Description du Bocage.--Moeurs des habitans.--Premiers effets de la
révolution.--Insurrection du mois d'août 1792.--Époque qui précéda la
guerre de la Vendée.
Nous passâmes deux jours assez tranquillement dans le faubourg; il y
avait cependant un peu de tumulte dans la ville. Le peuple promenait,
sur des ânes, de pauvres femmes qui ne voulaient point aller à la messe
des prêtres constitutionnels.
M. de Lescure nous envoya un courrier aussitôt qu'il sut des détails sur
ce qui s'était passé en Poitou; il nous mandait que tout y était calmé,
et que nous pouvions continuer notre route. Nous suivîmes le chemin de
Saumur.
Dans un village que nous traversâmes, nous trouvâmes un paysan en
faction; il arrêta la voiture, et voulut non-seulement, voir nos
passe-ports, mais ouvrir nos malles. Nos femmes, qui avaient les clefs,
n'étaient pas avec nous, et nous étions fort embarrassés. Les gens du
village commençaient à s'attrouper. M. Thomassin fit demander l'officier
du poste, lui montra nos passe-ports, se plaignit de l'indiscipline des
soldats, et lui ordonna de mettre la sentinelle en prison. L'officier
s'excusa en s'inclinant avec respect.
Nous arrivâmes à Thouars. Cette ville avait embrassé avec chaleur le
parti populaire. L'insurrection de quelques cantons voisins,
contre lesquels la garde nationale avait marché, augmentait encore
l'effervescence des esprits; cependant on nous laissa passer après avoir
fouillé et bouleversé toutes nos malles, au point qu'on ouvrit des pots
de confitures pour y chercher de la poudre à canon. Enfin nous parvînmes
à Clisson.
Le château de Clisson est situé dans cette partie du Poitou, qu'on
nomme le _pays de Bocage_, et que, depuis la guerre civile, on a pris
l'habitude d'appeler du nom glorieux de _Vendée_.
Le Bocage comprend une partie du Poitou, de l'Anjou et du comté Nantais,
et fait aujourd'hui partie de quatre départemens: Loire-Inférieure,
Maine-et-Loire, Deux-Sèvres et Vendée. On peut regarder comme ses
limites, la Loire au nord, de Nantes à Angers; au couchant, Paimboeuf,
Pornic et leurs territoires marécageux; ensuite l'Océan depuis Bourgneuf
jusqu'à Saint-Gilles; des autres côtés, une ligne qui partirait un peu
au-dessus des Sables, et passerait entre Luçon et la Roche-sur-Yon[2],
entre Fontenay et la Châtaigneraie, puis à Parthenay, Thouars, Vihiers,
Touarcé, Brissac, et viendrait aboutir à la Loire, un peu au-dessus des
ponts de Cé. La guerre s'est étendue au-delà de ces limites, mais par
des incursions seulement. Le pays de l'insurrection, la vraie Vendée,
est renfermé dans cet espace.
[Note 2: Aujourd'hui Bourbon-Vendée.]
Ce pays diffère, par son aspect, et plus encore par les moeurs de
ses habitans, de la plupart des provinces de France. Il est formé de
collines en général assez peu élevées, qui ne se rattachent à aucune
chaîne de montagnes; les vallées sont étroites et peu profondes; de
fort petits ruisseaux y coulent dans des directions variées: les uns se
dirigent vers la Loire, quelques-uns vers la mer; d'autres se réunissent
en débouchant dans la plaine et forment de petites rivières. Il y a
partout beaucoup de rochers de granit. On conçoit qu'un terrain qui
n'offre ni chaînes de montagnes, ni rivières, ni vallées étendues,
ni même une pente générale, doit être comme une sorte de labyrinthe;
rarement on trouve des hauteurs assez élevées au-dessus des autres
coteaux pour servir de point d'observation et commander le pays.
Cependant en approchant de Nantes, le long de la Sèvre, la contrée prend
un aspect qui a quelque chose de plus grand; les collines sont plus
hautes et plus escarpées; cette rivière est rapide et profondément
encaissée; elle roule à travers les masses de rochers, dans des vallons
resserrés. Le Bocage n'est plus seulement agreste; il offre là un
coup-d'oeil pittoresque et sauvage. Au contraire, en tirant plus à
l'est, dans les cantons qui sont voisins des bords de la Loire, le pays
est plus ouvert, les pentes mieux ménagées, et les vallées forment
d'assez vastes plaines.
