CE fut de Slawkowo, à quelques lieues en avant de Dorogobouje, et le 27
août, que Napoléon envoya au maréchal Victor, alors sur le Niémen,
l'ordre de se rendre à Smolensk. La gauche de ce maréchal occupera
Vitepsk, sa droite Mohilef, son centre Smolensk. Là il secourra
Saint-Cyr au besoin, il servira de point d'appui à l'armée de Moskou, et
maintiendra ses communications avec la Lithuanie.
Ce fut encore de ce même quartier-impérial qu'il publia les détails de
sa revue de Valoutina, et qu'il voulut apprendre aux siècles présent et
à venir jusqu'aux noms des simples soldats qui s'y étaient le plus
distingués. Mais il ajouta qu'à Smolensk «la conduite des Polonais avait
étonné les Russes, accoutumés à les mépriser!» À ces mots, les Polonais
jetèrent un cri d'indignation, et l'empereur sourit à un mécontentement
prévu, dont l'effet ne devait retomber que sur les Russes.
Dans cette marche, il se plut à dater du milieu de la vieille Russie une
foule de décrets qui allaient atteindre jusqu'à de simples hameaux
français; voulant paraître à la fois présent par-tout, remplir de plus
en plus la terre de sa puissance, par l'effet de cette inconcevable
grandeur croissante de l'âme, dont l'ambition n'a d'abord été qu'un
simple jouet, et qui finit par désirer l'empire du monde.
Il est vrai qu'en même temps, à Slawkowo, il y avait si peu d'ordre
autour de lui, que sa garde brûlait la nuit, pour se chauffer, le pont
qu'elle était chargée de garder, le seul sur lequel il pût sortir le
lendemain de son quartier impérial. Au reste, ce désordre, comme tant
d'autres, venait, non d'insubordination, mais d'insouciance: il fut
réparé dès qu'on s'en aperçut.
Ce jour-là même, Murat poussa l'ennemi au-delà de l'Osma, rivière
étroite, mais encaissée et profonde, comme la plupart des rivières de ce
pays; effet des neiges, et ce qui, à l'époque de leurs grandes fontes,
empêche les débordemens. L'arrière-garde russe, couverte par cet
obstacle, se retourna et s'établit sur les hauteurs de la rive opposée.
Murat fit sonder le ravin: on trouva un gué. Ce fut par ce défilé étroit
et incertain qu'il osa marcher contre les Russes, s'aventurer entre la
rivière et leur position, s'ôtant ainsi toute retraite, et faisant d'une
escarmouche une affaire désespérée. En effet, les ennemis descendirent
en force de leur hauteur, le poussèrent, le culbutèrent jusque sur les
bords du ravin, et faillirent l'y précipiter. Mais Murat s'obstina dans
sa faute, l'outra, et en fit un succès. Le quatrième des lanciers enleva
la position, et les Russes s'allèrent coucher non loin de là, contens de
nous avoir fait acheter chèrement un quart de lieue de terrain, qu'ils
nous auraient abandonné gratuitement pendant la nuit.
Au plus fort du danger, une batterie du prince d'Eckmühl refusa deux
fois de tirer. Son commandant allégua ses instructions, qui lui
défendaient, sous peine de destitution, de combattre sans l'ordre de
Davoust. Cet ordre vint, selon les uns, à propos, selon d'autres trop
tard. Je rapporte cet incident, parce que, le lendemain, il fut le sujet
d'une grande querelle entre Murat et Davoust, devant l'empereur, à
Semlewo.
Le roi reprocha au prince une circonspection lente, et sur-tout une
inimitié qui datait de l'Égypte. Il s'emporta jusqu'à lui dire que,
s'ils avaient un différend, ils devaient le vider entre eux seuls, mais
que l'armée ne devait pas en souffrir.
Davoust, irrité, accusa le roi de témérité; suivant lui, «son ardeur
irréfléchie compromettait sans cesse ses troupes, et prodiguait
inutilement leur vie, leurs forces et leurs munitions. Il fallait enfin
que l'empereur sût ce qui se passait chaque jour à son avant-garde. Tous
les matins l'ennemi avait disparu devant elle; mais cette expérience ne
faisait rien changer à la marche: on partait donc tard, tous sur la
grande route, formant une seule colonne, et l'on s'avançait ainsi dans
le vide jusque vers midi.
«Alors, derrière quelque ravin marécageux, dont les ponts étaient
rompus, et que dominait le bord opposé, on rencontrait l'arrière-garde
ennemie prête à combattre. Aussitôt les tirailleurs étaient engagés,
puis les premiers régimens de cavalerie qui se trouvaient là, puis
l'artillerie; mais le plus souvent hors de portée, ou contre des
Cosaques épars qui ne valaient pas de pareils coups. Enfin, après de
vaines et sanglantes tentatives, faites de front, le roi songeait à
mieux reconnaître les forces de l'ennemi, sa position, à manoeuvrer, et
il appelait l'infanterie.
«Alors, après s'être long-temps attendu dans cette colonne sans fin, on
passait le ravin sur la droite, ou sur la gauche des Russes, et ceux-ci
se retiraient en tiraillant jusqu'à une nouvelle position, où la même
résistance et le même mode de marche et d'attaque nous faisaient
éprouver les mêmes pertes et les mêmes retards.
