Formation du conseil supérieur.--Victoire de Vihiers, de Doué, de
Montreuil.--Prise de Saumur.
Après la prise de Fontenay, les uns proposèrent de marcher sur les
Sables, d'autres sur Niort, et ce dernier parti était, je crois,
préférable à l'autre, qui portait l'armée beaucoup trop loin du pays
insurgé. On fit beaucoup d'objections à l'un et à l'autre projet.
Pendant ce temps-là la matinée s'écoula, et les paysans, qui étaient
fatigués et qui ne recevaient pas d'ordres, commencèrent à retourner
dans leurs villages où ils avaient grande envie d'aller raconter leur
victoire de Fontenay. Quand on vit qu'il n'y avait pas moyen de les
retenir, il fallut différer de nouvelles tentatives.
Cependant le gain d'une pareille bataille, et la prise d'une ville comme
Fontenay, chef-lieu d'un département, donnèrent à l'insurrection de la
Vendée une consistance qu'elle n'avait pas eue jusqu'alors. Les chefs
n'ayant pas en ce moment d'occupations militaires, voulurent donner
quelque régularité à toutes leurs opérations, et mettre un peu plus
d'ordre dans toutes les choses auxquelles nos succès étaient dus.
On créa un conseil supérieur d'administration, dont le siège fut fixé
à Châtillon. L'évêque d'Agra en fut le président; M. Desessarts père,
vice-président; M. Carrière, avocat de Fontenay, qui venait de prendre
parti parmi les royalistes, fut choisi pour procureur du roi près le
conseil; et M. Pierre Jagault, bénédictin, pour secrétaire général.
Parmi les membres du conseil, on distinguait M. de La Rochefoucauld qui
en était le doyen; MM. le Maignan, Bourasseau de la Renolière et Body.
Les autres membres étaient, excepté deux ecclésiastiques, des hommes de
loi et quelques gentilshommes que leur âge ou leur santé empêchaient de
porter les armes. Un de ceux qui se distinguèrent le plus tôt dans le
conseil supérieur, et celui qui parvint à acquérir le plus d'influence
dans l'armée, fut l'abbé Bernier, curé de la paroisse de Saint-Laud, à
Angers.
De toutes les personnes qui se sont mêlées des affaires pendant la
guerre civile, aucune peut-être n'avait plus d'esprit que l'abbé
Bernier. Il avait une admirable facilité à écrire et à parler; il
prêchait toujours d'abondance. Je l'ai souvent entendu parler deux
heures de suite, avec une force et un éclat qui entraînaient et qui
séduisaient tout le monde; il y avait toujours de l'à-propos dans ce
qu'il disait; ses textes étaient bien choisis et ramenés heureusement;
jamais il n'hésitait, et, bien que son éloquence n'eût rien de fougueux,
il paraissait inspiré. Son extérieur et ses manières répondaient à ses
paroles; le son de sa voix était doux et pénétrant; ses gestes avaient
de la simplicité; il était infatigable; son zèle était toujours
renaissant, et jamais il ne perdait courage. Ces avantages étaient
accompagnés d'un air de modestie et de simple dévouement, qui le rendait
plus séduisant encore. Il donnait de bons conseils aux généraux, et
savait se prêter à l'esprit militaire, sans déroger à son caractère
ecclésiastique; il dominait au conseil supérieur par la promptitude de
son esprit et de ses rédactions; il était encore plus cher aux soldats
par ses prédications et son ardeur pour la religion.
Aussi, en peu de temps, l'abbé Bernier prit un ascendant universel, et
il n'était question que de lui. Peu à peu on le jugea autrement; on
entrevit un but d'ambition dans toute sa conduite. Dès qu'il eut acquis
delà domination, on s'aperçut combien il y tenait, et combien il
craignait de la voir diminuer en quelque chose; on découvrit qu'il
semait la discorde partout, et qu'il flattait les uns aux dépens des
autres, pour plaire davantage et gouverner plus sûrement. Le respect et
l'estime qu'on avait pour lui allaient toujours en s'affaiblissant, et
après la guerre, les Vendéens lui reprochaient, à tort ou avec raison,
des désordres de moeurs, une ame intéressée, une ambition effrénée, et
même des crimes qui ne laissent pas d'avoir quelque probabilité; mais le
prestige fut long-temps à se dissiper, et l'on ne cessa jamais d'avoir
pour son esprit et sa capacité une très-haute considération et une sorte
de crainte: il en imposait par-là à ceux qui l'aimaient le moins.
