CHAPITRE III.

Description du Bocage.--Moeurs des habitans.--Premiers effets de la

révolution.--Insurrection du mois d'août 1792.--Époque qui précéda la

guerre de la Vendée.

Nous passâmes deux jours assez tranquillement dans le faubourg; il y

avait cependant un peu de tumulte dans la ville. Le peuple promenait,

sur des ânes, de pauvres femmes qui ne voulaient point aller à la messe

des prêtres constitutionnels.

M. de Lescure nous envoya un courrier aussitôt qu'il sut des détails sur

ce qui s'était passé en Poitou; il nous mandait que tout y était calmé,

et que nous pouvions continuer notre route. Nous suivîmes le chemin de

Saumur.

Dans un village que nous traversâmes, nous trouvâmes un paysan en

faction; il arrêta la voiture, et voulut non-seulement, voir nos

passe-ports, mais ouvrir nos malles. Nos femmes, qui avaient les clefs,

n'étaient pas avec nous, et nous étions fort embarrassés. Les gens du

village commençaient à s'attrouper. M. Thomassin fit demander l'officier

du poste, lui montra nos passe-ports, se plaignit de l'indiscipline des

soldats, et lui ordonna de mettre la sentinelle en prison. L'officier

s'excusa en s'inclinant avec respect.

Nous arrivâmes à Thouars. Cette ville avait embrassé avec chaleur le

parti populaire. L'insurrection de quelques cantons voisins,

contre lesquels la garde nationale avait marché, augmentait encore

l'effervescence des esprits; cependant on nous laissa passer après avoir

fouillé et bouleversé toutes nos malles, au point qu'on ouvrit des pots

de confitures pour y chercher de la poudre à canon. Enfin nous parvînmes

à Clisson.

Le château de Clisson est situé dans cette partie du Poitou, qu'on

nomme le _pays de Bocage_, et que, depuis la guerre civile, on a pris

l'habitude d'appeler du nom glorieux de _Vendée_.

Le Bocage comprend une partie du Poitou, de l'Anjou et du comté Nantais,

et fait aujourd'hui partie de quatre départemens: Loire-Inférieure,

Maine-et-Loire, Deux-Sèvres et Vendée. On peut regarder comme ses

limites, la Loire au nord, de Nantes à Angers; au couchant, Paimboeuf,

Pornic et leurs territoires marécageux; ensuite l'Océan depuis Bourgneuf

jusqu'à Saint-Gilles; des autres côtés, une ligne qui partirait un peu

au-dessus des Sables, et passerait entre Luçon et la Roche-sur-Yon[2],

entre Fontenay et la Châtaigneraie, puis à Parthenay, Thouars, Vihiers,

Touarcé, Brissac, et viendrait aboutir à la Loire, un peu au-dessus des

ponts de Cé. La guerre s'est étendue au-delà de ces limites, mais par

des incursions seulement. Le pays de l'insurrection, la vraie Vendée,

est renfermé dans cet espace.

[Note 2: Aujourd'hui Bourbon-Vendée.]

Ce pays diffère, par son aspect, et plus encore par les moeurs de

ses habitans, de la plupart des provinces de France. Il est formé de

collines en général assez peu élevées, qui ne se rattachent à aucune

chaîne de montagnes; les vallées sont étroites et peu profondes; de

fort petits ruisseaux y coulent dans des directions variées: les uns se

dirigent vers la Loire, quelques-uns vers la mer; d'autres se réunissent

en débouchant dans la plaine et forment de petites rivières. Il y a

partout beaucoup de rochers de granit. On conçoit qu'un terrain qui

n'offre ni chaînes de montagnes, ni rivières, ni vallées étendues,

ni même une pente générale, doit être comme une sorte de labyrinthe;

rarement on trouve des hauteurs assez élevées au-dessus des autres

coteaux pour servir de point d'observation et commander le pays.

Cependant en approchant de Nantes, le long de la Sèvre, la contrée prend

un aspect qui a quelque chose de plus grand; les collines sont plus

hautes et plus escarpées; cette rivière est rapide et profondément

encaissée; elle roule à travers les masses de rochers, dans des vallons

resserrés. Le Bocage n'est plus seulement agreste; il offre là un

coup-d'oeil pittoresque et sauvage. Au contraire, en tirant plus à

l'est, dans les cantons qui sont voisins des bords de la Loire, le pays

est plus ouvert, les pentes mieux ménagées, et les vallées forment

d'assez vastes plaines.

