Malgré les ménagements que le baron avait promis d'apporter «dans
l'arrangement des choses,» la rupture du mariage arrêté entre le colonel
Chamberlain et mademoiselle Carmelita Belmonte produisit une véritable
explosion dans Paris, lorsque la nouvelle s'en répandit.
Il est vrai que le premier qui la divulgua fut le baron Lazarus, et il
le fit de telle façon qu'une sorte de curiosité de scandale se joignit à
l'intérêt que cette nouvelle portait en elle-même.
Quand on lui demanda pourquoi cette rupture avait lieu, il refusa de
répondre, et persista dans son refus avec fermeté; mais cependant de
manière à laisser entendre que, s'il ne parlait pas, ce n'était point
par ignorance, mais que c'était par discrétion.
--Vous savez, moi, je n'aime pas les propos du monde, et d'ailleurs je
n'admets que ce que j'ai vu. J'ai vu le colonel rompre avec mademoiselle
Belmonte et j'affirme cette rupture; mais les causes de cette rupture,
c'est une autre affaire.
De guerre lasse, il s'était décidé non à expliquer ces causes clairement
et franchement, mais à les laisser adroitement entendre.
Le colonel avait fait d'étranges découvertes sur le compte de sa
fiancée. Il y avait dans cette affaire un maître de chant, Beio,
l'ancien chanteur, dont le rôle n'était pas beau; il est vrai qu'il ne
fallait pas oublier que Carmelita était Italienne, ce qui diminuait le
rôle joué par Beio. Enfin le colonel avait cru devoir rompre, et, pour
qui le connaissait, parfait gentleman comme il était, incapable de se
décider à la légère, cette rupture était grave, alors surtout qu'il
s'agissait d'un mariage aussi avancé; encore quelques jours, et il était
conclu.
Le baron n'avait pas pu se retenir d'aller à l'Opéra le soir même de
la rupture, pour l'annoncer à madame de Lucillière qu'il espérait
rencontrer.
En effet, la marquise était dans sa loge, et, en voyant le baron entrer,
elle avait deviné, à son air diplomatique, qu'il avait quelque chose
d'intéressant à lui apprendre; malgré la gravité de sa tenue, le
triomphe éclatait dans toute sa personne.
Ce qu'il y avait de remarquable dans le pouvoir que madame de Lucillière
exerçait sur ceux qui étaient de sa cour, c'est qu'elle se faisait obéir
instantanément, sans la plus légère marque d'hésitation ou de révolte.
Lors de l'entrée du baron elle était en compagnie de lord Fergusson et
du duc de Mestosa; elle leur fit un signe imperceptible, aussitôt ils
sortirent.
--Vous avez quelque chose à m'apprendre? dit-elle vivement.
--Je viens vous dire que vos habiles combinaisons ont réussi.
--Réussi?
--C'est un devoir que j'accomplis pour la forme, car cette nouvelle est
insignifiante; vous m'aviez si bien tracé mon plan, que vous deviez
attendre le succès pour un jour ou l'autre, sans avoir le moindre doute
à son sujet; peut-être même trouvez-vous qu'il a beaucoup tardé.
Sans doute c'est ma faute, mais je suis si maladroit en ces sortes
d'affaires.
--Ne soyez pas trop modeste.
--Ce n'est pas modestie, c'est simple franchise; il y aurait
outrecuidance de ma part à prendre pour moi un succès qui n'appartient
qu'à vous: je n'ai été qu'un instrument, vous avez été la main; encore
l'instrument a-t-il été bien insuffisant.
La marquise ne pouvait pas être dupe de cette humilité dans le triomphe.
--Vous avez donc bien peur d'être responsable de ce succès devant le
colonel? dit-elle en riant. Il faut vous rassurer, monsieur, et ne pas
trembler ainsi; je ne trahis pas mes alliés. Vous êtes tellement troublé
que vous ne pensez pas à me dire ce qui s'est passé.
--Mon Dieu! rien que de simple et de naturel: il paraît que mademoiselle
Belmonte avait pris l'engagement de devenir la femme de son maître de
chant.
--Ah! vraiment?
--Mon Dieu! oui.
--Et comment cela?
--C'est justement ce que je vous demande, car pour moi je ne comprends
pas qu'une jeune fille dans sa position se soit laissée ainsi entraîner.
Mais je connais si peu les femmes, et puis Paris est si corrupteur!
--Il me semble que mademoiselle Belmonte n'est pas Parisienne; elle est
Italienne, comme mademoiselle Lazarus est Allemande.
--Enfin ce Beio, qui n'est qu'un grossier personnage, a fait une scène
violente à mademoiselle Belmonte, en lui reprochant de ne pas vouloir
prendre pour mari l'homme qu'elle avait bien voulu prendre pour...
amant. Il a dit le mot, et précisément, par un malheureux hasard,--en
disant malheureux, je pense au prince Mazzazoli,--le colonel l'a
entendu.
Le colonel assistait à cette scène?
--C'est-à-dire qu'il n'y assistait pas; seulement ce Beio, se croyant
encore au théâtre sans doute, dans une de ses scènes à effet des opéras
italiens, criait de telle sorte que sa voix est arrivée jusqu'aux
oreilles du colonel.