Parmi les ecclésiastiques du conseil supérieur, M. Pierre Jagault était
aussi très-remarquable par ses talens. Il n'avait ni ambition ni vanité;
il donnait de bons conseils, sans chercher, comme l'abbé Bernier, à
gouverner l'armée; il l'égalait par sa facilité à parler et à écrire. Il
prêchait rarement, à cause de la faiblesse de sa poitrine; mais toutes
les fois qu'il est monté en chaire, il a obtenu beaucoup de succès.
M. Brin, membre du conseil supérieur, curé de Saint-Laurent, était,
depuis long-temps, célèbre dans le pays, à cause de sa haute piété, de
son zèle et de ses vertus.
Les généraux chargèrent le conseil supérieur de tout ce qui avait
rapport à l'administration du pays.
On forma dans chaque paroisse un conseil qui devait veiller à
l'exécution des ordres du conseil supérieur. On ordonna aussi que, dans
les paroisses où il n'y avait pas encore de chef militaire, les paysans
en nommeraient un qui présiderait au départ des hommes demandés,
annoncerait aux généraux sur combien de gens ils devaient compter, les
commanderait au combat, et distribuerait les vivres à ses soldats. On
prit aussi des mesures pour donner quelques vêtemens et des souliers
aux soldats pauvres qui en manquaient; on forma des magasins; enfin
on songea à se donner plus de moyens, en ayant un peu d'ordre et de
prévoyance.
Il fallait aussi nommer un trésorier-général de l'armée, qui devait
être en même temps intendant des vivres, de concert avec le conseil
supérieur. On pria M. de Beauvolliers l'aîné d'accepter ces fonctions
dont il était plus capable que tout autre. Le bien de l'armée le
détermina à ne pas refuser, quoiqu'il trouvât fâcheux d'être presque
toujours éloigné du combat. On lui conserva sa place au conseil de
guerre; et comme il était le seul des chefs qui eût un domicile fixe,
les demandes de tout genre lui étaient presque toujours portées. Il
eut plusieurs personnes employées sous lui: les unes chargées de la
distribution, d'autres attachées à l'armée, qui examinaient les besoins,
et qui entrant dans les villes prises, tâchaient d'en tirer des
ressources.
La résidence de toutes ces administrations fut établie à Châtillon, qui
était à cette époque le centre des mouvemens de l'armée.
Ce fut à régler toutes ces choses que s'occupèrent les généraux pendant
les trois jours qu'ils passèrent à Fontenay après la bataille. La ville
était sans défense, dans un pays de plaine, où les opinions étaient
favorables en général à la révolution. On abandonna Fontenay sans
y avoir fait aucun mal; on relâcha même trois administrateurs du
département qu'on avait d'abord arrêtés.
A peine l'armée était-elle rentrée dans le Bocage, qu'on apprit que des
hussards républicains s'étaient montrés à Argenton-le-Château. MM. de
Lescure et de La Rochejaquelein reçurent cette nouvelle au château de la
Boulaye. Ils expédièrent sur-le-champ des courriers, et indiquèrent un
rassemblement aux Aubiers. En arrivant, ils surent que ces hussards
étaient retournés à Vihiers, où était l'avant-garde d'une grande armée
républicaine qui venait de se former à Saumur.
La Convention commençait à regarder l'insurrection de la Vendée comme
très-redoutable; et cette foison voulait déployer contre les rebelles
des forces imposantes. Des bataillons avaient été formés à Paris, en
y incorporant des soldats tirés de l'armée du Nord. Une cavalerie
nombreuse et aguerrie fut envoyée aussi. Toutes ces mesures furent
prises avec une rapidité inconcevable. Les troupes et les canons
voyagèrent en poste, en bateaux, et vinrent en cinq jours de Paris à
Saumur. Quarante mille hommes, dont la moitié était composée de troupes
de ligne, occupaient en ce moment Saumur, Montreuil, Thouars, Doué et
Vihiers.