Le Bocage, comme l'indique son nom, est couvert d'arbres; on y voit peu

de grandes forêts; mais chaque champ, chaque prairie est entourée d'une

haie vive qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et fort

rapprochés; ils n'ont point un tronc élevé ni de vastes rameaux; tous

les cinq ans, on coupe leurs branchages, et on laisse nue une tige de

douze ou quinze pieds. Ces enceintes ne renferment jamais un grand

espace. Le terrain est fort divisé; il est peu fertile en grains;

souvent des champs assez étendus restent long-temps incultes, ils se

couvrent alors de grands genêts ou d'ajoncs épineux; toutes les vallées,

et même les dernières pentes des coteaux, sont couvertes de prairies.

Vue d'un point élevé, la contrée paraît toute verte; seulement au temps

des moissons, des carreaux jaunes se montrent de distance en distance

entre les haies. Quelquefois les arbres laissent voir le toit aplati et

couvert de tuiles rouges de quelques bâtimens, ou la pointe d'un clocher

qui s'élève au-dessus des branches. Presque toujours cet horizon de

verdure est très-borné; quelquefois il s'étend à trois ou quatre lieues.

Dans la partie du Bocage qui est située en Anjou, la vue est plus vaste

et plus riante; les cultures sont plus variées, les villes et les

villages plus rapprochés. C'est surtout le Bocage du Poitou que j'ai

voulu faire connaître.

Une seule grande route, qui va de Nantes à la Rochelle, traverse

ce pays; cette route, et celle qui conduit de Tours à Bordeaux par

Poitiers, laissent entre elles un intervalle de plus de trente lieues,

où l'on ne trouve que des routes de traverse. Les chemins du Bocage sont

tous comme creusés entre deux haies; ils sont étroits, et quelquefois

les arbres, joignant leurs branches, les couvrent d'une espèce de

berceau; ils sont bourbeux en hiver et raboteux en été. Souvent, quand

ils suivent le penchant d'une colline, ils servent en même temps de lit

à un ruisseau; ailleurs ils sont taillés dans le rocher et gravissent

sur les hauteurs par des degrés irréguliers: tous ces chemins offrent un

aspect du même genre. Au bout de chaque champ on trouve un carrefour

qui laisse le voyageur dans l'incertitude sur la direction qu'il doit

prendre et que rien ne peut lui indiquer. Les habitans eux-mêmes

s'égarent fréquemment, lorsqu'ils veulent aller à deux ou trois lieues

de leur séjour.

Il n'y a point de grandes villes dans le Bocage. Des bourgs de deux à

trois mille âmes sont dispersés sur cette surface. Les villages sont peu

nombreux et distans les uns des autres; on ne voit pas même de grands

corps de ferme. Le territoire est divisé en métairies: chacune renferme

un ménage et quelques valets. Il est rare qu'une métairie rapporte au

propriétaire plus de 600 fr. de rente. Le terrain qui en dépend est

vaste, mais produit peu: la vente des bestiaux forme le principal

revenu, et c'est surtout à les soigner que s'occupent les métayers.

Les châteaux étaient bâtis et meublés sans magnificence; on ne voyait,

en général, ni grands parcs, ni beaux jardins. Les gentilshommes y

vivaient sans faste, et même avec une simplicité extrême. Quand leur

rang ou leur fortune les avait pour un peu de temps appelés hors de leur

province, ils ne rapportaient pas dans le Bocage les moeurs et le ton de

Paris; leur plus grand luxe était la bonne chère, et leur seul amusement

était la chasse. De tout temps les gentilshommes poitevins ont été de

célèbres chasseurs: cet exercice et le genre de vie qu'ils menaient

les accoutumaient à supporter la fatigue, et à se passer facilement de

toutes les recherches auxquelles les gens riches attachent communément

du goût et même de l'importance. Les femmes voyageaient à cheval, en

litière ou dans des voitures à boeufs.

