I
Juin était si morose, cette année-là, malgré les promesses du printemps,
que sous ses pluies, ses souffles aigres, on se serait cru plutôt au
début d’un hiver maussade.
C’était la troisième fois que Cady se rendait à l’appartement du passage
Porsin sans rencontrer Georges, sans trouver un mot d’explication, un
souvenir, la moindre trace de sa venue.
Elle n’avait pas d’inquiétude précise, mais elle éprouvait un sourd
malaise, un pénible et irritant sentiment d’attente d’on ne sait quoi de
funeste...
Elle sortit sur le palier, renonçant à l’espoir de voir son ami
aujourd’hui encore. Les yeux baissés, sans regarder autour d’elle, elle
ferma soigneusement la porte à double tour, ainsi qu’elle ne manquait
jamais de le faire, comme si elle enfermait dans ces pièces solitaires
tout ce qu’il y avait d’inestimable dans sa vie.
Elle se tourna, et aperçut brusquement Maurice Deber en face d’elle,
immobile, en une faction que l’on devinait avoir été longue, rien qu’à
son attitude exaspérée, hostile et obstinée.
Il prononça tout de suite, la voix altérée:
--Rentrons, j’ai à vous parler...
Et, comme elle avait un haut-le-corps indigné à cette proposition, il
ajouta rapidement, avec brutalité:
--Si, si, il faut!... nous ne pouvons pas nous donner en spectacle dans
la rue... Ni causer de Georges Félini, de votre amant chez votre
mari!... Rouvrez cette porte et entrons.
Cady avait eu un léger tressaillement à ce nom de Félini, qu’elle
entendait pour la première fois. Ses yeux se fixèrent, noirs,
troublants, sur l’ami importun; puis, elle se retourna silencieusement,
remit la clef dans la serrure, et entra. Il la suivit, et referma
aussitôt la porte derrière eux, les yeux rivés sur la jeune femme, sans
se soucier des entours.
Pour elle, ce lieu, l’instant d’avant si cher, si précieux, perdait
subitement une partie de sa valeur, par le seul fait de la souillure de
cette présence étrangère.
Bien que l’on atteignît au moment de l’année où les jours sont le plus
longs, et que l’après-midi fût encore peu avancé, le ciel était si
sombre que le passage se trouvait déjà plongé dans l’obscurité.
Le magasin du rez-de-chaussée envoyait au travers des carreaux du sol
une lumière glauque, contrariée plutôt que complétée par la clarté grise
tombant de la verrière qui servait de plafond à la première pièce.
Sous cet éclairage misérable, Deber et Cady, déjà pâles, prenaient une
apparence de figures de cire, sans autre vie que celle de leurs yeux qui
s’interrogeaient, fiévreux, hostiles, haineux, reflétant tous les
troubles complexes et divers de leur âme.
Et, comme Cady attendait, muette, raidie, Deber jeta avec précipitation
et menace:
--Vous avez pour amant un chevalier d’industrie, un pilier de tripot!...
un être infâme, ignoble!...
Elle le brava, frémissante.
--Et après? En quoi cela vous regarde-t-il?
Il fit un grand geste.
--Je l’ai démasqué!... Je l’ai mis en fuite!... Je lui ai défendu de
reparaître ici!... Et, s’il me désobéissait, je l’écraserais comme une
chenille immonde!...
Cady avait reculé jusque dans la chambre, et s’appuyait au bord du lit.
D’un regard, d’un signe, d’un sourire de défi, elle montra que la
couverture était défaite, car durant son attente ardente, elle s’était
étendue.
A cette muette et insolente déclaration, Deber eut une protestation
violente.
--Vous mentez!... Il n’est pas venu!... Il ne reviendra plus jamais!...
Elle le nargua, mentant effrontément.
--Il est venu et il reviendra... Je n’ai à recevoir ni conseils, ni
ordres de vous, mon cher!
Le fonctionnaire colonial, vert à force d’être pâle, agité de mouvements
convulsifs, le visage décomposé, lui apparaissait soudain tellement
grotesque qu’elle ne lui accordait plus que du dédain.
--C’est la grenouille épileptique elle-même, fit-elle demi-haut, sans le
moindre souci d’être entendue.
Mais il n’était guère en état de l’écouter. Les yeux saillant hors de
l’orbite, les deux mains étendues, se crispant spasmodiquement comme
s’il eût étreint l’objet de sa haine, il disait:
--Je vous avais vue entrer ici furtivement... Un soupçon m’était venu...
Je vous ai guettée... Je vous ai revue, cette fois avec lui!... D’abord,
à son aspect, je doutais, je ne pouvais admettre que ce fût cet individu
que vous vinssiez retrouver... Il m’a fallu vous voir encore... Vous
étiez arrivés en même temps, par deux côtés différents, vous vous êtes
rencontrés devant la porte... Oh! il m’a semblé que tout s’écroulait
autour de moi!... Ce jour-là, tandis que vous entriez ensemble, je me
suis enfui... J’ai couru je ne sais où... J’étais malade, j’étais fou...
Il me fallait marcher... et pourtant, une fatigue atroce torturait mes
membres... Je me suis trouvé très loin... si las que le courage m’a
manqué pour revenir chez moi... J’ai couché dans un hôtel... Pour la
première fois de ma vie, j’ai complètement oublié les chères femmes
dévouées et tendres qui m’attendaient au logis, inquiètes, bouleversées
par mon absence inexplicable... Ma mère, mes sœurs, qui ont passé la
nuit debout à guetter mon retour et à pleurer, imaginant mille
accidents... pendant que je dormais, assommé, d’un sommeil de brute,
sans autre pensée que le cauchemar de votre fantôme dans les bras de cet
homme odieux!...
Il se tut et marcha à pas saccadés, les mains nouées derrière le dos, la
tête courbée, ses yeux hagards fixés dans le vide, sans doute
poursuivant la vision qu’il venait d’évoquer.
Cady fit un geste délibéré et s’assit sur le lit.
--Monsieur Deber!... Oui, monsieur Maurice Deber, je vous parle!
fit-elle d’une voix aiguë et acerbe.
