L'on ne saurait dire si Charette entra à Nantes de plein gré, ou s'il ne
fut amené à cette démarche que par une condescendance pénible; mais ses
partisans blâmèrent le séjour qu'il y fit, et surtout le plus
grand nombre de ceux qui l'accompagnaient: il ne devait y rester,
disaient-ils, que pendant quelques heures, et faire, avec discernement,
le choix de ceux qui auraient composé son escorte. Cette opinion était
assez réfléchie; et sous le dernier rapport, l'on peut assurer qu'il
découvrait, aux yeux d'une grande cité, la faiblesse de ses moyens,
ainsi que l'ineptie et la nullité de la plupart de ses officiers.
Ceux-ci se répandirent partout, dans les cercles du bon ton comme dans
les cabarets; ils y étalèrent autant d'ignorance que de forfanterie, y
débitèrent les histoires les plus ridicules et les plus maladroites;
quelques-uns donnaient le spectacle public de la crapule et de
l'ivrognerie; d'autres y prirent des querelles sérieuses avec les
militaires de la garnison; le plus grand nombre enfin n'y montra que
des moeurs grossières et y porta l'oubli de toutes les convenances.
L'illusion du parti perdit donc de sa force, dans cette rencontre, et
c'était celle où il fallait la maintenir et même y ajouter de nouveaux
prestiges: on cherchait dans cette troupe indisciplinée ce qui avait pu
exciter tant de terreurs et nourrir tant d'espérances, et l'or pourrait
assurer que, dans le calme de la réflexion, les républicains et les
royalistes ne regrettèrent point leurs hôtes.
Charette, en rentrant dans son quartier de Belleville, y annonça par des
signes bien évidens qu'il n'avait signé qu'une paix plâtrée. La cocarde
blanche fut arborée, comme auparavant, dès qu'on rentra dans le pays
insurgé; le drapeau blanc fut promené aux exercices et aux cérémonies;
l'ancien état de choses subsista dans son entier; les insurgés acquirent
de plus, par leur prétendue soumission, la sécurité qu'ils n'avaient pas
avant la trêve.
Leur départ du château voisin, de celui de la Jaunaye, où l'on a dit que
l'escorte de Charette avait été casernée, fut marqué par des actes qui
ne laissaient que trop de prise aux récriminations des patriotes. Le
pillage y fut commis par les cavaliers de l'armée, gens avides de butin
comme les Cosaques. Ils emportèrent les rideaux des lits qu'on avait eu
l'attention de leur fournir.
Quelques-uns des chefs ne furent pas plus délicats; ils profitèrent
de leur séjour à Nantes, et de la liberté des communications qui s'en
suivit, pour se procurer des habillemens et des harnais de toute espèce;
ils leur furent fournis à crédit, et sur la garantie de personnes qui
professaient leurs principes. Le renouvellement des hostilités eut lieu
avant que les engagemens eussent été remplis, et l'on ne saurait dire
lesquels ont perdu des fournisseurs ou des cautions. Les insurgés
suivirent l'exemple des Hébreux, lorsqu'ils empruntèrent les vases de
l'Égypte.