Le Bocage, comme l'indique son nom, est couvert d'arbres; on y voit peu
de grandes forêts; mais chaque champ, chaque prairie est entourée d'une
haie vive qui s'appuie sur des arbres plantés irrégulièrement et fort
rapprochés; ils n'ont point un tronc élevé ni de vastes rameaux; tous
les cinq ans, on coupe leurs branchages, et on laisse nue une tige de
douze ou quinze pieds. Ces enceintes ne renferment jamais un grand
espace. Le terrain est fort divisé; il est peu fertile en grains;
souvent des champs assez étendus restent long-temps incultes, ils se
couvrent alors de grands genêts ou d'ajoncs épineux; toutes les vallées,
et même les dernières pentes des coteaux, sont couvertes de prairies.
Vue d'un point élevé, la contrée paraît toute verte; seulement au temps
des moissons, des carreaux jaunes se montrent de distance en distance
entre les haies. Quelquefois les arbres laissent voir le toit aplati et
couvert de tuiles rouges de quelques bâtimens, ou la pointe d'un clocher
qui s'élève au-dessus des branches. Presque toujours cet horizon de
verdure est très-borné; quelquefois il s'étend à trois ou quatre lieues.
Dans la partie du Bocage qui est située en Anjou, la vue est plus vaste
et plus riante; les cultures sont plus variées, les villes et les
villages plus rapprochés. C'est surtout le Bocage du Poitou que j'ai
voulu faire connaître.
Une seule grande route, qui va de Nantes à la Rochelle, traverse
ce pays; cette route, et celle qui conduit de Tours à Bordeaux par
Poitiers, laissent entre elles un intervalle de plus de trente lieues,
où l'on ne trouve que des routes de traverse. Les chemins du Bocage sont
tous comme creusés entre deux haies; ils sont étroits, et quelquefois
les arbres, joignant leurs branches, les couvrent d'une espèce de
berceau; ils sont bourbeux en hiver et raboteux en été. Souvent, quand
ils suivent le penchant d'une colline, ils servent en même temps de lit
à un ruisseau; ailleurs ils sont taillés dans le rocher et gravissent
sur les hauteurs par des degrés irréguliers: tous ces chemins offrent un
aspect du même genre. Au bout de chaque champ on trouve un carrefour
qui laisse le voyageur dans l'incertitude sur la direction qu'il doit
prendre et que rien ne peut lui indiquer. Les habitans eux-mêmes
s'égarent fréquemment, lorsqu'ils veulent aller à deux ou trois lieues
de leur séjour.
Il n'y a point de grandes villes dans le Bocage. Des bourgs de deux à
trois mille âmes sont dispersés sur cette surface. Les villages sont peu
nombreux et distans les uns des autres; on ne voit pas même de grands
corps de ferme. Le territoire est divisé en métairies: chacune renferme
un ménage et quelques valets. Il est rare qu'une métairie rapporte au
propriétaire plus de 600 fr. de rente. Le terrain qui en dépend est
vaste, mais produit peu: la vente des bestiaux forme le principal
revenu, et c'est surtout à les soigner que s'occupent les métayers.
Les châteaux étaient bâtis et meublés sans magnificence; on ne voyait,
en général, ni grands parcs, ni beaux jardins. Les gentilshommes y
vivaient sans faste, et même avec une simplicité extrême. Quand leur
rang ou leur fortune les avait pour un peu de temps appelés hors de leur
province, ils ne rapportaient pas dans le Bocage les moeurs et le ton de
Paris; leur plus grand luxe était la bonne chère, et leur seul amusement
était la chasse. De tout temps les gentilshommes poitevins ont été de
célèbres chasseurs: cet exercice et le genre de vie qu'ils menaient
les accoutumaient à supporter la fatigue, et à se passer facilement de
toutes les recherches auxquelles les gens riches attachent communément
du goût et même de l'importance. Les femmes voyageaient à cheval, en
litière ou dans des voitures à boeufs.