Les rapports mutuels des seigneurs et de leurs paysans ne ressemblaient

pas non plus à ce qu'on voyait, en général, dans le reste de la France;

il régnait entre eux une sorte d'union peut-être inconnue ailleurs. Les

propriétaires du Bocage y afferment peu leurs terres; ils partagent les

productions avec le métayer qui les cultive: chaque jour ils ont ainsi

des intérêts communs, et des relations qui supposent la confiance et la

bonne foi. Comme les domaines sont très-divisés, et qu'une terre un peu

considérable renfermait vingt-cinq ou trente métairies, le seigneur

avait ainsi des communications habituelles avec les paysans qui

habitaient autour de son château; il les traitait paternellement,

les visitait souvent dans leurs métairies, causait avec eux de leur

position, du soin de leur bétail, prenait part à des accidens et à des

malheurs qui lui portaient aussi préjudice; il allait aux noces de leurs

enfans et buvait avec les convives. Le dimanche, on dansait dans la cour

du château, et les dames se mettaient de la partie. Quand on chassait

le sanglier, le loup, le curé avertissait les paysans au prône; chacun

prenait son fusil et se rendait avec joie au lieu assigné; les chasseurs

postaient les tireurs, qui se conformaient strictement à tout ce qu'on

leur ordonnait. Dans la suite, on les menait au combat de la même

manière et avec la même docilité.

Ces heureuses habitudes, se joignant à un bon naturel, font des habitans

du Bocage un excellent peuple: ils sont doux, pieux, hospitaliers,

charitables, pleins de courage et de gaieté; les moeurs y sont pures;

ils ont beaucoup de probité. Jamais on n'entend parler d'un crime,

rarement d'un procès. Ils étaient dévoués à leurs seigneurs, avec un

respect mêlé de familiarité. Leur caractère, qui a quelque chose de

sauvage, de timide et de méfiant, leur inspirait encore beaucoup plus

d'attachement pour ceux qui depuis si long-temps avaient obtenu leur

confiance.

Les habitans des villes et les petits propriétaires n'avaient pas pour

la noblesse les mêmes sentimens. Cependant, comme ils étaient toujours

reçus avec bienveillance et simplicité quand ils venaient dans les

châteaux; comme beaucoup d'entre eux devaient de la reconnaissance à des

voisins plus puissans qu'eux, ils avaient aussi de l'affection et du

respect pour les principales familles du pays. Quelques-uns ont embrassé

avec chaleur les opinions révolutionnaires, mais sans aucune animosité

particulière. Les horreurs qui ont été commises ne doivent pas leur être

attribuées, et souvent ils s'y sont opposés avec force.

En 1789, dès que la révolution fut commencée, les villes se montrèrent

favorables à tout ce qui se faisait. Les gens de la plaine surtout

s'empressèrent de prendre part au nouveau mouvement; il y eut même de ce

côté-là des châteaux attaqués et brûlés. Au contraire, les habitans

du Bocage virent avec crainte et chagrin tous ces changemens, qui ne

pouvaient que troubler leur bonheur, loin d'y ajouter. Lorsqu'on forma

des gardes nationales, le seigneur fut prié, dans chaque paroisse, de la

commander. Quand il fallut nommer des maires, ce fut encore le seigneur

qui fut choisi. On ordonna d'enlever des églises les bancs seigneuriaux;

l'ordre ne fut point exécuté. Enfin, chaque jour les paysans se

montraient plus mécontens du nouvel ordre de choses, et plus dévoués aux

gentilshommes.

Le serment des prêtres vint accroître encore le mécontentement. Quand

les gens du Bocage virent qu'on leur ôtait des curés auxquels ils

étaient accoutumés, qui connaissaient leurs moeurs et leur patois, qui

presque tous étaient tirés du pays même, qui s'étaient fait vénérer

par leur charité, et qu'on les remplaçait par des étrangers, ils ne

voulurent plus aller à la messe de la paroisse. Les prêtres assermentés

furent insultés ou abandonnés. Le nouveau curé des Échaubroignes fut

obligé de s'en retourner, sans avoir pu obtenir même du feu pour allumer

les cierges; et cet accord universel régnait dans une paroisse de quatre

mille habitans. Les anciens prêtres se cachaient et disaient la messe

dans les bois. On essaya dans quelques endroits des mesures de rigueur;

il y eut des soulèvemens partiels et des émeutes assez vives. La

gendarmerie éprouva quelquefois de la résistance, et les paysans

commencèrent à montrer de la constance et du courage. Un malheureux

homme du Bas-Poitou se battit long-temps avec une fourche contre les

gendarmes. Il avait reçu vingt-deux coups de sabre. On lui criait:

«Rends-toi.» Il répondait: «Rendez-moi mon Dieu,» et il expira ainsi.

