Occupation d'Angers.--Attaque de Nantes.--Retraite de Parthenay.--Combat
du bois du Moulin-aux-Chèvres.
Je continuais toujours à habiter le château de la Boulaye avec ma
mère: c'était là comme le quartier-général de l'armée. Les officiers y
venaient dans l'intervalle des expéditions; quelques membres du conseil
supérieur y étaient sans cesse.
J'eus d'abord un peu de peine à m'accoutumer à toute cette
représentation militaire. Je me souviens qu'un jour où j'étais allée à
Châtillon, M. Baudry, alors commandant de la ville, vint me faire une
visite à mon arrivée: j'entendis le tambour; il me proposa d'aller voir
ce qui se passait; je descendis dans la rue, et j'y trouvai deux cents
hommes sous les armes; en même temps, M. Baudry tire son sabre et élève
tout-à-coup la voix; la frayeur me saisit, je me mis à pousser des cris
comme un enfant. Je compris enfin qu'il me faisait l'honneur de me
haranguer à la tête de sa troupe: peu à peu je m'habituai au bruit et au
mouvement de notre genre de vie.
J'avais laissé ma fille auprès de Clisson, chez sa nourrice qui avait
montré une grande répugnance à quitter sa famille pour venir avec moi à
la Boulaye.
Après la déroute de Fontenay, on la tenait cachée chez Charry ou chez
les Texier, qui étaient les plus braves paysans de la paroisse de
Courlay. Je voulus la faire venir à la Boulaye, et j'allai au-devant
d'elle jusqu'à la Pommeraye-sur-Sèvre où demeurait le bon M. Durand,
notre médecin. Les chemins étaient impraticables en voiture; je pris le
parti de monter à cheval; mais j'avais si grand peur, qu'un homme à pied
tint la bride pendant toute la route. Le lendemain, tandis que j'étais
à dîner, un courrier arriva, m'apportant une lettre de M. de Lescure.
J'avais su l'affaire de Saumur; mais on m'avait caché qu'il eût été
blessé. Il venait d'arriver à la Boulaye, et m'écrivait lui-même pour me
rassurer. Un tremblement affreux me saisit. Je ne voulus pas rester un
moment de plus. Je pris un mauvais petit cheval qui se trouvait par
hasard dans la cour; je ne laissai pas le temps d'arranger les étriers
qui étaient inégaux, et je partis au grand galop; en trois quarts
d'heure je fis trois grandes lieues de mauvais chemins. Je trouvai M.
de Lescure debout; mais il avait une fièvre violente qu'il conserva
plusieurs jours. Depuis, je n'ai eu aucune frayeur de monter à cheval.
La grande armée n'avait pas eu, jusqu'à ce moment, la moindre relation
avec M. de Charette. M. de Lescure, ayant du loisir à la Boulaye, lui
écrivit une lettre polie, pour le féliciter d'une affaire brillante et
célèbre qui lui avait livré Machecoul. M. de Charette répondit par des
complimens à notre armée sur ses succès, et spécialement sur la prise
de Saumur. La lettre de M. de Charette, comme celle de M. de Lescure,
exprimait le désir d'établir des rapports entre les deux armées, et de
combiner leurs opérations. M. de Lescure envoya aussitôt un courrier
à Saumur, pour faire part aux généraux de la démarche qu'il venait de
faire. Ils furent très-satisfaits des dispositions que montrait M. de
Charette, et songèrent à en profiter pour concerter avec lui une attaque
sur Nantes, à laquelle ils pensaient. Mon père fut chargé de négocier
pour cet objet. Il commença par offrir des canons et des munitions à M.
de Charette qui les accepta avec reconnaissance. Depuis, la grande armée
le ravitailla plusieurs fois, ainsi que la petite troupe de M. de Lyrot;
car dans le Bas-Poitou la guerre fut presque constamment défensive, au
lieu que notre armée, en se portant en avant, s'emparait des magasins
que les républicains avaient formés. L'entreprise sur Nantes fut
convenue avec M. de Charette: il promit d'attaquer par la rive gauche.
