CHAPITRE I.

L'EMPEREUR était accouru si rapidement à Dorogobouje, qu'il fut obligé

de s'y arrêter pour attendre son armée et laisser Murat pousser

l'ennemi. Il en repartit le 24 août: l'armée marchait sur trois colonnes

de front; l'empereur, Murat, Davoust et Ney au milieu, sur le grand

chemin de Moskou; Poniatowski à droite, l'armée d'Italie à gauche.

La colonne principale, celle du centre, ne trouvait rien sur une route

où son avant-garde ne vivait elle-même que des restes des Russes; elle

ne pouvait guère s'écarter de sa direction faute de temps, dans une

marche si rapide. D'ailleurs, les colonnes de droite et de gauche

dévoraient tout à ses côtés. Pour mieux vivre, il aurait fallu partir

chaque jour plus tard, s'arrêter plus tôt, puis s'étendre davantage sur

ses flancs pendant la nuit: ce qui n'est guère possible sans imprudence,

quand on est aussi près de l'ennemi.

À Smolensk, l'ordre avait été donné, comme à Vitepsk, de prendre, en

partant, pour plusieurs jours de vivres. L'empereur n'en ignorait pas la

difficulté, mais il comptait sur l'industrie des chefs et des soldats:

ils étaient avertis, cela suffisait; ils sauraient bien pourvoir

eux-mêmes à leurs besoins. L'habitude en était prise: et réellement

c'était un spectacle curieux que celui des efforts volontaires et

continuels de tant d'hommes, pour suivre un seul homme à de si grandes

distances. L'existence de l'armée était un prodige, que renouvelait

chaque jour l'esprit actif, industrieux et avisé des soldats français et

polonais, et leur habitude de vaincre toutes les difficultés, et leur

goût pour les hasards et les irrégularités de ce jeu terrible d'une vie

aventureuse.

Il y avait à la suite de chaque régiment une multitude de ces chevaux

nains dont la Pologne fourmille, un grand nombre de chariots du pays,

qu'il fallait sans cesse renouveler, et un troupeau. Les bagages étaient

conduits par des soldats, car ils se prêtaient à tous les métiers.

Ceux-là manquaient dans les rangs, il est vrai; mais ici le défaut de

vivres, la nécessité de tout traîner avec soi, excusait cet attirail; il

fallait, pour ainsi dire, une seconde armée, pour porter ou conduire ce

qui était indispensable à la première.

Dans cette organisation prompte et faite en marchant, on s'était plié

aux usages et à toutes les difficultés des lieux; le génie des soldats

avait admirablement tiré le meilleur parti possible des faibles

ressources du pays. Quant aux chefs, comme les ordres généraux

supposaient toujours des distributions régulières, qui ne se faisaient

jamais, chacun d'eux, suivant le degré de son zèle, de son intelligence

et de sa fermeté, s'était plus ou moins emparé de la maraude, et avait

changé le pillage individuel en contributions régulières.

Car ce n'était que par des excursions sur ses flancs, et au travers d'un

pays inconnu, qu'on pouvait se procurer quelques vivres. Chaque soir, la

marche arrêtée, et les bivouacs établis, des détachemens, commandés

rarement par divisions, quelquefois par brigades, et le plus souvent par

régimens, allaient à la découverte et s'enfonçaient dans la campagne;

ils trouvaient, à quelques werstes de la route, tous les villages

habités, et n'y étaient pas reçus trop hostilement; mais comme on ne

s'entendait pas, et que d'ailleurs il leur fallait tout et sur-le-champ,

la terreur s'emparait bientôt des paysans, qui s'enfuyaient dans les

bois, d'où ils ressortaient en partisans peu redoutables.

Cependant, les détachemens bien repus et chargés de tout ce qu'ils

avaient recueilli, rejoignaient leur corps le lendemain, ou quelques

jours après; et il arriva fréquemment qu'ils furent pillés à leur tour

par leurs compagnons des autres corps qu'ils rencontrèrent. De là des

haines, d'où l'on aurait infailliblement vu naître des guerres

intestines, fort sanglantes, si tous n'avaient pas ensuite été abattus

par une même infortune, et réunis dans l'horreur d'un même désastre.