Il s’arrêta devant elle et l’examina avec une expression indéfinissable
de répulsion et de passion sur ses traits contractés.
--Monsieur Maurice Deber, reprit-elle, avec une intonation plus marquée
de raillerie et de mépris, voulez-vous me dire si vous comptez vous
promener longtemps sans achever de m’expliquer vos intentions, le mobile
qui vous a poussé à vous mêler à une aventure qui ne vous touche en
aucune façon?...
Il recommença son premier thème, d’une voix forte et colère.
--Je vous avais vue, je vous dis!... et je suis revenu... Je me suis
attaché aux pas de votre amant, je l’ai suivi jusqu’au lieu infect où il
exerce son métier de grec... pis encore!... Ah! il ne m’a fallu que peu
d’artifice et d’astuce pour m’introduire dans la place... Mon apparence
exotique, ainsi qu’un peu d’or semé ont inspiré confiance, et j’ai pu
juger de ce qui se passait en ce bouge!... La nuit achevée, je suis
sorti avec «lui»... J’ai saisi cette crapule à la gorge et je lui ai
dit: «Suis-moi, nous avons à nous expliquer!» Il a essayé de m’échapper,
mais je le tenais bien... Il m’a accompagné bon gré mal gré... Je l’ai
confessé, ou plutôt je lui ai dit ce que je savais, et je lui ai donné
mes ordres... Il a senti que j’étais le plus fort, et il a cédé... Le
lendemain matin, il a quitté la France pour toujours!...
Et Cady ayant un geste d’incrédulité, il appuya violemment:
--J’y veillerai!... Moi vivant, il ne reparaîtra plus dans le lieu où
vous serez!...
Une subite rougeur de colère monta au visage de la jeune femme. Elle
jeta, la voix coupante:
--Vous vivant?... Eh bien, mais, vous ne vivrez peut-être pas
toujours!...
Il releva la sourde intention:
--Vous supposez qu’«on» m’assassinera?... Qu’il y vienne!... J’en ai
maté d’autre pâte que ce...
Cady tressauta au mot vulgaire, grossier, qu’il prononça sans
ménagement, et avec un geste de dégoût, elle se dirigea vers la porte.
--En voilà assez, plus qu’assez!... Comme je n’ai pas les poings assez
solides pour vous mettre dehors, je m’en vais... Si vous désirez
continuer cette conversation, vous me trouverez chez mon mari, chez
votre ami Renaudin, auquel je vous conseille de raconter tout cela...
Votre tête, à tous deux, l’un en face de l’autre, ne serait pas
banale!...
Il s’élança pour lui barrer le passage.
--Vous ne partirez pas!
Mais, au lieu d’avancer, elle avait reculé prestement et posé le doigt
sur une sonnette électrique.
--Que faites-vous? s’écria-t-il avec rage.
--Vous-même, ne faites pas l’imbécile, répondit-elle, sardonique. Vous
voyez bien que j’ai sonné... A mon appel, la concierge montera tout de
suite, car elle ne me fait jamais attendre... Et, si je lui dis d’amener
deux agents pour expulser un grossier personnage qui a pénétré malgré
moi dans mon appartement, je ne sais pas trop quelle attitude vous
prendrez!...
Il fit un geste suppliant.
--Cady!
Au même moment, on frappa à la porte d’entrée.
--N’ouvrez pas! cria-t-il.
La jeune femme sourit.
--Inutile, elle a la clef.
En effet, la porte s’ouvrit: une femme entre deux âges se profila dans
l’embrasure.
--Madame a besoin de moi? demanda-t-elle avec un coup d’œil curieux sur
Deber.
--Oui, madame Mortier... Écoutez bien... J’ai une discussion avec
monsieur... J’espère qu’elle se terminera bien, mais si vous m’entendiez
sonner une seconde fois, n’hésitez pas, envoyez votre gamin chercher un
agent et dites à votre mari de monter... C’est tout ce que j’avais à
vous dire.
La concierge étudia avidement ce monsieur menacé de la police et qui se
détournait, confus.
--Alors, madame, je dois me retirer, à présent?
--Oui...
--Madame n’a pas peur?
Cady eut un sourire furtif.
--Oh! non, l’avertissement suffira, je l’espère... Redescendez et si,
par hasard, je sonnais, faites vite... Merci.
--De rien, madame, à votre service.
Et elle disparut discrètement.
Deber fit un geste de dépit, constatant:
--C’est bien machiné!...
Elle rit insoucieusement.
--Oui, comme tour de Nesle, ce n’est pas mal.
Il fit quelques pas, indécis. Ces incidents semblaient l’avoir dégrisé
et il se sentait rompu. Il se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son
visage dans ses mains, avec une sorte de sanglot.
--Oh! Cady!... Vous, vous!... En arriver là!...
Elle le devinait vaincu, amolli, bon pour les blessures lancinantes,
harcelantes, qui mettent la chair du cœur à vif. Elle en abusa avec un
franc sentiment de jouissance.
--Moi, Cady, mais oui... Et pourquoi pas?... Vous imaginiez-vous donc
que j’étais une sainte?... Et, vous ne savez pas tout, allez!...
Il supplia douloureusement:
--Ne dites rien!... Je vous en conjure!... Je ne veux rien savoir, je ne
peux plus!...
--Tiens?... Eh bien, ça se trouve mal, parce que moi, précisément, me
voilà en veine de confidences!... Mon pauvre sauvage!... Vous vous
épatez pour bien peu... Un amant, moi?... Mais j’en ai déjà eu plus de
dix!...
--Taisez-vous! fit-il sourdement. Vous mentez, je ne vous crois pas!...
Elle énuméra, impitoyable:
--Laumière, d’abord... Oh! ça, si vous n’admettez pas Jacques, c’est que
vous êtes rudement aveugle!... Jacques, mais j’ai été à lui au lendemain
de mon mariage, pour ainsi dire... C’était attendu, inévitable...
C’était mon amant désigné, fatal... Pour mieux dire, il l’a toujours
été... depuis le premier baiser de ses yeux sur mon corps de gamine,
lorsque je posais nue pour lui, en cachette...