Pour rester maître du cours de la Loire, il fallait, conserver Saumur
qui établissait une communication sûre entre les deux rives. On résolut
donc d'y établir une garnison. Il fut d'abord question de laisser M.
de Laugrenière pour la commander; mais il n'était pas assez connu dans
l'armée pour inspirer de la confiance aux paysans. On invita alors M.
de La Rochejaquelein à se charger de cette tâche, qui ne lui plaisait
guère. Pour engager les soldats à rester, on leur promit de les nourrir
et de leur donner quinze sous par pur; il fut même dit qu'ils pourraient
se relever tous les huit jours. Chaque paroisse devait toujours avoir
quatre hommes à Saumur. C'est la première fois qu'on proposa une paie.
Le gros de l'armée partit. Il y avait déjà longtemps que les soldats
étaient sortis de chez eux; leur ardeur était diminuée. Stofflet, pour
les déterminer à passer la Loire, fit publier, sans avoir consulté
personne, que ceux qui resteraient seraient des lâches: cette mesure
augmenta l'armée, mais diminua beaucoup la garnison de Saumur, qui se
trouva composée de mille hommes environ. M. de La Rochejaquelein revint
les commander, après avoir passé deux jours à Angers avec l'armée.
Les républicains avaient évacué Angers et tout le pays adjacent. La
frayeur qu'inspiraient alors les Vendéens était si forte, que quatre
jeunes gens, MM. Dupérat, Duchenier, de Boispréau et Magnan, s'en
allèrent seuls à la Flèche, dix lieues en avant de l'armée. Ils entrent
dans la ville, criant: _Vive le roi_! descendent à la Municipalité,
annoncent que l'armée royale va se diriger sur Paris, et qu'ils arrivent
avec deux mille hommes de cavalerie pour faire les logemens; ils disent
que, pour ne pas effrayer les habitans, leur escorte est demeurée à une
demi-lieue; ils se font livrer les écharpes des municipaux, les font
marcher sur la cocarde, et mettent le feu à l'arbre de la liberté. Toute
la ville se met en mouvement pour pourvoir à la nourriture de cette
armée qui doit passer. Pendant ce temps-là, ces messieurs vont
tranquillement dîner à l'auberge. Au milieu du repas, une servante leur
dit: «Messieurs, un colporteur qui vient d'Angers a dit qu'il n'avait
pas rencontré votre escorte sur la route, et l'on parle de vous
arrêter.» Ils sautèrent vite sur leurs chevaux, et arrivèrent au galop à
Angers, chamarrés d'écharpes tricolores, et tout fiers de leur témérité.
Comme Angers est le siège d'un évêché, l'évêque d'Agra s'y rendit pour
officier solennellement. Il voyageait avec la simplicité d'un apôtre, à
cheval, suivi d'un domestique qui portait sa crosse de bois. Il célébra
une grand messe; et, pour gagner l'esprit de la ville et prouver que
les prêtres ne prêchaient pas le meurtre, comme le disaient les
républicains, on arrangea que l'évêque demanderait et obtiendrait la
grâce de deux canonniers des bleus, que l'on avait condamnés à mort pour
quelques crimes.
Le prince de Talmont, second fils du duc de la Trémoille, vint à Angers
rejoindre l'armée. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans, d'une
taille très-élevée et d'une fort belle figure. Malgré sa jeunesse,
il était habituellement atteint de la goutte, ce qui nuisait à son
activité. Il était brave, loyal, complètement dévoué, d'un bon
caractère; mais ces excellentes qualités étaient un peu obscurcies par
un air de légèreté qui lui paraissait de bon goût.
M. le prince de Talmont fut reçu avec une vive satisfaction; ou
s'applaudissait d'avoir dans les rangs de l'armée un homme d'un aussi
beau nom, dont la famille était depuis si long-temps presque souveraine
en Poitou. Le duc de la Trémoille et la princesse de Tarente, sa
belle-fille, qui était mademoiselle de Châtillon, étaient seigneurs de
plus de trois cents paroisses dans cette province. M. de Talmont fut
nommé sur-le-champ général de cavalerie, au grand contentement du
modeste M. Forestier.