M. Stofflet fut le premier qui attaqua. Il partit de Chollet avec
soixante-dix cavaliers, et il entra à Vihiers sans résistance. La
cavalerie républicaine se replia. Il écrivit sur-le-champ à MM. de
Lescure et de La Rochejaquelein qu'il les attendait. Ces messieurs se
mirent en marche sans inquiétude.
Pendant ce temps-là, les bleus étaient revenus attaquer M. Stofflet avec
deux mille hommes. Il fut forcé de se retirer précipitamment, et n'eut
pas le temps de faire avertir M. de Lescure. Les républicains ayant
appris qu'une colonne vendéenne s'avançait, recommandèrent aux habitans
de la ville, qui étaient tous patriotes, de ne point paraître, et de
laisser croire aux rebelles que la ville était encore occupée par un
de leurs détachemens; puis ils allèrent s'embusquer sur une hauteur
voisine. MM. de Lescure, de La Rochejaquelein et Desessarts, arrivèrent
avec trois ou quatre mille hommes, et s'engagèrent dans la ville sans se
douter de rien. Après l'avoir traversée, ils aperçurent sur la hauteur
des hommes postés derrière des broussailles: ils crurent que c'était la
troupe de Stofflet, et s'avancèrent pour aller le joindre. Les paysans
suivaient négligemment, quand tout-à-coup une batterie masquée fit sur
eux un feu de mitraille. Le cheval de M. de Lescure fut blessé, les
branches des arbres furent brisées tout autour de lui et des deux autres
chefs, sans les toucher. Les paysans ne furent pas intimidés, ils
s'élancèrent sur les bleus, qui, effrayés de cette attaque, tandis
qu'ils s'attendaient à une fuite, abandonnèrent leurs canons et
s'enfuirent en pleine déroute vers Doué.
Toute la grande armée et les chefs se rassemblèrent sur-le-champ à
Vihiers, excepté MM. de Bonchamps et d'Elbée, qui n'étaient pas encore
guéris de leurs blessures. On marcha sur Doué. Une bataille
assez marquante fut livrée près de la ville que les républicains
abandonnèrent. Les paysans les poursuivaient vivement sur la route
de Saumur, et seraient arrivés sur cette ville; mais le feu de deux
redoutes placées sur la hauteur de Bournan, les força à s'arrêter et
à revenir à Doué. Ce jour-là deux hussards, au milieu de l'action,
quittèrent leurs rangs pour venir dans notre armée: l'un des deux était
M. de Boispréau qui s'est distingué depuis.
Il fut résolu d'aller attaquer Saumur. Mon père et M. de Beauvolliers
firent remarquer qu'il y avait de l'inconvénient à suivre la route
directe; qu'il valait bien mieux se porter sur Montreuil-Bellay, couper
la communication de Thouars à Saumur, et faire une attaque par un côté
qui était sûrement moins bien défendu. Cet avis fut adopté: on alla
occuper Montreuil. Il était probable que la troupe qui était à Thouars
se porterait au secours de Saumur: en effet, sur les huit heures, cinq
ou six mille hommes, commandés par le général Salomon, arrivèrent à la
porte de Montreuil sans se douter que notre armée s'en fût emparée. Mon
père avait fait placer une batterie derrière la porte: on la démasqua
tout-à-coup, et les bleus reçurent une décharge très-meurtrière. En même
temps, la division Bonchamps, qui était postée dans les jardins auprès
de la ville, les attaqua par le flanc. La déroute fut bientôt complète
et sanglante. Les bleus reprirent en désordre le chemin de Thouars,
abandonnant leurs canons et leurs bagages: ils ne s'arrêtèrent même pas
à Thouars, tant ils étaient épouvantés. Cette affaire fut meurtrière
pour notre armée: dans l'obscurité de la nuit, nos gens tirèrent sur
la division Bonchamps lorsqu'elle déboucha par le flanc. Après cette
affaire, M. de La Rochejaquelein proposa d'envoyer des détachemens de
cavalerie sur la route de Saumur pour inquiéter les républicains, les
tenir sur pied toute la nuit, afin d'attaquer le lendemain dans
la journée. Cela fut résolu ainsi, et il se chargea lui-même de
l'exécution; mais les paysans, encouragés par leur succès, suivirent
en foule le petit nombre d'hommes qu'il voulait emmener. En un moment,
toute l'armée se trouva sur la route, criant: _Vive le roi! nous allons
à Saumur_. Les chefs ne pouvant arrêter ce mouvement, se déterminèrent à
attaquer tout de suite, et se mirent au galop pour rejoindre la tête de
l'armée. M. de Lescure se chargea de commander la gauche, et d'arriver
par le pont Fouchard, en tournant les redoutes qui étaient placées
à l'embranchement des routes de Montreuil et de Doué. M. de La
Rochejaquelein suivit la rivière le long des prairies de Varin. MM. de
Fleuriot, Stofflet et Desessarts, à la tête de la division Bonchamps,
passèrent par les hauteurs au-dessus de Thoué, se dirigeant sur le
château de Saumur.