Deber répétait avec obstination:
--Vous mentez!... Vous mentez!...
--Après, il y a eu Montaux, parce qu’il est beau... Félix Argatte, à
cause de son esprit; Hubert Voisin, pour sa galette... et puis d’autres
que vous ne connaissez pas... et des inconnus de moi-même... Un banquier
que j’ai rencontré par hasard dans la rue, à qui j’ai raconté des
histoires fantaisistes et qui, en échange, s’est montré si confiant, si
ému, si tendre, que je lui ai volontiers donné pendant quelque temps
l’illusion d’un bonheur qu’il se persuadait devoir être durable... Un
autre encore, tout jeune celui-là... Il s’appelait Léon, il était bête
et fat comme un paon... Je me trouvais seule par hasard, un soir, j’ai
fait l’escapade d’aller à un music-hall... Comme je me sauvais vite
avant la cohue de la fin, ce type m’a arrêtée... Il était clerc de
notaire et faisait de l’art dramatique... Il était bien mis, et il
avouait ne pas dîner tous les jours... Il me croyait la sœur d’une
chanteuse du music-hall d’où nous sortions... Il portait un gilet de
soie vert-pomme... Après l’avoir perdu de vue, je l’ai aperçu une
fois... Il était devenu l’un des trois messieurs en habit noir du
contrôle de je ne sais plus quel théâtre... J’étais avec Victor... Il a
été très chic... ses yeux se sont fixés sur moi... il a eu un éclair
involontaire... puis, immédiatement, il s’est détourné... Ensuite, il y
a eu un vieux sportsman épatant, du Jockey, soigné, élégant, agile comme
un clown; il m’apportait des gâteaux et m’appelait «fifille»... Je le
rencontre parfois au Bois, mais il est discret et bien élevé... C’est le
seul de mes inconnus qui ait appris mon nom... mais je n’ai aucune
crainte qu’il en abuse...
Elle s’arrêta brusquement. Deber, avec un cri sourd de douleur et de
passion, s’était élancé sur elle; et, brutal, affolé, la renversait sur
le lit.
--Alors, si tu n’es qu’une fille appartenant au premier venu, moi aussi
je t’aurai! bégaya-t-il.
Cady n’opposa pas la moindre résistance à cet assaut de barbare. Une
lueur de gaieté et de triomphe brillait dans ses yeux; elle eut un
gémissement plaintif de petite vierge violée.
--Vous!... Oh! vous, Maurice!... Est-ce possible!...
A ce cri, qui semblait tout vibrant d’amère, de douloureuse désillusion
et peut-être de tendresse cachée, toute la fureur animale de l’homme
s’évanouit instantanément...
Il se vit ridicule, il se jugea grotesque, ignoble, odieux. Il se
releva, éperdument honteux de sa jaquette froissée, de son plastron de
chemise remontant hors du gilet, de son col cassé...
Cady, toute menue et mignonne, adroitement roulée en sa jupe intacte,
n’avait pas un cheveu dérangé. Elle demeura étendue, tranquille, bien
rassurée. Elle connaissait assez la mentalité masculine pour être
persuadée que l’attaque de Deber ne se renouvellerait plus.
En silence, hâtivement, il répara son désordre, et, revenant à pas
lents, il se laissa tomber à genoux, les coudes sur cette couche qu’il
n’avait pas su faire sienne, sanglotant convulsivement.
--Oh! je voudrais être mort! proféra-t-il d’un ton de si âpre désespoir
que l’œil de Cady se fixa, curieux, sur sa silhouette prostrée et
vaincue.
Vraiment, l’homme était intéressant. Aucun Parisien ne lui avait encore
donné un tel spectacle de violence et de sincérité.
Elle se souleva, ramena ses jambes sous elle, à la turque, et posa le
doigt sur l’épaule de Deber, disant amicalement:
--Calmez-vous. Vous avez été brute, stupide. Mais, je vous avais
taquiné, poussé à bout, et je ne vous en veux pas... Vous comprenez bien
que je vous ai raconté de pures blagues...
Il lui montra un visage ravagé, tragique.
--Ah! maintenant, vous ne pourrez plus m’arracher de la pensée vos
affreuses confessions! Elles sont vraies! On n’invente pas de ces
choses-là!
Cady eut un franc rire de gamine.
--Bon, bon, restez persuadé que c’est réel!... Après tout, je m’en
fiche!...
Il appuyait ses deux paumes sur son front.
--J’ai mal! murmura-t-il. J’ai eu trop de chagrin... Vous me tuez...
Il semblait anéanti, presque évanoui, mais Cady ne se troubla pas,
sceptique, attribuant à ce malaise une cause plutôt physique que morale.
Du reste, elle se garda de lui laisser entendre cette appréciation, et
feignit de s’apitoyer.
--J’ai eu tort, répéta-t-elle plusieurs fois, contrite, ses cils baissés
voilant l’expression railleuse de son regard.
Un silence régna. Deber se remettait peu à peu. Sa lassitude, son
découragement étaient extrêmes. Pourtant, sa vanité se trouvait
chatouillée par l’humble attitude de la jeune femme. Obscurément, il se
sentait redevenir le vainqueur. Se jetant avidement sur cet appât
qu’elle agitait sournoisement devant lui, il reprit de l’assurance; il
essaya d’affecter la brutalité d’accent qu’il avait eue naturellement au
début de leur entretien.
--Je vous ai isolée, j’ai éloigné de vous cet élément infâme que vous
n’auriez jamais dû laisser se glisser dans votre existence, mais ce
n’est pas assez, déclara-t-il. Je vous veux désormais obéissante!...
Intérieurement, Cady se tordit, ses lèvres murmurèrent un «tu parles!»
qui mourut prudemment à leur bord humide et vermeil.
Elle esquissa un geste vague qui pouvait être approbatif. Deber
l’interpréta en ce sens.
--Me promettez-vous de m’écouter, et de m’obéir? cria-t-il tout
frémissant.