On prit la route d'Angers à Nantes; mais l'armée n'était ni
très-nombreuse, ni très-animée. Beaucoup de paysans étaient retournés
chez eux. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein étaient absens, ainsi
que plusieurs de leurs officiers; et les soldats qui d'ordinaire étaient
sous leurs ordres, ou n'étaient pas à l'armée, ou n'y conservaient pas
leur ardeur habituelle. D'ailleurs, on s'était toujours battu contre un
ennemi voisin du pays et prêt à l'envahir; cette fois, ces pauvres gens
ne comprenaient pas bien à quoi pourrait leur servir d'aller attaquer
Nantes. Enfin on assure que le général Cathelineau n'avait pas huit
mille hommes quand il arriva devant la ville.
L'armée de M. de Charette et la division de M. de Lyrot avaient au
contraire un intérêt pressant de s'emparer de Nantes: c'était de là
que sortaient toutes les expéditions républicaines dirigées contre le
Bas-Poitou. Aussi tous les habitans s'étaient-ils réunis de ce côté, au
nombre de plus de vingt-cinq mille; mais leur attaque était subordonnée
à celle de la grande armée, parce que Nantes est situé en entier sur la
rive droite, et qu'il y avait plusieurs bras de la Loire à traverser,
dont trois étaient défendus par des ponts-levis.
On était convenu d'attaquer, le 29 juin, à deux heures du matin.
Un premier malheur empêcha la parfaite exécution de ce plan. L'armée
républicaine avait laissé un fort détachement dans le bourg de Nort;
contre toute attente, il se défendit dix heures de suite, et l'on arriva
devant Nantes à huit heures du matin seulement. M. de Charette avait
commencé à l'heure dite; et les républicains, au lieu d'avoir deux
attaques à la fois à repousser, eurent le temps d'aviser aux moyens de
défense et de se rassurer. Les généraux Canclaux et Beysser, qui les
commandaient, mirent beaucoup de courage et de sang-froid à soutenir les
efforts des Vendéens. Une partie des habitans les seconda avec zèle;
cependant notre armée parvint jusque dans les faubourgs. Nantes allait
succomber; les bleus commençaient à fuir par la porte de Vannes;
l'intrépide Cathelineau avait même pénétré dans la ville, jusque sur la
place Viarmes, à la tête de quelques centaines d'hommes: la victoire
était dans nos mains. Ce fut dans ce moment décisif que deux accidens
firent tout changer de face. Le général en chef tombe blessé d'une
balle qui lui perce le bras et se perd dans la poitrine. Les Vendéens,
désespérés, l'emportent et abandonnent le faubourg qu'il avait pris.
Dans le même instant, un oubli du prince de Talmont empêcha peut-être le
succès de l'entreprise.
On s'était toujours bien trouvé de laisser aux républicains des moyens
de retraite; jamais on ne les avait mis dans la position de vaincre ou
de mourir. Il fut donc convenu au conseil de guerre qu'il n'y aurait
aucune attaque par le chemin de Vannes, et qu'on y laisserait un libre
passage. A deux heures de l'après-midi, on vit en effet des troupes de
fuyards sortir de Nantes par cette route. M. de Talmont, emporté par
trop d'ardeur et oubliant les dispositions adoptées par le conseil de
guerre, se laissa aller à un mouvement inconsidéré; il prit deux pièces
de canon et repoussa les républicains dans la ville. Leur défense devint
encore plus opiniâtre.
Les Vendéens mirent aussi dans l'attaque plus de constance qu'on ne
pouvait en attendre: le combat dura dix-huit heures; mais jamais ils ne
purent reprendre l'avantage que la blessure de Cathelineau leur avait
arraché. M. de Fleuriot l'aîné, qui commandait la division de
Bonchamps, et plusieurs autres officiers, avaient aussi été blessés: le
découragement se joignit à la fatigue, et les soldats se retirèrent à la
nuit tombante. Les chefs avaient fait toute la journée les plus grands
efforts pour donner aux paysans encore plus d'élan. M. de Talmont avait
eu son cheval tué par un boulet; mon père s'était trouvé tellement
enveloppé du feu d'une batterie, que tout le monde l'avait cru mort.