L'insurrection du mois d'août 1792 fut plus considérable. Après le 10

août, les mesures devinrent plus sévères; on poursuivit, on persécuta

avec plus d'acharnement les prêtres insermentés; on ferma quelques

chapelles. Plusieurs des nouveaux administrateurs se montrèrent de plus

en plus durs et insolens envers un peuple habitué à la douceur et à

la justice. Tous ces motifs, et la nouvelle des premiers succès des

puissances coalisées, achevèrent d'allumer les esprits. Les paysans se

rassemblèrent armés de fusils, de faulx, de fourches, pour entendre

la messe dans la campagne et défendre leur curé, si l'on venait

pour l'enlever. Une circonstance particulière mit tout ce peuple en

mouvement. Un nommé Delouche, maire de Bressuire, eut une querelle avec

quelques autres fonctionnaires, et fut chassé de la ville où il avait

voulu proclamer la loi martiale. Alors il s'en alla à Moncoutant. Là,

il détermina les paysans à marcher. Plus de quarante paroisses se

réunirent. Un gentilhomme, M. Baudry d'Asson, et Delouche, étaient les

chefs de cette multitude. Trois autres gentilshommes, MM. de Calais, de

Richeteau et de Feu, prirent aussi parti dans cette troupe. Tous les

autres seigneurs du pays qui n'avaient point émigré, étaient encore à

Paris. Cette expédition fut dirigée avec une profonde ignorance. M.

Baudry ne manquait pas de courage; mais il n'avait aucune capacité, et

il était hors d'état de commander dix hommes. Il mena à la boucherie les

malheureux paysans. On hésita si l'on marcherait d'abord sur Châtillon

ou sur Bressuire. Enfin, contre l'avis de M. Delouche, on décida qu'on

irait attaquer Châtillon, où siégeait le district. On y entra sans

résistance. Le district s'était retiré à Bressuire. On brûla tous ses

papiers, puis on marcha sur cette dernière ville. Sans un orage affreux

qui dispersa la troupe des insurgés, Bressuire eût été pris, suivant

toute apparence; ce retard donna le temps aux gardes nationales de

la plaine d'arriver au secours de la ville, qui en demandait depuis

plusieurs jours. Les paysans attaquèrent le lendemain. Les gardes

nationales, qui étaient dans leur première ferveur de patriotisme,

montrèrent assez de courage; mais il ne fut pas long-temps nécessaire.

Le combat fut court, et les révoltés se dispersèrent presque

sur-le-champ. Une centaine de pauvres paysans furent tués en criant:

_Vive le roi!_ On en prit cinq cents. Delouche se sauva, et depuis fut

arrêté à Nantes; M. de Richeteau fut atteint et fusillé à Thouars, sans

jugement. M. Baudry parvint à se cacher et à se dérober aux poursuites

pendant six mois. Il reparut ensuite dans la guerre de la Vendée, où il

a péri.

La victoire des gardes nationales fut souillée par des atrocités. Malgré

l'indignation de la plupart des habitans de Bressuire, et les efforts

de quelques hommes de bien, il y eut des prisonniers massacrés de

sang-froid. M. Duchâtel, de Thouars, qui depuis, à la Convention, montra

tant de courage dans le procès du roi, fit ce qu'il put pour sauver ces

malheureux; on en égorgea un dans ses bras, et il fut blessé eu voulant

le préserver. MM. de Feu et de Richeteau, qui, à la suite de quelques

pourparlers, avaient la veille consenti à rester en otage, furent aussi

massacrés. Des gardes nationales de la plaine retournèrent dans leurs

foyers, emportant comme trophées, au bout de leurs baïonnettes, des nez,

des oreilles et des lambeaux de chair humaine.

La commission qui fut chargée, à Niort, de juger les prisonniers, montra

beaucoup de douceur et d'humanité; elle ne prononça aucune condamnation;

tout fut rejeté sur les morts ou les absens.