Elle releva sur lui des yeux purs et étonnés. Et, d’une voix d’«ange»
prononça, tout à fait répertoire classique:
--Mais, mon ami, je pense que vous oubliez que je suis mariée?...
Voulez-vous vous substituer à Victor?... Y songez-vous réellement, et
supposez-vous qu’il le permettrait?
Il répliqua avec feu, livrant, lui, toute son âme, tout son être en ce
dialogue, où elle jouait un rôle, mi-amusée, mi-distraite, prête à
rompre cette comédie par un rire insouciant, un mot coupant.
--Oui, je veux me mettre à sa place... puisqu’il n’a su ni la prendre
complètement ni garder le peu d’autorité qu’il avait sur vous!... Ah! si
je vous avais eue pour femme, je vous eusse déjà transformée, je vous le
jure!... Mais le malheureux n’a rien compris à votre être si simple,
sous ses dehors compliqués... à votre âme, à qui il ne faut auprès
d’elle qu’une volonté vigilante, qu’une main vigoureuse pour la
discipliner!...
Cady lui jeta un impayable coup d’œil en coulisse.
--Et cette volonté, cette main... sans doute, vous les avez?
--Je les ai!... et je vous les ferai sentir!
Elle sauta sur le tapis, d’un geste souple et rapide, fredonnant
imperceptiblement.
--C’est entendu... En attendant, sortez...
Et, comme il protestait du geste, elle reprit, plus vivement:
--Ah! je vous ai suffisamment écouté!... A mon tour... Il faut que je
rentre, et je ne veux pas sortir d’ici en votre compagnie... Partez.
Il hésita, et se soumit de mauvaise grâce.
--Vous avez raison... Quand vous reverrai-je?
Elle fit un grand geste involontaire, qu’elle réprima aussitôt.
--Ah! Eh bien, je vous le dirai... Je vous écrirai.
Elle avait ouvert la porte du palier. Un souffle froid venait de
l’escalier sombre, que l’on n’éclairait qu’à la dernière extrémité. Le
bruit de la rue proche, des pas à l’étage supérieur s’entendaient,
rompant leur intimité. Maurice Deber jeta un regard hostile autour de
lui.
--Je ne voudrais pas vous laisser ici, avoua-t-il, jalousement.
Elle le poussa, nerveuse.
--Oh! Dieu! allez-vous-en donc!
Il retint le battant qu’elle allait lui jeter au visage.
--Promettez-moi de n’y jamais revenir?
Elle cria, violente:
--Eh! je vous promets tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me
laissiez tranquille!
Et, cette fois, elle réussit à fermer la porte.
Elle revint précipitamment dans la chambre.
«Oh! oh! oh!» gronda-t-elle en petite lionne furieuse.
Puis, d’une course agile, elle gagna la fenêtre donnant sur le passage,
guettant pour voir Deber s’éloigner. Elle attendit assez longtemps. Sans
doute, il ne pouvait se décider à partir. Enfin, il parut, le dos rond,
la tête courbée. Il fit quelques pas vers la gauche, absorbé, puis se
ravisa, revint sur ses pas.
«Quoi! Il remonte, le chameau!» s’exclama Cady, tout haut.
Mais non, Deber avait dépassé la porte, il filait, à présent, rapidement
vers la rue Croix-des-Petits-Champs. Cady vint se jeter dans une bergère
en soupirant.
«Quelle séance!...»
Elle demeurait inerte, incapable d’agir, même de reprendre nettement le
fil de ses pensées. Elle chassait d’elle peureusement tout ce que Deber
lui avait dit: elle n’en voulait rien retenir. Tout ça l’ennuyait!...
oh! l’ennuyait!...
Ses deux mains aux doigts écartés appliquées sur ses joues et ses yeux,
elle pleurait doucement, sans secousses, comme une petite fille, sans
savoir au juste la cause de ses larmes, sans goût pour en chercher le
motif.
Plusieurs heures s’écoulèrent sans qu’elle s’en doutât, sans qu’elle se
souvînt de tout ce qui la réclamait impérieusement au dehors.
Un heurt à la porte la fit tressaillir et se dresser. Hein? quoi? Deber
encore? Ah! non, alors!...
La silhouette discrète de Mme Mortier, la concierge, se glissait dans
l’appartement sombre, tendant une lettre.
--Pardon si je dérange madame, mais le facteur vient de l’apporter et il
y a dessus «urgent».
Cady prit l’enveloppe, dit merci machinalement, et se rassit.
--Est-ce que je dois allumer, madame?
La jeune femme fit «oui» de la tête et ferma les yeux, éblouie
désagréablement par la clarté soudaine. La concierge ferma les
persiennes, tira les rideaux, rajusta d’une main prompte le lit froissé
et se retira sans un mot, se devinant importune.
Cady restait immobile, la lettre à la main, sans la regarder, envahie
d’un froid mortel.
«C’est de Georges», pensait-elle.
Et subitement, tout ce que Maurice Deber lui avait crié naguère
jaillissait de son esprit anesthésié tout à l’heure; la vérité cruelle,
écrasante, lui apparaissait... Georges était parti... L’homme avait
certifié qu’il l’avait chassé, qu’il ne reviendrait plus!...
Elle demeura pendant quelques instants atterrée. Puis, une révolte lui
vint. Elle déchira l’enveloppe.
«Allons donc!... Il m’explique son absence... il m’avertit du jour où il
vient!» dit-elle haut, d’une voix tremblante, brisée, dont elle-même
sentait le mensonge.
Elle lut avidement:
«Ma petite,
»C’est fini, je m’éloigne de toi pour toujours, forcé par les
circonstances, plus puissantes que moi. Le beau rêve est brisé. C’est
trop tôt, mais ça devait arriver.
»Méfie-toi du type qui nous sépare, c’est un salaud, et pis que cela,
un homme qui n’a que de l’égoïsme et des sens, pas de cœur à l’égard
de toi.