L'armée fut dissoute en un instant; officiers et soldats repassèrent la
Loire dans des barques, et la rive droite fut entièrement abandonnée,
sans que les bleus, encore épouvantés, osassent sortir de Nantes pour
les poursuivre. Dans cette malheureuse attaque on perdit peu de soldats;
mais la blessure de Cathelineau fut mortelle, et c'était un bien grand
désastre. M. de Fleuriot méritait aussi de vifs regrets. Tous les deux
survécurent de quelques jours seulement à leurs blessures.
Pendant ce temps-là, le Bocage était aussi le théâtre de combats qui
n'avaient pas été prévus. Il y avait à Amaillou, entre Bressuire et
Parthenay, un petit rassemblement de paysans, qu'on avait formé pour
la sûreté du pays. M. de Lescure apprit que le général Biron (duc de
Lauzun) était à Niort, que son armée grossissait tous les jours, et
que l'avant-garde était à Saint-Maixent, menaçant Parthenay. Il envoya
sur-le-champ à Saumur, prier MM. de Beaugé, les chevaliers Beauvolliers
et de Beaurepaire, de se rendre à Amaillou; lui-même, tout blessé qu'il
était, voulut y aller pour veiller de près à la défense de ce poste. Il
partit malade et le bras en écharpe; je l'accompagnai, ne pouvant me
résoudre à le quitter dans cet état.
Nous nous arrêtâmes une nuit à Clisson, et le lendemain nous arrivâmes
à Amaillou. Nous y trouvâmes M. de R***; c'était un gentilhomme d'une
trentaine d'années. Pour se donner un air plus distingué, il était en
habit de velours bleu, brodé en paillettes, en bourse, et un chapeau
sous le bras, l'épée au côte: c'était la première fois qu'on le voyait
au camp. Il dit qu'ayant appris que les chefs étaient occupés ailleurs,
il avait cru devoir se rendre à Amaillou, pour y prendre le commandement
du poste. M. de Lescure le remercia beaucoup; et comme il arrivait avec
des officiers harassés de fatigue, il pria M. de R*** de vouloir bien
encore commander le camp, et se charger du bivouac pour cette nuit-là.
Il répondit qu'un gentilhomme comme lui n'était pas fait pour coucher
dehors. «Comme chef, vous avez raison, s'écria M. de Lescure en riant.»
Il ordonna aux soldats de se relayer pour le garder toute la nuit à la
pluie, loin du feu: cela fut exécuté, et M. de R*** ne parut plus.
Le jour d'après, comme j'étais à me promener avec le chevalier de
Beauvolliers, nous vîmes tous les paysans en rumeur; ils saisissaient
deux chasseurs républicains; nous devinâmes qu'ils étaient déserteurs:
en effet, ils venaient de Saint-Maixent. Leur fuite avait été aperçue,
ils avaient été poursuivis l'espace de plusieurs lieues, et ils
arrivaient tout essoufflés. Nos gens avaient commencé par les entourer,
les uns leur disant qu'ils étaient des espions, d'autres qu'il fallait
crier _vive le roi_, quelques-uns qu'il fallait les tuer. Au milieu de
ce tumulte, ils étaient fort interdits: nous les prîmes sous le bras,
et nous les conduisîmes à M. de Lescure qui était sur son lit; il les
interrogea. Le premier répondit gaiement qu'il s'appelait Cadet; qu'on
l'avait mis dans la légion du Nord, et que, voulant se battre pour le
roi, il désertait. Le second, d'un air embarrassé, dit qu'il avait
émigré, et qu'il était sous-officier dans le régiment de la Châtre.
Sa manière de s'exprimer donna de la défiance à M. de Lescure qui
recommanda de le surveiller. Bientôt après, il se distingua par son
courage et son mérite; et quand il fut estimé dans l'armée, il conta
qu'il était gentilhomme d'Auvergne, qu'il s'appelait M. de Solilhac. Je
ne sais pas ce qui avait pu l'engager à se cacher d'abord; depuis, il a
toujours été un des plus braves officiers de la Vendée.