Les rapports mutuels des seigneurs et de leurs paysans ne ressemblaient
pas non plus à ce qu'on voyait, en général, dans le reste de la France;
il régnait entre eux une sorte d'union peut-être inconnue ailleurs. Les
propriétaires du Bocage y afferment peu leurs terres; ils partagent les
productions avec le métayer qui les cultive: chaque jour ils ont ainsi
des intérêts communs, et des relations qui supposent la confiance et la
bonne foi. Comme les domaines sont très-divisés, et qu'une terre un peu
considérable renfermait vingt-cinq ou trente métairies, le seigneur
avait ainsi des communications habituelles avec les paysans qui
habitaient autour de son château; il les traitait paternellement,
les visitait souvent dans leurs métairies, causait avec eux de leur
position, du soin de leur bétail, prenait part à des accidens et à des
malheurs qui lui portaient aussi préjudice; il allait aux noces de leurs
enfans et buvait avec les convives. Le dimanche, on dansait dans la cour
du château, et les dames se mettaient de la partie. Quand on chassait
le sanglier, le loup, le curé avertissait les paysans au prône; chacun
prenait son fusil et se rendait avec joie au lieu assigné; les chasseurs
postaient les tireurs, qui se conformaient strictement à tout ce qu'on
leur ordonnait. Dans la suite, on les menait au combat de la même
manière et avec la même docilité.
Ces heureuses habitudes, se joignant à un bon naturel, font des habitans
du Bocage un excellent peuple: ils sont doux, pieux, hospitaliers,
charitables, pleins de courage et de gaieté; les moeurs y sont pures;
ils ont beaucoup de probité. Jamais on n'entend parler d'un crime,
rarement d'un procès. Ils étaient dévoués à leurs seigneurs, avec un
respect mêlé de familiarité. Leur caractère, qui a quelque chose de
sauvage, de timide et de méfiant, leur inspirait encore beaucoup plus
d'attachement pour ceux qui depuis si long-temps avaient obtenu leur
confiance.
Les habitans des villes et les petits propriétaires n'avaient pas pour
la noblesse les mêmes sentimens. Cependant, comme ils étaient toujours
reçus avec bienveillance et simplicité quand ils venaient dans les
châteaux; comme beaucoup d'entre eux devaient de la reconnaissance à des
voisins plus puissans qu'eux, ils avaient aussi de l'affection et du
respect pour les principales familles du pays. Quelques-uns ont embrassé
avec chaleur les opinions révolutionnaires, mais sans aucune animosité
particulière. Les horreurs qui ont été commises ne doivent pas leur être
attribuées, et souvent ils s'y sont opposés avec force.
En 1789, dès que la révolution fut commencée, les villes se montrèrent
favorables à tout ce qui se faisait. Les gens de la plaine surtout
s'empressèrent de prendre part au nouveau mouvement; il y eut même de ce
côté-là des châteaux attaqués et brûlés. Au contraire, les habitans
du Bocage virent avec crainte et chagrin tous ces changemens, qui ne
pouvaient que troubler leur bonheur, loin d'y ajouter. Lorsqu'on forma
des gardes nationales, le seigneur fut prié, dans chaque paroisse, de la
commander. Quand il fallut nommer des maires, ce fut encore le seigneur
qui fut choisi. On ordonna d'enlever des églises les bancs seigneuriaux;
l'ordre ne fut point exécuté. Enfin, chaque jour les paysans se
montraient plus mécontens du nouvel ordre de choses, et plus dévoués aux
gentilshommes.
Le serment des prêtres vint accroître encore le mécontentement. Quand
les gens du Bocage virent qu'on leur ôtait des curés auxquels ils
étaient accoutumés, qui connaissaient leurs moeurs et leur patois, qui
presque tous étaient tirés du pays même, qui s'étaient fait vénérer
par leur charité, et qu'on les remplaçait par des étrangers, ils ne
voulurent plus aller à la messe de la paroisse. Les prêtres assermentés
furent insultés ou abandonnés. Le nouveau curé des Échaubroignes fut
obligé de s'en retourner, sans avoir pu obtenir même du feu pour allumer
les cierges; et cet accord universel régnait dans une paroisse de quatre
mille habitans. Les anciens prêtres se cachaient et disaient la messe
dans les bois. On essaya dans quelques endroits des mesures de rigueur;
il y eut des soulèvemens partiels et des émeutes assez vives. La
gendarmerie éprouva quelquefois de la résistance, et les paysans
commencèrent à montrer de la constance et du courage. Un malheureux
homme du Bas-Poitou se battit long-temps avec une fourche contre les
gendarmes. Il avait reçu vingt-deux coups de sabre. On lui criait:
«Rends-toi.» Il répondait: «Rendez-moi mon Dieu,» et il expira ainsi.