»A mon avis, tu devrais tout dire de préférence à ton mari. Lui, il
t’aime, et c’est un brave homme, et dans ta souffrance, peut-être que
tu trouverais auprès de lui de la consolation. Car, je sais bien que
tu vas souffrir. A ce que je souffre moi-même, je sens bien de ce qui
sera, de ce qui est probablement déjà en toi, dès les premières lignes
de cet adieu que je t’envoie. Et cela m’affole plus que tu ne peux
penser, plus que je ne saurais t’exprimer, de savoir que tu as mal, ma
Cady, à cause de moi, et sans que je puisse rien... Ah! si je serais
l’individu qu’il suppose, celui qui brise notre amour et que je
voudrais cent fois sous terre!... je lui aurais mis de suite un
couteau dans le ventre!... Mais, hélas! tu me connais, je n’ai pas le
pouvoir de l’action, et c’est la fatalité qui, depuis mon enfance,
m’écrase et m’écrasera toujours, et qui me fait fuir comme un lâche,
au lieu de me défendre, de défendre celle que j’aime, et d’avoir le
dessus, n’importe comment.
»Ma Cady, je suis parti droit devant moi, et je ne sais pas ni ce que
je ferai ni ce que je deviendrai. J’ai pensé à mourir, mais je n’ai
pas pu, parce que nous sommes trop jeunes pour qu’un jour ne revienne
pas où nous nous retrouverons. Déjà, nous avons été séparés, et, tu
vois, il y a eu du soleil pour nous. Garde ton diamant comme je garde
le mien, et ne me chasse jamais de ta pensée.
»Te dire mes projets, je ne peux pas, je ne sais rien et rien ne me
sourit, je suis comme un mort. Et pourtant, ne te désespère pas pour
moi, parce que tant que je penserai que tu m’aimes, je vivrai avec
encore du bonheur au fond de moi.
»Ma Cady, après tout, peut-être que j’aurais mieux fait de revenir, et
puis que tous deux nous mourions ensemble. Peut-être que nous avons eu
assez de bonheur et que ça sera fini pour nous. Alors, à quoi bon
rester?
»Mais, c’est trop tard à présent, je m’en vais. Ma petite, où que je
tombe, tu garderas souvenir et amour de moi, n’est-ce pas?...
»C’est avec ferveur et confiance en toi que je me dis ton homme pour
la vie et la mort, et que je te crois ma femme de même.
»Je pleure, vois-tu, et je me voudrais tant dans tes bras si chers et
si doux...
»Adieu, je te parlerais ainsi à l’indéfini que ça ne changerait rien.
»Je n’ose pas te dire que je prends tes lèvres, car cela fait trop de
mal de penser que ça n’est que des mots, et que désormais ça ne sera
jamais plus.
»Ton GEORGES.»
Cady releva la tête et jeta autour d’elle un regard égaré, qui
n’apercevait rien.
Comme la neige tombe, silencieuse, impitoyable, et s’amoncelle, couvre
et enlize le passant solitaire dans le sentier perdu de la montagne,
elle sentait le malheur et le désespoir accourus de lointains inconnus
s’emparer d’elle, l’enserrer de leur étreinte sournoise et implacable.
Gâtée par l’indulgence, la complaisance soumise des êtres et des choses
à son égard, la brutalité de l’inéluctable qui lui était soudain révélé
l’accablait de stupeur. Elle ne pouvait comprendre pourquoi l’existence,
ses lois, la volonté d’autres êtres se levaient en face d’elle avec
menace, au lieu de s’incliner, ainsi que jusqu’alors, devant ses
fantaisies, ses caprices et son amour.
Et le sacrifice qu’on lui demandait était précisément celui auquel elle
ne pouvait se résoudre. Rien ne comptait pour elle, hors Georges, et ce
bien unique on le lui arrachait!... Oh! sans doute, Deber n’avait aucun
pouvoir sur elle, mais derrière lui se dressait tout ce qu’elle avait
méconnu, bafoué, ce dont elle avait ri insoucieusement jusqu’à présent,
le mariage, le monde, la famille...
Et brusquement, elle qui se croyait souveraine, libre de tout faire,
puisqu’elle ne respectait rien, elle se sentit devenir faible,
impuissante, saisie dans l’étau de forces formidables.
Fuir avec Georges?... On les reprendrait, on les séparerait... Le
rappeler, braver l’opinion?... Non, non, «ils» avaient le pouvoir, on le
ferait disparaître, lui; on la riverait à sa place, elle!...
Elle se leva, avec une exclamation sourde, et répéta tout haut la phrase
de la lettre de Georges, avec, inconsciemment, l’accent qu’il aurait eu
en la prononçant:
«Peut-être que nous avons eu assez de bonheur, et que ça sera fini pour
nous. Alors, à quoi bon rester?»
C’était cela la solution, il avait raison... Tout s’écroulait autour
d’eux... Eh bien, on ne s’attarde pas parmi les décombres... On se
défile, pardi!...
Et fiévreuse, mais les mains sûres, l’esprit absorbé, bien que les idées
nettes, elle saisissait son chapeau, l’épinglait sur sa tête très
solidement, avec une arrière-pensée:
«Il ne faut pas qu’il tombe et que je sois décoiffée.»
Et elle repoussa une subite vision d’horreur.
«Baste! comme cela ou autrement, on est toujours laid quand on est
mort!»
Elle ne chercha ni ses gants ni son sac. Elle sortit, ferma la porte, et
glissa la clef dans son corsage.
«Pas une pièce d’identité. Ils seront longtemps à me retrouver... La
surprise n’en sera que meilleure», pensa-t-elle avec une sorte de
satisfaction rancunière.
Dehors, elle fila comme une flèche jusqu’au bord de la Seine, et suivit
le quai le long du jardin des Tuileries. Elle n’eut pas un regard vers
le lieu où elle et Georges s’étaient retrouvés... elle soupira
seulement, oppressée; et, la tête basse, descendit rapidement l’escalier
conduisant à la berge.
La nuit était venue; tout paraissait désert; les réverbères éclairaient
mal. Tandis qu’elle dégringolait les marches, elle eut une vision
confuse de rangées de lueurs se reflétant et ondulant sur l’eau noire.
Un souffle frais, une odeur fade et grasse l’enveloppèrent.