--Ces oreilles n'étaient pas bien loin, je suppose, de l'endroit où se
passait cette scène.
--C'est-à-dire que le colonel était avec moi dans mon salon, et Beio,
qui, depuis plusieurs jours, poursuivait mademoiselle Belmonte, avait
rejoint celle-ci dans ma serre, où elle s'était réfugiée.
--Je comprends: le colonel dans le salon; Carmelita dans la serre, et
les stores baissés sans que les fenêtres fussent fermées, n'est-ce pas?
Mais cela était adroitement combiné.
--Le hasard seul a ces adresses, et c'est à lui qu'il faut faire nos
compliments. Quoi qu'il en soit, le colonel a entendu les paroles de
Beio; je crois même qu'il en aurait entendu bien d'autres, et de très
instructives, s'il avait écouté quelques minutes encore; car ce comédien
était lancé. Mais vous connaissez le colonel mieux que moi; vous savez
comme il est délicat, chevaleresque même. Il n'a pas voulu surprendre
les secrets de M. Beio et de mademoiselle Belmonte, alors même que ces
secrets le touchaient si profondément; il a brusquement remonté le
store...
--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
--Ce n'est point elle qui a parlé, c'est le colonel; il n'a dit que ces
simples mots, les adressant à mademoiselle Belmonte: «Vous donnerez à
votre oncle les raisons que vous voudrez pour expliquer que vous refusez
d'être ma femme.»
--Et il est sorti simplement, dignement.
--Et qu'a dit mademoiselle Belmonte?
--Mon Dieu! vous savez que mademoiselle Belmonte parle peu, elle agit.
Comme je lui proposais de la reconduire chez elle, elle ne m'a pas
répondu; mais, prenant le bras de son... Beio, elle est sortie avec lui.
--Voilà qui est assez crâne.
--Crâne! je ne comprends pas bien; vous voulez dire, n'est-ce pas, que
cela est scandaleux? C'est aussi mon sentiment.
--Si mademoiselle Belmonte parle peu, son oncle parle, lui, et il agit.
Qu'a-t-il fait? qu'a-t-il dit?
--Ce qu'il a dit lorsque sa nièce est rentrée, je n'en sais rien, et
j'avoue même que je le regrette, car cela a dû être original; mais ce
qu'il a fait est beaucoup plus original encore.
--Voyons.
--C'est â trois heures aujourd'hui que cette scène s'est passée entre le
colonel, Beio et mademoiselle Belmonte. Vers six heures, le hasard
m'a conduit aux Champs-Éysées, et qu'est-ce que j'ai vu? Le prince
Mazzazoli, la comtesse Belmonte, Carmelita et leur vieille servante,
montant dans un omnibus du chemin de fer de Lyon, chargé de bagages.
--Ils partent?
--Leur position eût été assez embarrassante à Paris; il eût fallu
répondre à bien des questions; et puis d'un autre côté, le prince eût
été obligé à régler des affaires pénibles avec le colonel, car vous
savez que celui-ci avait envoyé la corbeille à sa fiancée: diamants,
bijoux, cadeaux de toutes sortes. Alors le prince a préféré ne pas
restituer lui-même ces cadeaux; il les renverra d'Italie; c'est plus
simple.
La marquise voulut réitérer ses compliments au baron, mais celui-ci les
refusa obstinément; il n'avait rien fait, à elle toute la gloire du
succès; et il la quitta avec la même physionomie discrète.
Insinuée par le baron dans l'oreille de quelques intimes, répétée
franchement par la marquise, la nouvelle de la rupture du mariage du
colonel eut bientôt fait le tour de la salle.
Était-ce possible?
--Surtout était-il possible que le prince eût ainsi quitté Paris?
--Parbleu! avec les diamants du colonel.
--Et en laissant ses créanciers derrière lui.
Sans doute, cette rupture causait une grande joie à la marquise; mais
tout n'était pas dit pour elle.
Pendant que le baron travaillait à cette rupture, la marquise avait eu
la pensée d'aller voir Thérèse; mais, emportée dans son tourbillon, elle
avait toujours retardé l'exécution de ce projet, qui d'ailleurs était
assez aventureux. Elle avait attendu aussi en espérant qu'une bonne idée
lui viendrait. Mais, la rupture accomplie, il n'y avait plus à attendre.
Le lendemain de la communication du baron, elle se rendit rue de
Charonne, bien qu'elle ne sut pas l'adresse précise d'Antoine
Chamberlain.
En passant sur le boulevard Beaumarchais, elle fit demander cette
adresse par son valet de pied chez un fabricant de meubles, et bientôt
elle arriva devant la porte sur laquelle était écrit le nom de
Chamberlain.
Ce fut Denizot qui la reçut dans l'atelier désert, et il est vrai de
dire que tout d'abord il la reçut assez mal; mais quand elle se fut
nommée, il lui donna toutes les explications qu'elle pouvait désirer.
Malheureusement ces explications venaient ruiner tout son plan: Thérèse
était en Allemagne avec son père, et depuis son départ elle n'avait pas
écrit.
La marquise se retira déconcertée.
N'avait-elle aidé à détruire Carmelita que pour assurer le triomphe
d'Ida?