Ce fut peu de jours après ces tristes événemens, que nous arrivâmes à

Clisson. La paroisse de Boismé, où est situé le château, n'avait point

pris part à la révolte. Comme elle touche presque à la plaine, les

esprits y étaient moins ardens; d'ailleurs ils avaient conservé leurs

prêtres. Le curé et le vicaire avaient prêté le serment, en protestant

contre tout ce qui pourrait s'y trouver de contraire à la religion

catholique, apostolique et romaine. Ils continuaient à reconnaître

l'ancien évêque, et n'obéissaient point au constitutionnel. Le district,

qui connaissait le danger d'irriter les paysans sur cet article, fermait

les yeux sur cette irrégularité, tellement que le vicaire, ayant écrit

au district qu'il rétractait même cette espèce de serment, n'en avait

reçu aucune réponse.

Bientôt, après notre arrivée, nous apprîmes les massacres de septembre.

Nous voulûmes cacher à ma mère la mort de madame de Lamballe; mais elle

s'en douta, et nous interrogea: notre silence lui confirma ce malheur.

Elle tomba sans connaissance, et demeura trois semaines dans un état

affreux. Nous parvînmes à lui dérober la nouvelle de l'assassinat de

quelques autres personnes, surtout, celui de M. de Montmorin, gouverneur

de Fontainebleau, le meilleur ami de toute notre famille, massacré à

l'Abbaye. M. de Montmorin, le ministre, périt le même jour.

Ce fut alors qu'on chassa les religieuses de leurs couvens. Ma mère

avait été élevée à Angoulême, par sa tante, abbesse de Saint-Auxonne,

soeur du duc de Civrac; elle avait pour elle beaucoup de reconnaissance

et d'attachement. Nous envoyâmes M. Thomassin la chercher, pour qu'elle

vînt habiter avec nous; nous lui offrîmes de donner aussi asile à

plusieurs autres religieuses; mais elle vint seule.

M. Henri de La Rochejaquelein était enfin parvenu à s'échapper de Paris;

toute sa famille avait émigré; il se trouvait seul au château de la

Durbellière, dans la paroisse de Saint-Aubin de Baubigné, une de celles

qui s'étaient révoltées. Cette circonstance, l'isolement où il se

trouvait, sa qualité d'officier de la garde du roi, pouvaient faire

craindre qu'on ne prît quelque mesure contre lui. M. de Lescure

l'engagea à venir à Clisson, où il ne paraissait pas qu'on dût avoir la

moindre inquiétude. J'étais près d'accoucher. Le château était habité

par des femmes et des personnes âgées. M. de Lescure n'était pas de

caractère à montrer une imprudence inutile: d'ailleurs il était fort

aimé; on le regardait comme un homme uniquement livré à la piété et à

l'étude. Nous vivions assez tranquilles.

Henri de La Rochejaquelein avait alors vingt ans. C'était un jeune homme

assez timide, et qui avait peu vécu dans le monde; ses manières et son

langage laconique étaient remarquables par la simplicité et le naturel;

il avait une physionomie douce et noble; ses yeux, malgré son air

timide, paraissaient vifs et animés; depuis, son regard devint fier et

ardent. Il avait une taille élevée et svelte, des cheveux blonds, un

visage un peu allongé, et une tournure plutôt anglaise que française. Il

excellait dans tous les exercices du corps, surtout à monter à cheval.

Nous avions beaucoup d'autres hôtes à Clisson: M. d'Auzon, vieillard

infirme et respectable, proche parent de M. de Lescure, et qui lui

servait de père; M. Desessarts, notre voisin, gentilhomme que la famille

de Lescure avait toujours aimé, et qui, depuis beaucoup d'années,

habitait le château avec ses enfans. Il avait un fils, officier de

marine, émigré, et un autre qui était destiné à l'état ecclésiastique,

et à qui M. de Lescure était fort attaché. Ce jeune homme n'était

point encore engagé dans les ordres; cependant on lui avait demandé

le serment. Il l'avait refusé, et, depuis ce moment, il était forcé

d'habiter Poitiers, par mesure de surveillance. Le père et les fils

étaient spirituels et aimables, ainsi que mademoiselle Desessarts. Il

y avait aussi à Clisson un chevalier de ***, qui était un peu de nos

parens. La révolution l'avait ruiné, et il s'était réfugié chez nous:

c'était un homme de cinquante ans, petit, gros, bon, sot et poltron.