«Dieu, que cela sent le crapaud!» murmura-t-elle, avec un frisson de
dégoût, imaginant déjà sur son épiderme le froid gluant de cette eau
trouble charriant mille impuretés.
Néanmoins, elle courut droit devant elle, trébuchant sur les gros pavés
inégaux.
* * * * *
Une main lourde l’agrippa à l’épaule, la fit tourner sur elle-même; une
voix bonne et vulgaire éclata désagréablement à ses oreilles:
--Et alors, on va se foutre à l’eau?...
Elle resta stupide devant un grand agent solidement charpenté, qui lui
riait au nez, de tout près, lui soufflant, entre de belles dents
blanches, une haleine chargée d’odeur de tabac et de vinasse.
D’où surgissait-il, et comment ne l’avait-elle pas vu?... En vérité, à
cette heure, pour elle, tout se succédait incohérent, violent, imprécis,
comme dans un cauchemar... Et, toujours ainsi qu’en un mauvais rêve, sa
volonté était entravée, annihilée par des interventions saugrenues...
Deber, cet homme inconnu...
Il l’attirait en arrière, lui faisant mal sans s’en douter, avec ses
doigts très forts qui, de peur qu’elle s’enfuît, s’enfonçaient dans la
chair tendre du bras.
--Comment vous appelez-vous?... Pourquoi faisiez-vous cela?
questionnait-il avec l’autorité familière de l’homme accoutumé à dresser
les procès-verbaux des contraventions de la rue.
Il se penchait, et la dévisageait.
--Mais c’est qu’elle est mignonne comme tout!... Et jeune!... un petit
poulet!... Ma petite fille, si c’est par désespoir d’amour que tu
voulais prendre un bain, tu as bien tort... il y en a qui remplaceront
bien volontiers ton homme!...
Cady secoua si inopinément son étreinte qu’elle lui échappa.
--Bigre! Quelle anguille! cria-t-il, vexé.
Et cette fois, ses deux mains s’emparèrent des poignets de la jeune
femme.
--Lâchez-moi, dit-elle, la voix brève.
Il rit bruyamment.
--Tiens, tu parles?... Je te croyais muette.
Elle reprit plus bas, plus doucement.
--Laissez-moi... je vais remonter... je m’en irai...
--Oui!... pour aller jeter une tête un peu plus loin.
Elle secoua la tête tristement.
--Oh! non!... Cela, non, je vous le promets.
C’était vrai. Elle avait peur maintenant, horreur de cette eau, de tout
ce qu’elle pressentait de vulgaire, de vilain dans la mort qu’elle
souhaitait naguère...
Il comprit qu’elle était sincère. Cela ne l’étonna pas; il n’en était
pas à son premier sauvetage, avant ou après le plongeon. Il la laissa
libre.
--Minute! fit-il. Faut me suivre au commissariat.
Elle tressaillit, effrayée.
--Chez le commissaire?... Ah! non, pourquoi?... Je n’ai fait aucun
mal!...
--Possible, mais c’est comme cela... D’abord, il le faut pour ma prime.
Elle oublia qu’elle était sans argent.
--Si ce n’est que cela, je vous dédommagerai bien volontiers!...
Il l’arrêta, d’un geste offusqué.
--Pas de ça, ma petite!... J’accepte rien des femmes! La prime, c’est
autre chose, c’est une affaire de service.
Elle supplia avec angoisse.
--Je vous en prie!... Laissez-moi m’en aller!... Je ne veux pas qu’on
sache chez moi!...
Sa voix sombra. L’agent eut pitié.
--Voyons, ma gosse, faut pas vous émotionner... Racontez-moi un peu la
chose... Vous êtes peut-être bien chez vos parents?
Elle fit «oui» de la tête, précipitamment.
--Eh bien, quante même, vous pouvez bien venir faire un tour au
commissariat... Quoi, on ne vous mangera pas... Après, je vous
reconduirai chez vous, et je ne dirai rien... Je resterai à la porte si
vous me promettez encore que c’est bien passé, vos idées de loufoque.
Elle avait pris son parti brusquement.
--C’est bien, allons.
Il parut un peu déçu de cette soumission.
--Tiens, ça vous chante, à présent?... Bon... alors, en route!...
Et, sa main familièrement posée sur la hanche de Cady, il la poussa vers
l’escalier.
--Vous pourriez toujours bien me dire votre nom et où vous restez?... Je
vais avoir l’air Jacques tout à l’heure...
Elle s’obstina doucement.
--Je répondrai au commissaire.
Ils traversèrent la Seine. A la dérobée, sous la lueur des réverbères,
l’agent examinait sa «rescapée» et devenait plus respectueux. C’est
qu’elle avait l’air d’une dame, ma foi, cette supposée midinette!... Les
feux de diamants à la main nue de Cady achevèrent de le méduser.
«Allons donc que ça serait une ambassadrice?»
Dans le cabinet minable, puant le cigare et la sueur d’indigents, ils
furent immédiatement reçus. Le commissaire, d’âge moyen, la barbe brune,
le front chauve, considérait Cady avec étonnement pendant le récit
emphatique de l’agent qui amplifiait, déclarant avoir «cueilli la
personne» au moment où elle sautait. Depuis cinq minutes, il la filait,
ayant deviné à son air ce qu’elle méditait.
Le commissaire interrogea avec un doute:
--Vous aviez réellement l’intention de vous suicider, mademoiselle?
Elle répondit avec tranquillité et précision.
--Oui, monsieur, mais j’estime que cela ne regardait personne... Et
c’est une sale blague de promettre des primes pour que l’on vienne
embêter les gens.
Le commissaire sourit.
--Permettez-moi de ne pas partager votre idée... Car, si ce système
n’existait pas, je n’aurais sans doute point l’agrément de m’entretenir
ce soir avec une demoiselle qui me paraît avoir infiniment d’esprit.
Elle répliqua avec aménité:
--C’est possible, monsieur, mais tout le plaisir n’est que pour vous.
L’agent éclata de rire.