La présence de M. de Lescure amena à Amaillou un grand nombre de
paysans; il pensa alors qu'il fallait s'avancer et occuper Parthenay.
M. Girard de Beaurepaire, qui commandait une petite division attachée à
l'armée de M. de Royrand, lui fit dire qu'il viendrait se réunira lui,
et qu'il lui amènerait cent cinquante cavaliers: c'était un secours fort
utile, car M. de Lescure n'avait que quinze chevaux. Cette jonction se
fit à Parthenay.
On s'attendait à être attaqué. M. de Beaugé et le chevalier de
Beaurepaire firent murer toutes les issues de la ville, hormis les
portes de Thouars et de Saint-Maixent; deux pièces de canon furent mises
à cette dernière porte; on plaça un poste avancé et des factionnaires.
Il fut convenu que d'heure en heure, il partirait une patrouille qui
ferait une lieue puis reviendrait, de façon qu'il y en aurait toujours
une dehors. M. Girard de Beaurepaire fut chargé de veiller à l'exécution
de toutes ces mesures de précaution, qui furent négligées; il alla se
coucher, et la patrouille de minuit ne partit pas. L'avant-garde des
républicains, commandée par le général Westermann, arriva jusqu'à la
porte: le factionnaire fut égorgé et la batterie surprise. Un nommé
Goujon, l'un des six dragons qui avaient déserté, se fit tuer en
défendant les pièces avec courage.
MM. de Lescure et de Beaugé s'étaient jetés sur le même lit. M. de
Beaugé se leva sur-le-champ, et courut à la porte de Saint-Maixent: il
la trouva abandonnée; les paysans étaient en pleine déroute; il reçut
une balle qui lui cassa la jambe, et se trouva au milieu des bleus; la
nuit était obscure; il ne fut pas reconnu, et, tournant à droite, il se
dirigea rapidement vers la rivière. Alors on vit bien que c'était un
Vendéen, et l'on fit une décharge sur lui. Il fit sauter son cheval
dans l'eau et le mit à la nage; une seconde décharge tua le cheval. Les
Vendéens, qui étaient à l'autre bord, parvinrent cependant à retirer
leur officier.
M. de Lescure, que sa blessure faisait beaucoup souffrir, avait eu bien
de la peine à s'habiller et à se sauver: peu s'en fallut qu'il ne fût
pris.
Le lendemain matin les républicains occupèrent la ville où ils n'avaient
pas osé s'avancer beaucoup pendant la nuit.
M. de Lescure n'avait pas voulu que je le suivisse à Parthenay; j'étais
retournée d'Amaillou à Clisson; il m'envoya un cavalier pour me prévenir
de ce qui se passait. Cet homme arriva au grand galop, la frayeur lui
avait fait perdre la tête: il se croyait poursuivi; il frappa à ma
porte, et me réveilla en criant: «Madame, de la part de M. de Lescure,
sauvez-vous; nous avons été battus à Parthenay, sauvez-vous.» L'effroi
me saisit; c'est à peine si j'eus le sang-froid de demander s'il n'était
rien arrivé à mon mari. Je m'habillai à la hâte, oubliant d'attacher
mes robes, et je fis réveiller tout le monde; je courais dans la cour,
tenant toujours ma robe; je trouvai une troupe de faucheurs; je leur dis
d'aller se battre, et qu'il n'était pas temps de travailler; je saisis
par le bras un vieux maçon de quatre-vingts ans; je le priai de me
conduire dans une métairie dont il me semblait que j'avais oublié le
chemin; j'y traînai ce pauvre homme, qui pouvait à peine marcher pendant
que je courais. On vint me donner quelques détails qui calmèrent un peu
ma terreur panique. Je sus qu'après le premier moment, M. de Lescure
s'était retiré paisiblement, et sans être poursuivi, ni inquiété. Je
montai cependant à cheval, et je partis pour Châtillon; j'y arrivai à
cinq heures du soir. Je fus toute surprise, en y entrant, de ce qu'on
s'empressait autour de moi en s'écriant: La voilà! la voilà! Le bruit
s'était répandu que M. de Lescure et moi avions été pris à Parthenay:
tout le monde était dans la consternation. J'allai rassurer le conseil
supérieur, en racontant ce que je savais; puis je pris le chemin de la
Boulaye. Je trouvai ma mère qui arrivait en voiture. Elle avait appris,
par le bruit public, les fausses nouvelles qu'on répandait, et elle
voulait se faire conduire à Niort pour périr avec moi sur l'échafaud.