«Il en était ainsi de position en position, jusqu'à ce qu'on en
rencontrât une plus forte ou mieux soutenue. C'était ordinairement vers
cinq heures du soir, quelquefois plus tard, rarement plus tôt: mais ici
la ténacité des Russes et l'heure, avertissaient assez que leur armée
entière était là, déterminée à y coucher.
«Car il fallait convenir que cette retraite des Russes se faisait avec
un ordre admirable. Le terrain seul la leur dictait, et non Murat. Leurs
positions étaient si bien choisies, prises si à propos, défendues
chacune tellement en raison de leur force et du temps que leur général
voulait gagner, qu'en vérité leurs mouvemens semblaient tenir à un plan
arrêté depuis long-temps, tracé soigneusement, et exécuté avec une
scrupuleuse exactitude.
«Jamais ils n'abandonnaient un poste qu'un instant avant de pouvoir y
être battus.
«Le soir, ils s'établissaient de bonne heure dans une bonne position, ne
laissant sous les armes que les troupes absolument nécessaires pour la
défendre, tandis que le reste se reposait et mangeait.»
Et Davoust ajoutait: «que, loin de profiter de cet exemple, le roi ne
tenait compte ni de l'heure, ni de la force des lieux, ni de la
résistance; qu'il s'opiniâtrait au milieu de ses tirailleurs, s'agitant
devant la ligne ennemie, la tâtant de tous côtés; s'irritant, donnant
ses ordres à grands cris, perdant la voix à force de les répéter;
épuisant tout, gibernes, caissons, hommes et chevaux, combattans ou non
combattans, et tenant tout le monde sous les armes jusqu'à la nuit
close.
«Qu'alors il fallait bien lâcher prise et s'établir où l'on était; mais
que l'on ne savait plus où trouver le nécessaire. C'était une pitié que
d'entendre les soldats errer dans l'obscurité, chercher comme à tâtons
des fourrages, de l'eau, du bois, de la paille, des vivres; puis ne plus
retrouver leurs bivouacs, et s'appeler, pour se reconnaître, pendant
toute la nuit. À peine avaient-ils le temps, non de se reposer, mais de
préparer leur nourriture. Accablés, ils maudissaient leurs fatigues,
jusqu'à ce que le jour et l'ennemi vinssent les ranimer.
«Et ce n'était pas l'avant-garde seule qui souffrait ainsi; c'était
toute la cavalerie. Chaque soir Murat avait laissé au loin derrière lui,
vingt mille hommes à cheval sur la grande route, et sous les armes.
Cette longue colonne était restée toute la journée sans manger et sans
boire, au milieu d'une poussière épaisse, sous un ciel brillant,
ignorant ce qui se passait devant elle, avançant de quelques pas de
quart d'heure en quart d'heure, puis s'arrêtant pour se déployer au
milieu des seigles, mais sans oser débrider et y faire paître ses
chevaux affamés, car le roi les tenait toujours en alerte. C'était pour
faire cinq ou six lieues qu'on passait ainsi seize heures mortelles,
sur-tout pour les chevaux de cuirassiers, plus chargés que les autres,
plus faibles, comme le sont communément les plus grands chevaux, et à
qui il fallait plus de nourriture: aussi voyait-on ces grands corps
maigres et efflanqués, se traîner plutôt que marcher, et à chaque
instant l'un fléchir, l'autre tomber sous son cavalier qui
l'abandonnait.»
Davoust finit en disant: «qu'ainsi périrait toute la cavalerie; qu'au
reste Murat était le maître d'en disposer, mais que pour l'infanterie du
premier corps, tant qu'il la commanderait, il ne la laisserait pas ainsi
prodiguer.»
Le roi ne resta pas sans réponse. On vit l'empereur les écouter en se
jouant avec un boulet russe, qu'il poussait de son pied. Il semblait
qu'il y avait dans cette mésintelligence entre ces chefs quelque chose
qui ne lui déplaisait pas. Il n'attribuait leur animosité qu'à leur
ardeur, sachant bien que la gloire est de toutes les passions la plus
jalouse.
L'impatiente ardeur de Murat plaisait à la sienne. Comme on n'avait pour
vivre que ce qu'on trouvait, tout était à l'instant dévoré; c'est
pourquoi il fallait avoir fini promptement avec l'ennemi, et passer
vite. D'ailleurs, la crise générale en Europe était trop forte, la
position trop critique pour y demeurer, lui trop impatient; il voulait
en finir à tout prix, pour en sortir. L'impétuosité du roi semblait donc
mieux répondre à son anxiété que la sagesse méthodique du prince
d'Eckmühl. Aussi, quand il les congédia, dit-il doucement à Davoust,
«qu'on ne pouvait pas réunir tous les genres de mérite: qu'il savait
mieux livrer une bataille que pousser une arrière-garde, et que si Murat
avait poursuivi Bagration en Lithuanie, peut-être ne l'aurait-il pas
laissé échapper.» On assure même qu'il reprocha à ce maréchal un esprit
inquiet, qui voulait s'approprier tous les commandemens: moins, il est
vrai, par ambition que par zèle, et pour que tout fût mieux; mais que ce
zèle avait ses inconvéniens. Après quoi, il les renvoya, avec l'ordre de
s'entendre mieux à l'avenir. Les deux chefs retournèrent à leur
commandement et à leur haine. La guerre ne se faisant qu'à la tête de la
colonne; ils se la disputaient.