--Ah! monsieur le commissaire, elle en a une tête, vous savez!... Ce
qu’elle m’a fait endurer!... Et, pas moyen de lui arracher son nom!
Le commissaire jubilait, enchanté de sa soirée.
--A moi, mademoiselle, livrerez-vous votre état civil?
Elle répondit sans aucune hésitation.
--Parfaitement... Jeanne Lecourge... ça s’écrit comme le cucurbitacé...
Orpheline, vingt-deux ans.
--Profession?
--Maîtresse d’un avocat.
Le commissaire eut un haut-le-corps.
--Vous dites?
--Eh bien, après, il n’y a pas de quoi vous épater!... Je vous dis que
j’ai pour amant M. Félix Argatte, avocat à la Cour d’appel, 37, rue de
Tournon... et je vous prie de faire avancer une voiture, afin qu’on me
reconduise chez lui, puisqu’il paraît que c’est une formalité
indispensable.
Le magistrat avait repris son sérieux.
--Vous refusez de me dire le motif de votre tentative de suicide?
Elle agita la tête délibérément.
--Je refuse... ça n’a d’intérêt que pour moi.
Le commissaire regarda l’agent, hésita.
--Après tout, ce n’est pas absolument nécessaire... Et vous voulez vous
retirer?
--Probable!...
--Attendez une minute... Vous allez signer un papier, puis vous serez
libre.
Il griffonna des lignes, et voulut lire. Elle l’arrêta avec impatience.
--Eh! je m’en fiche un peu!... Passez que je signe.
Elle écrivit et parapha soigneusement «Jeanne Lecourge». Ensuite, après
un salut au commissaire, elle s’adressa, bourrue, à l’agent.
--Vous... accompagnez-moi.
Dans le fiacre qui les conduisait rue de Tournon, il tenta des excuses.
--Je vous ai peut-être paru familier, mademoiselle...
Elle fit un geste.
--C’est bon, allez, peu importe.
Au bas de l’escalier, elle se sentit tout à coup un tel vertige qu’elle
s’appuya au bras de l’homme.
--Écoutez, flic, dit-elle en souriant faiblement, aidez-moi à monter...
Je ne suis pas bien.
Il hocha la tête, attendri et empressé.
--C’est la réaction... Oui, dame! vous faites la brave, la tête forte,
mais faut tout de même que vous ayez eu rudement du chagrin pour vous
risquer à ce jeu-là!...
Et, d’un geste décidé, il saisit la jeune femme à bras-le-corps.
--Tenez, je vas vous monter... Ah! parbleu, vous n’êtes qu’une plume.
Elle s’abandonna, subitement anéantie, mille feux courant devant ses
yeux. Elle n’eût su dire comment, quelques minutes plus tard, elle se
trouvait dans l’antichambre de l’avocat, étendue sur un canapé canné;
tandis que l’agent, debout, saluant militairement, expliquait à Argatte
stupéfait, arraché à son cabinet de toilette au moment où il se rasait:
--S’il vous plaît, monsieur, c’est cette demoiselle... Jeanne Lecourge,
qu’elle dit se nommer, et qui se recommande de vivre d’avec vous...
Argatte se tourna et poussa un cri.
--Cady!... Quoi, un accident?...
Elle leva le doigt, et dit en souriant:
--Ne criez pas... J’ai la tête un peu faible... Je vous expliquerai...
En attendant, affirmez à ce brave agent de la force publique que je suis
bien Jeanne Lecourge, que je vis chez vous... que vous êtes mon amant...
et donnez-lui cent francs pour le remercier de m’avoir sauvé la vie.
L’agent fit les yeux blancs.
--Ah! j’accepte rien des dames, je vous l’ai déjà dit...
Argatte, rendu muet par l’étrange discours de Cady, alla à sa chambre,
ouvrit un meuble, revint avec un billet qu’il fourra dans la main de
l’agent, malgré la résistance honnête de celui-ci.
--Je vous jure, monsieur, que je suis assez payé par le plaisir d’avoir
empêché de mourir une aussi charmante dame!...
Enfin, on parvint à s’en débarrasser.
Argatte courut achever sa barbe, se lava, se poudra au galop, passa un
pyjama, et revint auprès de Cady, qui n’avait pas bougé de
l’antichambre.
--Et alors? fit-il planté devant elle. Me donnerez-vous le mot de cette
charade?... Mince!... Vous vous mettez bien!... Vous vous faites ramener
par la police, maintenant!...
Elle se leva péniblement, et demanda d’un ton plaintif:
--Est-ce qu’on ne peut pas s’asseoir plus confortablement qu’ici?
Félix sourit, l’enlaça, et l’entraîna dans son cabinet de travail.
--Si vous voulez, il y a ma chambre et mon lit?
Mais il cessa vite de plaisanter, car il voyait bien que quelque chose
de grave se passait.
Il l’installa dans un grand fauteuil, et s’assit à son bureau.
--J’écoute, dit-il, attentif, en avocat qui se prépare à entendre la
confession d’une cliente.
Cady enleva son chapeau, tapa sur sa coiffure, tira d’une cachette une
houppe pleine de poudre de riz, s’en frotta le visage et se nicha au
fond de son siège.
--Eh bien, voilà, dit-elle du ton le plus naturel. J’ai voulu me tuer.
L’imbécile de tout à l’heure m’a attrapée sur la berge, en bas des
Tuileries... Il m’a conduite au commissariat de police, et comme je ne
voulais pas avouer comment je m’appelais, j’ai dit le premier nom qui
m’est venu à l’esprit, et j’ai donné votre adresse. On m’a reconduite
ici... et l’embêtant, c’est qu’il est très tard, et je ne sais pas du
tout ce que je vais raconter à Victor...
Argatte la regardait intensément.
--Vous avez voulu vous tuer, Cady?
--Oui.
Il réfléchit, hocha la tête.
--A cause du type... Celui du Printemps-Palace?
Elle se sentait défaillir et essaya un piteux petit sourire.
--Oui... ils nous ont séparés.
--Qui?... Votre mari?...
--Non, Victor ne sait rien. Maurice Deber, qui a espionné, et qui a
menacé Georges... et moi-même.
