certaines frénésies populaires. De toutes façons, dès qu’il est
question de communiquer précisément la volonté qui fait agir ou qui
s’oppose à l’acte, toute espèce de transmission directe est illusoire et
impossible, Notre volonté est personnelle ou n’est pas. Dieu lui-même ne
peut pas vouloir pour nous, ni nous faire vouloir ce que nous ne voulons
pas.
Comment donc vont s’y prendre les généreux moralistes qui se consacrent
à cette tâche de cultiver la volonté des faibles, et de subvenir au
dénûment des prétendus déshérités de la volonté? Quelle méthode vont-ils
employer? De quels facteurs vont-ils se servir? D’où vont-ils partir
pour commencer leur traitement?
Ils disent: Nous partons de peu, et même de rien. Notre méthode, c’est
l’exercice. Notre grand facteur, c’est le temps. Par la répétition des
actes d’une volonté faible, ou même d’une volonté nulle, nous arrivons à
produire une volonté forte. Il y faut de la patience, de la
persévérance; mais le triomphe est au bout. L’expérience l’a prouvé.
Or, tout ce que l’expérience a prouvé, c’est que des actes répétés de
bonté ont rendu peu à peu un être meilleur; des actes répétés de courage
ont rendu peu à peu un poltron moins poltron et même brave; des actes
répétés de sobriété ou de douceur ont rendu peu à peu un violent, un
intempérant, doux et sobre, etc..., etc... Mais comment ces acquisitions
de vertus ou d’accroissement de vertus se sont-elles produites? Grâce
justement à la volonté de celui qui s’est astreint à la répétition de
ces actes: c’est parce qu’il a voulu exercer sa bonté, sa bravoure, sa
sobriété ou sa douceur, qu’il les a exercées et ainsi fortifiées. Mais,
sans volonté, il n’aurait rien exercé du tout.
La volonté elle-même s’exerce-t-elle et s’accroît-elle par de tels
exercices? Point. On n’a, après la répétition de ces exercices, ni plus
ni moins de volonté qu’on n’en avait auparavant: car si on n’en avait
pas eu d’avance ce qu’il en fallait pour les faire, on ne les aurait pas
faits.
Si je n’ai en moi aucune volonté, à l’aide de quoi déclancherai-je le
premier effort destiné à m’en procurer un peu? En supposant que je
possède déjà ce peu, et que ce qu’on appelle le manque de volonté ne
soit jamais que sa réduction à un germe minuscule, à un soupçon initial
de volonté, par quel miracle ce peu se transformera-t-il en beaucoup?
Avec mon soupçon de volonté, je voudrai faiblement quelque chose; je
ferai donc, si je le veux, de faibles progrès en patience, en sobriété,
etc... Mais comment ferai-je des progrès en volonté? Pour voir
s’augmenter un peu ma faculté de vouloir, il faut que je veuille un peu
plus que je ne voulais tout à l’heure; mais pour vouloir un peu plus, il
faut que j’aie un peu plus de volonté: où prendrai-je cet un peu plus?
en ce que j’ai déjà? Mais par quel phénomène ce que j’ai me
fournira-t-il ce surcroît? Et comment avec mon peu de volonté
produirai-je un acte qui en exige davantage? Par quelle invraisemblable
et impossible multiplication d’elle-même ma volonté s’amplifiera-t-elle?
A l’aide de quoi m’emparerai-je d’elle pour lui faire faire plus qu’elle
n’est capable de faire? pour lui faire donner plus qu’elle n’est en
mesure de donner?
Ceux qui s’intitulent professeurs d’énergie disent: _Veuillez vouloir._
Mais pour vouloir vouloir, il faut avoir de quoi vouloir. Et si on n’a
pas de quoi vouloir, comment voudra-t-on vouloir?
Moralistes et professeurs d’énergie auront beau varier formules et
recettes, appeler le temps à leur aide... ils en reviendront toujours à
ce cercle vicieux: pour développer sa volonté, il faut en posséder déjà
tout juste autant qu’on souhaite en acquérir.
Dire à quelqu’un qu’il peut, s’il le veut, en s’y exerçant, augmenter sa
dose de volonté, c’est lui proposer de se grandir en se prenant lui-même
dans ses bras et en se juchant sur ses propres épaules.
Quant à compter sur l’œuvre du temps pour faire éclore une volonté qui
n’existe pas, c’est imiter en philosophie le raisonnement de ces faux
savants qui affirment que le monde s’est fait tout seul, et que
l’univers est sorti de rien avec l’aide du temps.
A ce début magistral de la page sublime qui ouvre l’Évangile de saint
Jean:
«Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe
était Dieu...», à ces lignes inspirées, que nul ne peut lire ou entendre
sans un tressaillement sacré, et que l’homme ne pouvait écrire que sous
la dictée divine, les faux savants en question ont substitué leur
évangile à eux:
Au commencement était le néant, et le néant n’était dans rien, et le
néant n’était rien...
Et ils continuent ainsi:
A force de n’être rien, le néant est devenu quelque chose. En y mettant
des milliards et des milliards d’années, le néant est devenu une monade.
Et de cette monade, avec le concours d’autres milliards et milliards
d’armés, tout est sorti. Le monde entier a donc été produit par le
néant. Le rien est devenu le tout. Au moyen de quoi? au moyen du temps.
Or, qu’est-ce que le temps? à lui tout seul est-ce un facteur? Le temps,
comme facteur, est un zéro. Et pas même un zéro, puisqu’il ne s’ajoute
pas aux autres facteurs et ne leur ajoute rien, mais se borne à les
contenir. Tout facteur qui opère, opère dans le temps. La succession des
diverses opérations: développement, usure, métamorphose, que de nombreux
facteurs accomplissent dans le temps, peut être fort longue avant
d’aboutir à un résultat qui s’aperçoive: on dit alors que le temps a
fait son œuvre. Mais ce n’est là qu’une façon de parler, qui peut donner
le change, et qui, malheureusement, le donne. Développement, usure,
métamorphose, se sont accomplis dans le temps, grâce à d’innombrables
facteurs travaillant sur la substance livrée à leurs opérations. Mais le
temps, lui, n’a rien développé, rien usé, rien modifié. Car le temps
n’est pas une force. Il n’est ni force matérielle, ni force morale. Il
n’est que l’évaluation de la durée, laquelle n’est elle-même que la
mesure de toute succession d’opérations.
La volonté, donc, ni ne se crée, ni ne se développe à l’aide du temps.
Toute volonté existante existe avec sa totale plénitude, et doit son
existence à l’intervention directe de Dieu, qui en dote l’âme au moment
où il la crée. Ce cadeau que Dieu fait à la personne humaine en
l’appelant à la vie, il le lui fait d’un seul coup, entier et
inaliénable. Il ne le lui reprendra jamais. Et il ne lui permettra
jamais qu’une volonté étrangère, non même la sienne, s’y substitue.