Dans sa jeunesse, il avait été destiné à être abbé, et alors il était

fort libertin; depuis il était entré au service, et il était devenu

bigot jusqu'au ridicule. M. de Marigny ne nous avait point quittés.

Telle était la société nombreuse qui habitait Clisson: on se tenait

renfermé de peur de se compromettre; on ne faisait ni on ne recevait

aucune visite. Les domestiques étaient nombreux et presque tous

très-sûrs, dévoués à nous et à nos opinions. Le maître-d'hôtel et le

valet de chambre, chirurgien de feu madame de Lescure, étaient cependant

très-révolutionnaires; mais M. de Lescure les gardait par respect pour

les volontés de sa grand'mère, à laquelle ils avaient prodigué des

soins, et qui l'avait demandé en mourant.

Le 31 octobre au soir, j'accouchai d'une fille. Dans un autre temps,

j'aurais voulu la nourrir: mais je prévoyais que tôt ou tard la

révolution nous atteindrait, et je voulais qu'il me fût possible de

suivre M. de Lescure partout, soit en prison, s'il était pris, soit à la

guerre, où il avait résolu de prendre part, si elle venait à éclater. Je

pris donc une nourrice pour ma fille.

Le roi périt. MM. de La Rochejaquelein, de Lescure et autres avaient

chargé quelques amis de les avertir, si l'on préparait un mouvement

ou du moins un coup de main pour le sauver. Rien ne fut essayé. On

se figure aisément quelle profonde douleur nous éprouvâmes tous en

apprenant cet attentat. Pendant plusieurs jours, ce ne fut que des

larmes dans tout le château.

Après le fort de l'hiver, ma mère pensa à retourner en Médoc. Elle

voulait m'emmener avec elle; mais je me refusai à quitter M. de Lescure,

et lui-même n'aurait pas consenti à s'éloigner du Poitou.

Il prévoyait que tôt ou tard les paysans, que l'on continuait à vexer

sans ménagement, finiraient par se révolter; et il voulait faire la

guerre avec eux. Mon père aurait eu aussi du regret de manquer cette

occasion. D'un autre côté, ce voyage n'était pas sans danger: dans ce

malheureux temps, il y avait plus de risque à changer de demeure qu'à se

tenir tranquille. Au milieu de ces irrésolutions, la guerre éclata.

Me voici à cette époque à jamais célèbre. On voit que cette guerre n'a

pas été, comme on l'a dit, excitée par les nobles et par les prêtres. De

malheureux paysans, blessés dans tout ce qui leur était cher, soumis à

un joug que le bonheur dont ils jouissaient auparavant rendaient plus

pesant, n'ont pas pu le supporter, se sont révoltés, et ont pris pour

chefs et pour guides des hommes en qui ils avaient mis leur confiance et

leur affection. Les gentilshommes et les curés, proscrits et persécutés,

et qui d'ailleurs étaient ennemis de la cause qu'attaquaient les

paysans, ont marché avec eux, et ont soutenu leur courage, mais n'ont

point commencé la guerre; car aucune personne raisonnable ne pouvait

supposer qu'une poignée de pauvres gens sans armes et sans argent,

parviendrait à vaincre les forces de la France entière. On s'est battu

par opinion, par sentiment, par désespoir, et non par calcul. On n'avait

ni but, ni même une espérance positive, et les premiers succès ont passé

l'attente qu'on avait d'abord conçue. Il n'y a eu ni plan, ni complots,

ni secrètes intelligences. Tout le peuple s'est levé à la fois, parce

qu'un premier exemple a trouvé tous les esprits disposés à la révolte.

Les chefs des diverses insurrections ne se connaissaient même pas. Pour

ce qui regarde M. de Lescure et nos parens, je puis affirmer qu'ils

n'ont fait aucune démarche qui pût amener la guerre; ils la prévoyaient,

la désiraient même, mais c'était une idée vague et éloignée. S'ils

eussent provoqué la révolte par quelque sourde menée, s'ils eussent

activement travaillé à exciter les paysans, je le saurais, et assurément

il n'y aurait pas lieu de le cacher. La suite du récit va montrer

comment ils se trouvèrent conduits à prendre parti dans l'insurrection.

Je crois pouvoir affirmer que, dans toute la Vendée, les choses se sont

passées à peu près de la même sorte.

Mémoires de Mme la marquise de La Rochejaquelein écrits par elle-même · 第 4 / 56 题