Les trois attaques furent commencées à peu près en même temps, le 10
juin au matin: c'était M. de Lescure qui était chargé de celle qui
offrait le plus de difficultés. La manière dont tout s'était engagé,
contre le projet des généraux, ajoutait au désordre habituel des
opérations: cependant on tourna les redoutes, et le pont fut passé; mais
une balle ayant tout-à-coup frappé M. de Lescure au brais, les paysans
l'apercevant couvert de sang, commencèrent à lâcher pied: heureusement
l'os n'avait pas été atteint. M. de Lescure fit serrer son bras avec
des mouchoirs, cria à ses soldats que ce n'était rien, et voulut les
ramener. Une charge de cuirassiers républicains acheva de les effrayer.
Quand ils virent que leurs balles ne blessaient pas, rien ne put les
retenir. M. de Dommaigné voulut résister à la tête de la cavalerie
vendéenne: il fut renversé par un coup de mitraille, et sa troupe fut
culbutée. La déroute devint complète, et tous les gens de M. de Lescure
prirent, en fuyant, la route de l'abbaye de Saint-Florent, le long du
Thoué. Un heureux hasard ramena la fortune. Deux caissons versèrent sur
le pont Fouchard, et arrêtèrent les cuirassiers: alors M. de Lescure
parvint à ramener les soldats. Le brave Loiseau, de la paroisse de
Trémentine, qui avait tué trois cavaliers en défendant M. de Dommaigné,
et qui avait fini par être blessé et abattu, se releva et se mit à la
tête des fantassins. Ils passèrent leurs fusils à travers les roues des
caissons, visant aux chevaux et aux yeux des cuirassiers; M. de Marigny
plaça de l'artillerie de manière à les foudroyer: ainsi le combat fut
rétabli à l'avantage des Vendéens.
Pendant ce temps-là, M. de La Rochejaquelein avait attaqué le camp
républicain qui était placé dans les prairies de Varin; il avait laissé
M. de Beaugé, à la tête de sept cents hommes, pour garder le pont de
Saint-Just, et avait tourné le camp pour y entrer par derrière. Mon père
amena à M. de Beaugé un renfort d'environ six cents hommes: se trouvant
en état d'attaquer, on assaillit le camp de front. Le fossé fut franchi;
un mur qui était au-delà fut abattu, et le poste fut emporté. M. de La
Rochejaquelein y entrait en même temps de l'autre côté. Il avait jeté
son chapeau par-dessus les retranchemens, en criant: «Qui va me le
chercher?» et s'était élancé le premier. Il fut bien vite imité par
un grand nombre de braves paysans. Les deux assauts se donnèrent
précisément dans le même instant, et les Vendéens eurent encore là le
malheur de tirer les uns sur les autres.