L'insurrection du mois d'août 1792 fut plus considérable. Après le 10
août, les mesures devinrent plus sévères; on poursuivit, on persécuta
avec plus d'acharnement les prêtres insermentés; on ferma quelques
chapelles. Plusieurs des nouveaux administrateurs se montrèrent de plus
en plus durs et insolens envers un peuple habitué à la douceur et à
la justice. Tous ces motifs, et la nouvelle des premiers succès des
puissances coalisées, achevèrent d'allumer les esprits. Les paysans se
rassemblèrent armés de fusils, de faulx, de fourches, pour entendre
la messe dans la campagne et défendre leur curé, si l'on venait
pour l'enlever. Une circonstance particulière mit tout ce peuple en
mouvement. Un nommé Delouche, maire de Bressuire, eut une querelle avec
quelques autres fonctionnaires, et fut chassé de la ville où il avait
voulu proclamer la loi martiale. Alors il s'en alla à Moncoutant. Là,
il détermina les paysans à marcher. Plus de quarante paroisses se
réunirent. Un gentilhomme, M. Baudry d'Asson, et Delouche, étaient les
chefs de cette multitude. Trois autres gentilshommes, MM. de Calais, de
Richeteau et de Feu, prirent aussi parti dans cette troupe. Tous les
autres seigneurs du pays qui n'avaient point émigré, étaient encore à
Paris. Cette expédition fut dirigée avec une profonde ignorance. M.
Baudry ne manquait pas de courage; mais il n'avait aucune capacité, et
il était hors d'état de commander dix hommes. Il mena à la boucherie les
malheureux paysans. On hésita si l'on marcherait d'abord sur Châtillon
ou sur Bressuire. Enfin, contre l'avis de M. Delouche, on décida qu'on
irait attaquer Châtillon, où siégeait le district. On y entra sans
résistance. Le district s'était retiré à Bressuire. On brûla tous ses
papiers, puis on marcha sur cette dernière ville. Sans un orage affreux
qui dispersa la troupe des insurgés, Bressuire eût été pris, suivant
toute apparence; ce retard donna le temps aux gardes nationales de
la plaine d'arriver au secours de la ville, qui en demandait depuis
plusieurs jours. Les paysans attaquèrent le lendemain. Les gardes
nationales, qui étaient dans leur première ferveur de patriotisme,
montrèrent assez de courage; mais il ne fut pas long-temps nécessaire.
Le combat fut court, et les révoltés se dispersèrent presque
sur-le-champ. Une centaine de pauvres paysans furent tués en criant:
_Vive le roi!_ On en prit cinq cents. Delouche se sauva, et depuis fut
arrêté à Nantes; M. de Richeteau fut atteint et fusillé à Thouars, sans
jugement. M. Baudry parvint à se cacher et à se dérober aux poursuites
pendant six mois. Il reparut ensuite dans la guerre de la Vendée, où il
a péri.
La victoire des gardes nationales fut souillée par des atrocités. Malgré
l'indignation de la plupart des habitans de Bressuire, et les efforts
de quelques hommes de bien, il y eut des prisonniers massacrés de
sang-froid. M. Duchâtel, de Thouars, qui depuis, à la Convention, montra
tant de courage dans le procès du roi, fit ce qu'il put pour sauver ces
malheureux; on en égorgea un dans ses bras, et il fut blessé eu voulant
le préserver. MM. de Feu et de Richeteau, qui, à la suite de quelques
pourparlers, avaient la veille consenti à rester en otage, furent aussi
massacrés. Des gardes nationales de la plaine retournèrent dans leurs
foyers, emportant comme trophées, au bout de leurs baïonnettes, des nez,
des oreilles et des lambeaux de chair humaine.
La commission qui fut chargée, à Niort, de juger les prisonniers, montra
beaucoup de douceur et d'humanité; elle ne prononça aucune condamnation;
tout fut rejeté sur les morts ou les absens.