En attendant leurs détachemens, les soldats restés autour de leurs

aigles vivaient de ce qu'ils trouvaient sur la route militaire; le plus

souvent c'étaient des grains de seigle nouveau, qu'ils écrasaient et

faisaient bouillir. La viande manqua moins que le pain, à cause des

bestiaux qui suivirent; mais la longueur, et sur-tout la rapidité des

marches, fit perdre beaucoup de ces animaux, la chaleur et la poussière

les suffoquèrent: quand alors ils rencontraient de l'eau, ils s'y

précipitaient avec une telle fureur que beaucoup s'y noyèrent; d'autres

s'en remplissaient si immodérément, qu'ils enflaient et ne pouvaient

plus marcher.

On remarqua, comme avant Smolensk, que les divisions du premier corps

restaient les plus nombreuses; leurs détachemens, plus disciplinés,

rapportaient plus, et faisaient moins de mal aux habitans. Ceux qui

étaient restés au drapeau vivaient de leurs sacs, dont la bonne tenue

reposait les yeux, fatigués d'un désordre presque universel.

Chacun de ces sacs, réduit au strict nécessaire, quant aux vêtemens,

contenait deux chemises, deux paires de souliers avec des clous et des

semelles de rechange, un pantalon et des demi-guêtres de toile, quelques

ustensiles de propreté, une bande à pansement, de la charpie, et

soixante cartouches.

Dans les deux côtés étaient placés quatre biscuits, de seize onces

chacun; au-dessous, et dans le fond, un sac de toile, long et étroit,

était rempli de dix livres de farine. Le sac entier ainsi composé, ses

bretelles et la capote roulée et attaché par-dessus, pesait trente-trois

livres douze onces.

Chaque soldat portait encore en bandoulière un sac de toile contenant

deux pains, chacun de trois livres. Ainsi, avec son sabre, sa giberne

garnie, trois pierres à feu, son tournevis, sa banderole et son fusil,

il était chargé de cinquante-huit livres, et avait pour quatre jours de

pain, pour quatre jours de biscuit, pour sept jours de farine, et

soixante coups à tirer.

Derrière lui, des voitures traînaient encore pour six jours de vivres;

mais on ne pouvait guère compter sur ces transports, pris sur les lieux,

qui eussent été si commodes dans un autre pays, avec une moindre armée,

et dans une guerre plus régulière.

Quand le sac de farine était vide, on l'emplissait du grain qu'on

trouvait, et qu'on faisait moudre au premier moulin, s'il s'en

rencontrait; sinon par des moulins à bras, qui suivaient les régimens,

ou qu'on trouvait dans les villages, car ces peuples n'en connaissent

guère d'autres. Il fallait seize hommes et douze heures pour moudre,

dans chacun d'eux, le grain nécessaire, pour un jour, à cent trente

hommes.

Dans ce pays, chaque maison ayant un four, ils manquèrent peu: les

boulangers abondaient; car les régimens du premier corps renfermaient

des ouvriers de toute espèce, de sorte que vivres et vêtemens, tout s'y

confectionnait, ou s'y réparait en marchant. C'étaient des colonies à

la fois civilisées et nomades. L'empereur en avait eu la pensée; le

génie du prince d'Eckmühl s'en était saisi: le temps, les lieux, les

hommes, rien ne lui avait manqué pour l'accomplir; mais ces trois

élémens de succès furent moins à la disposition des autres chefs. Au

reste, leur caractère, plus impétueux et moins méthodique, n'en aurait

peut-être pas tiré le même parti; avec un génie moins organisateur,

ceux-ci avaient donc eu plus d'obstacles à vaincre: l'empereur ne

s'était pas assez arrêté à ces différences; elles avaient des suites

funestes.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 45 / 58 题