Nous fûmes bien heureuses de nous retrouver: elle ne pouvait s'en fier à
ses yeux.
Cependant M. de La Rochejaquelein voyait chaque jour diminuer sa
garnison de Saumur; rien ne pouvait retenir les paysans, car ils
croyaient que tout était fini, qu'il n'y avait plus rien à craindre.
L'un partait après l'autre, pour aller retrouver sa métairie et ses
boeufs. M. de La Rochejaquelein vit bien qu'avant peu il n'aurait pas un
soldat, et il s'occupa à envoyer chaque jour dans le Bocage la poudre,
l'artillerie et les munitions de tout genre. Pour faire illusion aux
habitans sur la faiblesse de la garnison, il parcourait chaque nuit la
ville au galop avec quelques officiers, en criant: _Vive le roi_! Enfin
il se trouva, lui neuvième, à Saumur. Trois mille républicains venaient
d'occuper Chinon: il fallut quitter la ville. Il restait deux canons, il
les emmena; mais à Thouars, il fut obligé de les jeter dans la rivière.
Il arriva à Amaillou le jour où M. de Lescure se retirait de Parthenay.
Cependant ces deux messieurs virent bien qu'ils n'avaient pas assez de
monde pour défendre ce canton; ils se retirèrent sur Châtillon pour y
assembler la grande armée. Le général Westermann, de son côté, avança
avec dix mille hommes environ; il entra à Parthenay; de là il vint à
Amaillou sans éprouver de résistance; il fit mettre le feu au village:
c'est là le commencement des incendies des républicains; Westermann
marcha ensuite sur Clisson; il savait que c'était le château de M. de
Lescure; et s'imaginant qu'il devait trouver une nombreuse garnison et
éprouver une défense opiniâtre, il avança avec tout son monde, non sans
de grandes précautions, pour attaquer ce château du chef des brigands:
il arriva vers neuf heures du soir. Quelques paysans, cachés dans le
bois du jardin, tirèrent des coups de fusil, qui effrayèrent beaucoup
les républicains; mais ils saisirent quelques femmes, et surent qu'il
n'y avait personne à Clisson qui d'ailleurs n'était susceptible d'aucune
défense. Alors Westermann entra, et écrivit de là une lettre triomphante
à la Convention, en lui envoyant le testament et le portrait de M. de
Lescure. Cette lettre fut mise dans les gazettes. Il ne voulut pas
renoncer à ce qu'il avait imaginé d'avance, et il manda qu'après avoir
traversé une multitude de ravins, de fossés, de chemins couverts, il
était parvenu au repaire de ce monstre, vomi par l'enfer, et qu'il
allait y mettre le feu. En effet il fit apporter de la paille et des
fagots dans les chambres, les greniers, les écuries, la ferme, et prit
toutes ses mesures pour que rien n'échappât à l'incendie.
M. de Lescure, qui avait bien prévu cet événement, avait donné,
long-temps auparavant, l'ordre de démeubler le château; mais apprenant
l'effroi que cette nouvelle avait répandu dans les environs, et que les
habitans abandonnaient leurs métairies, il craignit l'effet que cette
précaution produirait sur le pays, et ne fit rien enlever de Clisson:
ainsi le château fut brûlé avec les meubles, et absolument tout ce qu'il
renfermait; des provisions énormes de blé et de foin ne furent pas même
épargnées; il en fut de même partout. Les armées républicaines brûlaient
nos provisions et écrasaient les environs du pays insurgé par leurs
réquisitions.