Henri voulut profiter sur-le-champ de cet avantage. Accompagné de M.
de Beaugé, ils poursuivirent les républicains sans regarder si on les
suivait; ils entrent dans la ville au galop. Un bataillon qui descendait
du château les voit arriver, jette ses armes et rentre au château. Ces
deux messieurs continuent leur route, passant sur les fusils, dont la
rue était jonchée, et que les pieds de leurs chevaux faisaient partir.
Après avoir traversé la ville, ils voient toute l'armée des bleus fuyant
en désordre sur le grand pont de la Loire; ils se portent derrière la
salle de spectacle; et là, Henri se met à tirer sur les fuyards, tandis
que M. de Beaugé chargeait les fusils et les lui donnait. Ils étaient
seuls; cependant personne n'eut l'idée de revenir sur eux, excepté un
dragon qui vint, à bout portant, leur tirer un coup de pistolet, et les
manqua; Henri l'abattit d'un coup de sabre, et prit les cartouches qu'il
avait dans sa giberne. Les batteries du château tirèrent sur eux. M.
de Beaugé fut blessé d'une forte contusion et jeté par terre; M. de La
Rochejaquelein le releva, le mit à cheval. Ils trouvèrent plusieurs
pièces abandonnées, et en tirèrent, sur le château, deux qui étaient
chargées; ils traversèrent ensuite le pont, rejoints par une soixantaine
de fantassins, poursuivant toujours les bleus. Enfin, après avoir couru
pendant quelques minutes sur la route de Tours, ils pensèrent à revenir
pour savoir si les Vendéens étaient entrés dans la ville; car on
entendait toujours le canon du château et des redoutes. Ils coupèrent le
pont de bois dit _de la Croix-Verte_, qui traverse le second bras de la
Loire, et ils y placèrent deux des pièces de canon qu'ils venaient
de prendre, pour empêcher les bleus de revenir sur leurs pas. A leur
retour, ils trouvèrent la division de Lescure dans Saumur. M. de La
Rochejaquelein, sachant que les redoutes de Bournan tenaient encore, y
courut tout de suite, et se réunit à M. de Marigny qui les attaquait. Il
s'engagea entre les deux redoutes, et son cheval fut tué sous lui. La
nuit venait; on remit l'attaque au lendemain: pendant l'obscurité, les
républicains évacuèrent et se retirèrent.
On avait aussi, dans la soirée, tiré quelques coups de canon sur le
château, où restaient environ quatorze cents hommes et de l'artillerie.
Le lendemain, M. de Marigny y entra en parlementaire, et proposa une
capitulation, qui fut acceptée. Les assiégés obtinrent de sortir, sans
autre condition que de rendre leurs armes.
La prise de Saumur livra aux Vendéens un poste important, le passage
de la Loire, quatre-vingts pièces de canon, des milliers de fusils,
beaucoup de poudre, de salpêtre[10]. Les prisonniers faits en cinq
jours étaient au nombre de onze mille: on les tondit, et on les renvoya
presque tous. La perte des Vendéens, dans cette dernière affaire, fui de
soixante hommes tués et quatre cents blessés.
[Note 10: On avait enfermé, dans une église qui servait de magasin
d'artillerie aux bleus, une grande partie des armes que nous avions
prises; elle était remplie. Le lendemain de notre victoire, Henri
s'appuyant sur une fenêtre d'où on voyait dans l'église, resta absorbé
dans une profonde rêverie pendant deux heures. Un officier vint l'en
tirer, lui demandant avec surprise ce qu'il faisait là. Il répondit: Je
réfléchis sur nos succès; ils me confondent. Tout vient de Dieu.]