Ce fut peu de jours après ces tristes événemens, que nous arrivâmes à
Clisson. La paroisse de Boismé, où est situé le château, n'avait point
pris part à la révolte. Comme elle touche presque à la plaine, les
esprits y étaient moins ardens; d'ailleurs ils avaient conservé leurs
prêtres. Le curé et le vicaire avaient prêté le serment, en protestant
contre tout ce qui pourrait s'y trouver de contraire à la religion
catholique, apostolique et romaine. Ils continuaient à reconnaître
l'ancien évêque, et n'obéissaient point au constitutionnel. Le district,
qui connaissait le danger d'irriter les paysans sur cet article, fermait
les yeux sur cette irrégularité, tellement que le vicaire, ayant écrit
au district qu'il rétractait même cette espèce de serment, n'en avait
reçu aucune réponse.
Bientôt, après notre arrivée, nous apprîmes les massacres de septembre.
Nous voulûmes cacher à ma mère la mort de madame de Lamballe; mais elle
s'en douta, et nous interrogea: notre silence lui confirma ce malheur.
Elle tomba sans connaissance, et demeura trois semaines dans un état
affreux. Nous parvînmes à lui dérober la nouvelle de l'assassinat de
quelques autres personnes, surtout, celui de M. de Montmorin, gouverneur
de Fontainebleau, le meilleur ami de toute notre famille, massacré à
l'Abbaye. M. de Montmorin, le ministre, périt le même jour.
Ce fut alors qu'on chassa les religieuses de leurs couvens. Ma mère
avait été élevée à Angoulême, par sa tante, abbesse de Saint-Auxonne,
soeur du duc de Civrac; elle avait pour elle beaucoup de reconnaissance
et d'attachement. Nous envoyâmes M. Thomassin la chercher, pour qu'elle
vînt habiter avec nous; nous lui offrîmes de donner aussi asile à
plusieurs autres religieuses; mais elle vint seule.
M. Henri de La Rochejaquelein était enfin parvenu à s'échapper de Paris;
toute sa famille avait émigré; il se trouvait seul au château de la
Durbellière, dans la paroisse de Saint-Aubin de Baubigné, une de celles
qui s'étaient révoltées. Cette circonstance, l'isolement où il se
trouvait, sa qualité d'officier de la garde du roi, pouvaient faire
craindre qu'on ne prît quelque mesure contre lui. M. de Lescure
l'engagea à venir à Clisson, où il ne paraissait pas qu'on dût avoir la
moindre inquiétude. J'étais près d'accoucher. Le château était habité
par des femmes et des personnes âgées. M. de Lescure n'était pas de
caractère à montrer une imprudence inutile: d'ailleurs il était fort
aimé; on le regardait comme un homme uniquement livré à la piété et à
l'étude. Nous vivions assez tranquilles.
Henri de La Rochejaquelein avait alors vingt ans. C'était un jeune homme
assez timide, et qui avait peu vécu dans le monde; ses manières et son
langage laconique étaient remarquables par la simplicité et le naturel;
il avait une physionomie douce et noble; ses yeux, malgré son air
timide, paraissaient vifs et animés; depuis, son regard devint fier et
ardent. Il avait une taille élevée et svelte, des cheveux blonds, un
visage un peu allongé, et une tournure plutôt anglaise que française. Il
excellait dans tous les exercices du corps, surtout à monter à cheval.
Nous avions beaucoup d'autres hôtes à Clisson: M. d'Auzon, vieillard
infirme et respectable, proche parent de M. de Lescure, et qui lui
servait de père; M. Desessarts, notre voisin, gentilhomme que la famille
de Lescure avait toujours aimé, et qui, depuis beaucoup d'années,
habitait le château avec ses enfans. Il avait un fils, officier de
marine, émigré, et un autre qui était destiné à l'état ecclésiastique,
et à qui M. de Lescure était fort attaché. Ce jeune homme n'était
point encore engagé dans les ordres; cependant on lui avait demandé
le serment. Il l'avait refusé, et, depuis ce moment, il était forcé
d'habiter Poitiers, par mesure de surveillance. Le père et les fils
étaient spirituels et aimables, ainsi que mademoiselle Desessarts. Il
y avait aussi à Clisson un chevalier de ***, qui était un peu de nos
parens. La révolution l'avait ruiné, et il s'était réfugié chez nous:
c'était un homme de cinquante ans, petit, gros, bon, sot et poltron.