J'étais allée dîner à Châtillon avec ces messieurs, le jour où l'on vint
leur apprendre l'incendie de Clisson: cela ne nous fit pas grand effet,
il y avait long-temps que nous nous y attendions; mais ce qui était
important, c'était la marche de Westermann, qui s'était sur-le-champ
avancé à Bressuire, et qui se dirigeait sur Châtillon. L'armée était
dissoute; les soldats avaient repassé la Loire la veille seulement,
revenant de Nantes. Les incendies des bleus effrayaient les paysans;
ils voulaient, avant de se battre, mettre en sûreté leurs femmes, leurs
enfans et leurs bestiaux; enfin les chefs étaient dans le plus grand
embarras. On se mit à écrire des réquisitions et à faire partir des
courriers pour les porter. On manquait de chevaux. M. de Lescure me
chargea d'aller dans les paroisses de Treize-Vents et de Mallièvre, près
la Boulaye, remettre les ordres pour le départ. Je partis au galop;
j'arrivai à Treize-Vents, je fis sonner le tocsin, je remis la
réquisition au conseil de la paroisse, et je haranguai de mon mieux les
paysans. J'allai de là à Mallièvre en faire autant.
J'envoyai des exprès dans les paroisses voisines, et je retournai
ensuite à la Boulaye auprès de ma mère que j'avais fait prévenir.
Westermann ne laissait pas à nos mesures le temps de produire de
l'effet; il avançait toujours. MM. de Lescure et de La Rochejaquelein
ne purent pas rassembler trois mille hommes: cependant, espérant faire
illusion sur leurs forces, ils voulurent essayer de défendre les
hauteurs du Moulin-aux-Chèvres; mais les soldats étaient mal disposés,
et presque toujours ils perdaient courage, quand, au lieu d'attaquer,
ils étaient forcés de se défendre. Le poste fut emporté par les
républicains; il fallut se replier et abandonner Châtillon qui n'a aucun
moyen de défense. A ce combat, M. de la Bigotière, émigré, eut un
bras fracassé par un boulet. Il ne voulut pas que les paysans se
détournassent de combattre pour le secourir; il se cacha dans une
chaumière, y resta quelques momens évanoui; et le soir il se rendit à
pied dans un village. On le conduisit à Chollet. Il eut le bras coupé;
un mois après, étant à peine guéri, il revint à l'armée, et fut encore
blessé.
Pendant ce combat, suivant la coutume, toutes les femmes priaient Dieu
en attendant l'événement. Nous écoutions attentivement le bruit du
canon, et son éloignement nous fit juger de la position de l'armée:
bientôt je l'entendis gronder plus vivement et se rapprocher de plus
en plus. La peur me saisit; je me mis à courir sans rien attendre; je
traversai la Sèvre à Mallièvre; puis, entrant dans une chaumière, je me
fis habiller en paysanne de la tête aux pieds, choisissant de préférence
les haillons les plus déchirés; ensuite j'allai rejoindre ma mère et les
habitans de la Boulaye, qui me suivaient plus tranquillement et que
je retrouvai hors de Mallièvre: nous prîmes la route des Herbiers.
En chemin, M. de Concise vint nous prier de nous arrêter chez sa
belle-soeur, au château de Concise: nous y rencontrâmes M. de Talmont et
mon père, qui arrivaient de Nantes. Madame de Concise n'était pas encore
faite aux moeurs vendéennes; nous la trouvâmes qui mettait du rouge et
qui affectait une attaque de nerfs: du reste, elle nous reçut fort bien.
Le lendemain nous allâmes aux Herbiers, et l'on me décida à quitter mon
singulier costume. Ma mère fut très-malade de toute cette crise. Elle
avait sur elle beaucoup d'empire; dans le moment du danger, elle
conservait du sang-froid; mais après, elle payait par beaucoup de
souffrances la violence qu'elle s'était faite: bien différente de moi,
qui ne savais point arrêter mon premier mouvement, et qui, après le
péril passé, ne conservais pas même de l'inquiétude.