M. de Lescure sut que le général Quétineau avait été trouvé dans le
château de Saumur, où il avait été enfermé pour être jugé, après
l'affaire de Thouars. Il l'envoya chercher. «Eh bien! Quétineau, lui
dit-il, vous voyez comme vous traitent les républicains. Vous voilà
accusé, traîné dans les prisons; vous périrez, sur l'échafaud. Venez
avec nous pour vous sauver mous vous estimons, malgré la différence
d'opinions, et nous vous rendrons plus de justice que vos
patriotes.--Monsieur, répondit Quétineau, si vous me laissez en liberté,
je retournerai me consigner en prison; je me suis conduit en brave
homme, je veux être jugé. Si je m'enfuyais, on croirait que je suis
un traître, et je ne puis supporter cette idée: d'ailleurs, en vous
suivant, j'abandonnerais ma femme, et on la ferait périr. Tenez,
Monsieur, voici mon mémoire justificatif: vous savez la vérité; voyez
si je ne l'ai pas dite.» M. de Lescure prit le mémoire, qui, en effet,
était assez sincère. Quétineau ajouta, avec un air de tristesse:
«Monsieur, voilà donc les Autrichiens maîtres de la Flandre; vous êtes
aussi victorieux; la contre-révolution va se faire; la France sera
démembrée par les étrangers.» M. de Lescure lui dit que jamais les
royalistes ne le souffriraient, et qu'ils se battraient pour défendre le
territoire français. «Ah! Monsieur, s'écria Quétineau, c'est alors que
je veux servir avec vous. J'aime la gloire de ma patrie: voilà comme je
suis patriote.» Il entendit dans ce moment les habitans de Saumur qui
répétaient à tue-tête dans la rue: _Vive le roi!_ Il s'avança vers
la fenêtre, et, l'ouvrant, il leur dit: «Coquins, qui l'autre jour
m'accusiez d'avoir trahi la république, aujourd'hui vous criez, par
peur: _vive le roi!_ Je prends à témoin les Vendéens que je ne l'ai
jamais crié.» Ce brave homme s'en alla à Tours; on le conduisit à Paris;
il fut jugé, condamné à mort et exécuté. Sa femme, qui était en partie
cause de la résistance qu'il avait mise aux conseils de M. de Lescure,
ne voulut pas lui survivre; elle cria _vive le roi_ à l'audience du
tribunal révolutionnaire, et périt aussi sur l'échafaud.
M. de Lescure avait passé sept heures à cheval après sa blessure, et
avait perdu beaucoup de sang; la souffrance et la fatigue lui avaient
donné la fièvre; on l'engagea à se retirer à la Boulaye pour se guérir.
Avant de partir, il pria les officiers de s'assembler chez, lui:
«Messieurs, leur dit-il, l'insurrection prend trop d'importance, nos
succès ont été trop grands, pour que l'armée continue à rester sans
ordre; il faut nommer un général en chef. Comme tout le monde n'est pas
rassemblé, la nomination ne peut être que provisoire. Je donne ma voix
à M. Cathelineau.» Tout le monde applaudit, excepté le bon Cathelineau,
qui fut bien surpris de tant d'honneur. Mon père, MM. de Boisy et Duhoux
arrivèrent successivement, et se rangèrent au même avis. M. d'Elbée,
qui avait été retenu par sa blessure, vint aussi deux jours après, et
approuva ce qui avait été fait.
La nomination de Cathelineau était convenable en tous points: c'était,
de tous les chefs, celui qui exerçait le plus d'influence sur les
paysans; il avait une sorte d'éloquence naturelle qui les entraînait, sa
piété et ses vertus le leur rendaient respectable; en outre, c'était lui
qui avait commencé la guerre, qui avait soulevé le pays et gagné les
premières batailles. Il avait le coup-d'oeil militaire, un courage
extraordinaire et beaucoup de sens et de raison. On était sûr que son
nouveau grade le laisserait tout aussi modeste, et qu'il écouterait et
rechercherait toujours les conseils avec déférence. C'était d'ailleurs
une démarche politique que de nommer un simple paysan pour général en
chef, au moment où l'esprit d'égalité et un vif sentiment de jalousie
contre la noblesse contribuaient en grande partie au mouvement
révolutionnaire; c'était se conformer au désir général, et attacher de
plus en plus les paysans au parti qu'ils avaient embrassé d'eux-mêmes.