Dans sa jeunesse, il avait été destiné à être abbé, et alors il était
fort libertin; depuis il était entré au service, et il était devenu
bigot jusqu'au ridicule. M. de Marigny ne nous avait point quittés.
Telle était la société nombreuse qui habitait Clisson: on se tenait
renfermé de peur de se compromettre; on ne faisait ni on ne recevait
aucune visite. Les domestiques étaient nombreux et presque tous
très-sûrs, dévoués à nous et à nos opinions. Le maître-d'hôtel et le
valet de chambre, chirurgien de feu madame de Lescure, étaient cependant
très-révolutionnaires; mais M. de Lescure les gardait par respect pour
les volontés de sa grand'mère, à laquelle ils avaient prodigué des
soins, et qui l'avait demandé en mourant.
Le 31 octobre au soir, j'accouchai d'une fille. Dans un autre temps,
j'aurais voulu la nourrir: mais je prévoyais que tôt ou tard la
révolution nous atteindrait, et je voulais qu'il me fût possible de
suivre M. de Lescure partout, soit en prison, s'il était pris, soit à la
guerre, où il avait résolu de prendre part, si elle venait à éclater. Je
pris donc une nourrice pour ma fille.
Le roi périt. MM. de La Rochejaquelein, de Lescure et autres avaient
chargé quelques amis de les avertir, si l'on préparait un mouvement
ou du moins un coup de main pour le sauver. Rien ne fut essayé. On
se figure aisément quelle profonde douleur nous éprouvâmes tous en
apprenant cet attentat. Pendant plusieurs jours, ce ne fut que des
larmes dans tout le château.
Après le fort de l'hiver, ma mère pensa à retourner en Médoc. Elle
voulait m'emmener avec elle; mais je me refusai à quitter M. de Lescure,
et lui-même n'aurait pas consenti à s'éloigner du Poitou.
Il prévoyait que tôt ou tard les paysans, que l'on continuait à vexer
sans ménagement, finiraient par se révolter; et il voulait faire la
guerre avec eux. Mon père aurait eu aussi du regret de manquer cette
occasion. D'un autre côté, ce voyage n'était pas sans danger: dans ce
malheureux temps, il y avait plus de risque à changer de demeure qu'à se
tenir tranquille. Au milieu de ces irrésolutions, la guerre éclata.
Me voici à cette époque à jamais célèbre. On voit que cette guerre n'a
pas été, comme on l'a dit, excitée par les nobles et par les prêtres. De
malheureux paysans, blessés dans tout ce qui leur était cher, soumis à
un joug que le bonheur dont ils jouissaient auparavant rendaient plus
pesant, n'ont pas pu le supporter, se sont révoltés, et ont pris pour
chefs et pour guides des hommes en qui ils avaient mis leur confiance et
leur affection. Les gentilshommes et les curés, proscrits et persécutés,
et qui d'ailleurs étaient ennemis de la cause qu'attaquaient les
paysans, ont marché avec eux, et ont soutenu leur courage, mais n'ont
point commencé la guerre; car aucune personne raisonnable ne pouvait
supposer qu'une poignée de pauvres gens sans armes et sans argent,
parviendrait à vaincre les forces de la France entière. On s'est battu
par opinion, par sentiment, par désespoir, et non par calcul. On n'avait
ni but, ni même une espérance positive, et les premiers succès ont passé
l'attente qu'on avait d'abord conçue. Il n'y a eu ni plan, ni complots,
ni secrètes intelligences. Tout le peuple s'est levé à la fois, parce
qu'un premier exemple a trouvé tous les esprits disposés à la révolte.
Les chefs des diverses insurrections ne se connaissaient même pas. Pour
ce qui regarde M. de Lescure et nos parens, je puis affirmer qu'ils
n'ont fait aucune démarche qui pût amener la guerre; ils la prévoyaient,
la désiraient même, mais c'était une idée vague et éloignée. S'ils
eussent provoqué la révolte par quelque sourde menée, s'ils eussent
activement travaillé à exciter les paysans, je le saurais, et assurément
il n'y aurait pas lieu de le cacher. La suite du récit va montrer
comment ils se trouvèrent conduits à prendre parti dans l'insurrection.
Je crois pouvoir affirmer que, dans toute la Vendée, les choses se sont
passées à peu près de la même sorte.