Elle se fouilla, et tendit la lettre du jeune homme.
--Tenez, lisez...
Argatte lut et relut, les sourcils froncés, plongé dans une rêverie
profonde. Enfin, il replia le papier, et le posa sur son bureau.
--Eh bien, il est évident qu’il est sincère, accorda-t-il d’un ton
contrarié. Mais quoi, on ne se tue pas parce qu’un joli marlou vous est
enlevé...
Il insista vivement, au geste de Cady.
--Si, si, il ne faut pas se faire d’illusion!... Possible que vous ayez
ce garçon dans la peau, mais, je le connais, c’est la dernière des
fripouilles... Non, Cady, ne vous fâchez pas, et écoutez-moi!... Sûr,
que je voudrais coucher avec vous, mais je suis aussi très sincèrement
votre ami... et je vous dis... Je n’aurais certes pas agi comme Deber,
mais je suis enchanté qu’il l’ait fait... du moins, à présent que cela a
bien tourné... Maintenant, il faut tâcher d’arranger cela vis-à-vis de
votre mari, et surtout passer l’éponge sur le passé... Le petit coco a
filé, n’en parlons plus, hein?... et redevenons notre Cady jolie, pas
sentimentale pour deux sous... Car, au fond, tout ça, c’est une crise de
sentimentalité de pensionnaire...
Cady étendit les deux mains, en un geste instinctif de prière.
--Écoutez, Argatte, je voudrais, oui... je voudrais oublier... ne penser
à rien... ne rien regretter... mais, je ne peux pas...
Elle s’affaissa, les yeux brillants, avec une expression d’intense
angoisse, répétant:
--Je ne peux pas!... je ne peux pas!...
Et, tandis qu’Argatte parlait longuement, raisonnait, s’animait,
plaidait, elle ne dit plus mot, les yeux fixes, le corps agité parfois
d’un frisson.
Lorsque, las, un peu haletant, il s’approcha d’elle, à bout d’arguments.
--Voyons, vous ai-je convaincue?
Elle lui répondit en divaguant, les yeux égarés. Il fut saisi d’une
affre indicible.
--Bon dieu! que faire?...
Cady malade, Cady ayant le délire, chez lui!...
Il était complètement seul. Il ne prenait point ses repas à la maison;
il n’avait qu’une femme de ménage et un garçon de bureau qui, à cette
heure, avaient déjà quitté l’appartement.
Cady continuait d’extravaguer doucement, ne reconnaissant ni Argatte, ni
le lieu où elle se trouvait.
Il l’enleva dans ses bras, et la porta sur son lit, se contentant de
défaire son corsage, la ceinture de sa robe, et d’étendre sur elle un
chaud couvrepied américain. Puis, il courut téléphoner à un camarade,
docteur en médecine de venir en toute hâte.
--Une veine que Debussy soit chez lui! fit-il, un peu soulagé, ayant
reçu l’acquiescement désiré.
Et, raccrochant les récepteurs, il revint à Cady qui riait, et murmurait
des choses inintelligibles. Il prit sa petite main glacée, et la serra
affectueusement.
--Pauvre gosse!... Comme elle est jolie, malgré tout!... décoiffée, ses
beaux yeux fous... et cette petite bouche pincée, tiraillée de tics...
L’examen de son ami ne le rassura guère. Le jeune docteur hocha la tête.
--Ça, mon vieux, je te dirai dans vingt-quatre heures si ça n’est rien
du tout, ou si c’est une machine dont on claque!... Je pencherais plutôt
pour ça, elle m’a l’air assez touchée, mais après tout, la nuit passée,
il n’y paraîtra peut-être plus du tout... C’est une névrosée à fond, ta
petite amie, et avec ces tempéraments-là, on ne peut se baser sur rien.
En attendant, il faut une garde ici, puisque tu n’as pas de bonne, et
qu’on la déshabille, et de la glace sur la tête... Demain, on verra si
elle court comme un lapin, ou s’il faut la transporter à la maison
Clavel... Je te recommande cette boîte-là, c’est propre, et on n’y
écorche pas trop le client...
Mais il resta abasourdi lorsque Félix lui déclara que la jeune malade
était une femme mariée, et que, sans doute, à l’heure présente, l’époux
fouillait tout Paris pour la retrouver.
--En ce cas, coûte que coûte, préviens-le, et fais-la emporter, tu
t’expliqueras après comme tu pourras... Parce que, tu sais, mon avis est
que c’est la belle méningite qui se prépare... et te vois-tu avec un
décès!...
Argatte fit un grand geste.
--Et elle n’est même pas ma maîtresse!
--Bah?
--Eh, non!...
--Alors, ça va tout seul.
--Parbleu non!... Le mari, tu crois qu’il avalera de trouver sa femme
dans mon lit!
--Si tu veux, je certifierai... on inventera...
Argatte supplia, agacé.
--Non, je t’en prie, pas de mensonges!... Ça complique encore... Que
veux-tu? je vais lui téléphoner brutalement le fait... il l’adore... il
accourra... et quand il sera là, je lui dirai la vérité, tout
stupidement... S’il ne me croit pas, zut!...
Cependant, une demi-heure plus tard, le cœur du jeune homme battit
désagréablement dans sa poitrine lorsque le coup de timbre annonça
l’arrivée du juge.
Il alla ouvrir, referma la porte, et d’un geste spontané, tendit la main
à Renaudin.
--Monsieur, fit-il d’une voix émue, je serais l’amant de la pauvre
petite qui se meurt peut-être dans la chambre à côté que, je vous le
jure, je n’esquiverais aucune responsabilité; mais je vous jure sur
l’honneur que cela n’est pas, et que c’est justement parce que je ne
suis que l’ami qu’en son désarroi elle est venue chercher près de moi un
refuge...
Livide, raidi, Renaudin toucha distraitement la main du jeune homme.
--Vous avez dit qu’elle était en danger... Actuellement, il n’y a que
cela... Je ne veux envisager que cela... Où est-elle?
Argatte ouvrit une porte et s’effaça.
--Elle est ici.