On en sentait si bien la nécessité, que les gentilshommes avaient
toujours grand soin de traiter d'égal à égal chaque officier paysan. Ils
ne l'exigeaient pourtant pas. Il m'est arrivé de les voir se retirer
de la table de l'état-major, à Châtillon, quand j'y paraissais, disant
qu'ils n'étaient pas faits pour dîner avec moi: ils ne cédaient qu'à mes
instances. L'égalité régnait bien plus dans l'armée vendéenne que dans
celle de la république; au point, que j'ignore encore, ou n'ai appris
que depuis, si la plupart de nos officiers étaient nobles ou bourgeois;
on ne s'en informait jamais; on ne regardait qu'au mérite: ce sentiment
était juste et naturel; il partait du coeur; et, sans être inspiré par
la politique, il y était trop conforme pour n'être pas général.
Une conduite différente aurait peut-être refroidi le zèle. Je n'en
rappellerai qu'un exemple très-remarquable. M. Forestier était fils d'un
cordonnier de village, et il a joué le rôle le plus brillant, à l'armée,
près des princes, dans les cours étrangères, partout enfin jusqu'à sa
mort, arrivée vers 1808.
Deux jours après la prise de Saumur, MM. de Beauvolliers, avec cinq ou
six cents hommes, se portèrent sur Chinon, entrèrent dans la ville sans
résistance; ils délivrèrent madame de Beauvolliers, que les patriotes
avaient mise en prison; ils la ramenèrent à Saumur. M. de Beauvolliers
l'aîné retrouva aussi sa fille à Loudun où M. de La Rochejaquelein fit
une course avec quatre-vingts cavaliers.
Plusieurs officiers vinrent joindre l'armée à Saumur. Henri envoya
avertir M. Charles d'Autichamp, qui habitait auprès d'Angers. Il arriva
sur-le-champ, et se plaça dans la division de M. de Bonchamps, son
cousin; il la commanda bientôt en second, sous M. de Fleuriot. M. de
Piron vint aussi de Bretagne se joindre à cette division où il acquit
une très-grande réputation. La grande armée gagna encore, à cette
époque, M. de la Guérivière et M. de la Bigotière, émigré rentré.
Il fallut remplacer M. de Dommaigné, et nommer un général de la
cavalerie. On balança entre MM. Forêt et Forestier: le dernier réunit
cependant plus de suffrages; il n'avait que dix-huit ans, mais chaque
jour il montrait plus de mérite. Il eut la modestie d'accepter les
fonctions et de refuser le titre, à cause de son âge.
L'administration de l'armée vendéenne prit, après cette expédition, plus
d'importance, et posséda bien plus de ressources. MM. de Marigny et
Duhoux d'Hautrive établirent à Mortagne et à Beaupréau des moulins à
poudre, pour employer la grande quantité de salpêtre qui avait été prise
à Saumur. Mortagne fut aussi choisi pour être le dépôt de l'artillerie.
Les magasins de blé que les républicains avaient formés à Chinon, furent
envoyés dans la Vendée; on acheta beaucoup de sel, d'huile et de savon;
l'apothicairerie de l'armée, qui avait jusqu'alors été assez mal
fournie, devint aussi plus complète. Pour subvenir à tous les besoins de
l'armée, on avait usé d'industrie, au défaut de ressources, et beaucoup
de personnes avaient, dans tous ces petits détails, montré un esprit
inventif.
Quant aux vêtemens, il y en avait abondamment: ils étaient en gros drap
du pays, en toile, en coutil, en siamoise. On faisait surtout une grande
dépense de mouchoirs rouges; il s'en fabriquait beaucoup dans le pays,
et une circonstance particulière avait contribué à les rendre d'un usage
général. M. de La Rochejaquelein en mettait ordinairement autour de
sa tête, à son cou, et plusieurs à sa ceinture pour ses pistolets: au
combat de Fontenay, on entendit les bleus crier: «Tirez sur le mouchoir
rouge.» Le soir, les officiers supplièrent Henri de changer de costume;
il le trouvait commode, et ne voulut pas le quitter. Alors ils prirent
le parti de l'adopter aussi, afin qu'il ne fût pas une cause de dangers
pour lui. Les mouchoirs rouges devinrent ainsi à la mode dans l'armée;
tout le monde voulut eu porter. Cet accoutrement, les vestes et les
pantalons, qui étaient l'habit ordinaire des officiers, leur donnaient
tout-à-fait la tournure de brigands, comme les appelaient les
républicains.