Déjà penché anxieusement au-dessus de Cady, touchant son front, ses
mains, douloureusement frappé par le délire de la jeune femme, Renaudin
interrogea l’avocat.
--Qu’avez-vous fait?... Il faut un médecin.
Argatte expliqua le diagnostic du docteur.
--Dans dix minutes, nous aurons une voiture d’ambulance et une garde;
mon ami s’est chargé de prévenir.
--Et en attendant? s’écria le mari angoissé, n’y a-t-il rien à tenter?
--La garde apportera de la glace et une potion calmante, mais le docteur
ne croit pas qu’il y ait urgence absolue... Voyez, elle ne paraît pas
souffrir... Peut-être n’y a-t-il qu’une extrême surexcitation qui
disparaîtra après du repos physique et moral...
Renaudin contempla encore longuement le petit visage fiévreux et
contracté de Cady, puis, gardant sa main entre les siennes, il dit,
tournant son regard vers le jeune homme:
--Racontez-moi tout... ne me cachez rien... il faut que je sache, pour
la soigner...
Argatte se défendit.
--Pardon! je vous dirai bien volontiers ce que je sais, mais c’est peu
de chose!... Il y a deux heures, Mme Renaudin, obéissant à un mobile que
j’ignore, s’abandonnant à un désespoir dont je ne sais point la cause, a
voulu se jeter dans la Seine...
Le juge tressaillit, poussant une sourde exclamation.
--Elle?... Oh!...
--Un agent, que ses allures avaient intrigué, l’a retenue à temps...
Pour ne rien livrer de sa réelle personnalité, certaine de ma
discrétion, elle m’a nommé... On l’a amenée chez moi. Elle m’a avoué le
fait sans autres confidences... Du reste, très vite, elle est tombée
dans l’état où vous la voyez... Vous concevez mon embarras, ma véritable
épouvante... J’ai téléphoné au docteur, puis à vous... et voilà...
A ce moment, Cady se souleva dans son lit; et, se tournant vers son
mari, elle prononça:
--Écoute, Victor, je voudrais bien du lait... mais dans un petit seau de
bois... tu sais... comme en avait la mère Jeanne chez ma grand’mère...
Bouleversé, Renaudin se courba.
--Cady, tu me reconnais?
Mais elle le repoussa avec impatience.
--Laissez-moi donc, Joséphine, je ne prendrai pas mon tub maintenant,
j’ai trop froid...
Puis, ses lèvres ne balbutièrent plus que des mots sans suite, mal
articulés...
Peu après, la voiture d’ambulance arrivait. On descendit la malade. Sur
le seuil, Argatte demanda à Renaudin:
--Vous me permettrez de venir prendre de ses nouvelles?
Le juge saisit sa main, la serra énergiquement et prononça d’une voix
ferme et grave:
--Non!... Comprenez-moi bien... Je crois à vos affirmations... Je ne
vous garde aucune rancune... Je n’ai aucune suspicion contre vous...
Mais, après ce qui s’est passé... pour approfondir le monde inconnu que
je redoute, il faut que je sois seul avec elle... Ma porte sera
rigoureusement fermée pour tout le monde...
Argatte s’inclina.
--Alors, adieu, monsieur.
Le juge sauta dans la voiture; la portière se referma. Tout disparut
dans la nuit.
Argatte soupira, pensif.
--Pauvre petite!... Après tout, elle avait peut-être raison... et le
geste banal de l’agent a-t-il été cruellement intempestif!...