CE fut ainsi que nous perdîmes l'appui de la Turquie: mais la Suède nous
restait encore; son prince sortait de nos rangs; soldat de notre armée,
c'était à elle qu'il devait sa gloire et son sceptre: dès la première
occasion de montrer sa reconnaissance, déserterait-il notre cause? On ne
pouvait s'attendre à tant d'ingratitude; mais ce qu'on pouvait encore
moins prévoir, c'est qu'il sacrifierait les véritables et éternels
intérêts de la Suède à son ancienne jalousie contre Napoléon, et
peut-être à une faiblesse trop commune aux nouveaux favoris de la
fortune; si toutefois cette sujétion des hommes nouvellement parvenus
aux grandeurs à ceux qui jouissent d'une illustration transmise, n'est
point une nécessité de leur position plus qu'une erreur de leur
amour-propre.
Dans cette grande guerre de la démocratie contre l'aristocratie,
celle-ci se recruta de l'un de ses ennemis les plus acharnés.
Bernadotte, jeté presque seul au milieu des noblesses et des cours
anciennes, ne songea qu'à s'en faire adopter: il réussit; mais ce succès
dut lui coûter cher: pour l'obtenir, il lui fallut d'abord abandonner,
au moment du danger, les anciens compagnons et les auteurs de sa gloire.
Plus tard il fit plus: on l'a vu marcher sur leurs corps sanglans,
s'unir à tous leurs ennemis, naguère les siens, pour écraser son
ancienne patrie, et par là mettre sa patrie adoptive à la merci du
premier czar ambitieux de régner sur la Baltique.
D'un autre côté, il semble que le caractère de Bernadotte et
l'importance de la Suède dans la lutte décisive qui s'engageait, ne
pesèrent pas assez dans la balance politique de Napoléon. Ardent et
entier, son génie hasarda trop; il surchargea si fort une base solide,
qu'il la fit crouler. C'est ainsi qu'ayant justement apprécié les
intérêts des Suédois, comme étant naturellement liés aux siens, dès
qu'il voulait affaiblir la Russie, il crut pouvoir en exiger tout, sans
leur promettre assez; sa fierté ne calculant pas leur fierté, et les
jugeant trop intéressés à sa cause pour qu'ils voulussent jamais s'en
détacher.
Il faut, au reste, reprendre les choses de plus haut; les faits
montreront que c'est à la jalouse ambition de Bernadotte autant qu'à
l'inflexible fierté de Napoléon qu'il faut attribuer la défection de la
Suède. Enfin, on verra que son nouveau prince s'est chargé d'une grande
partie de la responsabilité de cette rupture, en mettant son alliance au
prix d'une perfidie.
Quand Napoléon revint d'Égypte, ce ne fut pas d'un commun accord qu'il
devint le chef de ses égaux. Alors ceux-ci, jaloux déjà de sa gloire,
envièrent encore plus sa puissance. Ils ne pouvaient contester l'une,
ils essayèrent de se refuser à l'autre. Moreau et plusieurs généraux,
soit entraînement, soit surprise, avaient coopéré au 18 brumaire; ils
s'en repentaient. Bernadotte s'y était refusé. Seul, la nuit, chez
Napoléon, au milieu de mille officiers dévoués qui attendaient les
ordres de ce conquérant, Bernadotte, alors républicain, avait osé
résister à ses raisonnemens, refuser la seconde place de la république,
et répondre à sa colère par des menaces. Napoléon le vit sortir,
fièrement et traverser la foule de ses partisans, emportant ses
révélations, et se déclarant son adversaire et même son dénonciateur.
Cependant, soit considération pour l'alliance de ce général avec son
frère, soit douceur, compagne ordinaire de la force, soit étonnement, il
le laissa sortir.
Dans cette même nuit, un conciliabule, formé de dix députés du conseil
des cinq-cents, s'était rassemblé chez S....; Bernadotte s'y rend. On y
convient que le lendemain, dès neuf heures, la séance du Conseil
s'ouvrira; que ceux de leur opinion en seront seuls avertis; que l'on y
décrétera que, pour imiter la sagesse que vient de montrer le conseil
des anciens en nommant Bonaparte général de sa garde, le conseil des
cinq-cents choisit Bernadotte pour commander la sienne; et que celui-ci,
tout armé, se tiendra prêt à y être appelé. C'est chez S.... que ce
projet est formé, c'est S.... qui court le révéler à Napoléon. Une
menace suffit pour contenir ces conjurés: aucun n'osa paraître au
conseil, et le lendemain la révolution du 18 brumaire s'accomplit.
Depuis, Bernadotte satisfit à la prudence par une feinte soumission:
mais Napoléon garda dans son coeur le souvenir de sa résistance. Il
suivait des yeux tous ses mouvemens; bientôt il entrevit à la tête d'une
conspiration républicaine qui se trama dans l'ouest contre lui. Une
proclamation prématurée la découvrit; un officier, arrêté pour d'autres
causes, et complice de Bernadotte, en dénonça les auteurs. Cette fois
Bernadotte était perdu si Napoléon eût pu l'en convaincre.
Il se contenta de l'exiler en Amérique sous le titre de ministre de la
république. Mais la fortune aida Bernadotte, déjà à Rochefort, à
retarder son embarcation jusqu'à ce que la guerre avec l'Angleterre eût
éclaté. Alors il refuse de partir, et Napoléon ne peut plus l'y
contraindre.
Ainsi toutes leurs relations étaient haineuses: cette animadversion ne
fit qu'augmenter. Bientôt, on entendit Napoléon reprocher à Bernadotte
son envieuse et perfide inaction pendant la bataille d'Auerstaedt, son
ordre du jour de Wagram, dans lequel il s'attribuait l'honneur de la
victoire. Il lui reprochait son caractère plus ambitieux que patriote,
et peut-être la séduction de ses manières, toutes choses dangereuses à
un pouvoir naissant; et cependant, grades, titres, décorations, il lui
avait tout prodigué: mais celui-ci, toujours ingrat, semblait ne les
avoir acceptés que de la justice, ou du besoin qu'on avait de lui. Ces
griefs étaient fondés.
De son côté Bernadotte, abusant de la douceur et des ménagements de
l'empereur, s'attirait de plus en plus son mécontentement, que son
ambition appelait inimitié. Il demandait par quel motif Napoléon l'avait
placé à Wagram dans une si dangereuse et si fausse position; pourquoi le
rapport de cette victoire lui avait été si désavantageux; à quoi
devait-il attribuer ce soin jaloux d'affaiblir son éloge dans les
journaux par des notes insidieuses. Jusque-là pourtant cette obscure et
sourde opposition de ce général contre son empereur était sans
importance, mais alors un champ plus vaste s'ouvrit à leur
mésintelligence.
À Tilsitt, la Suède, comme l'empire ottoman, avait été sacrifiée à la
Russie et au système continental. La fausse ou folle politique de
Gustave IV fut la cause de ce malheur. Depuis 1804, ce prince semblait
s'être mis à la solde de l'Angleterre; lui-même avait rompu le premier
l'ancienne alliance de la France et de la Suède. Il s'était opiniâtré
dans cette fausse politique, jusqu'à lutter d'abord contre la France
victorieuse de la Russie, et bientôt, contre la Russie réunie à la
France. La perte de la Poméranie en 1807, celle même de la Finlande et
des îles d'Aland, réunies à la Russie en 1808, n'avaient pas ébranlé son
obstination.
Ce fut alors que son peuple irrité ressaisit la puissance qui lui avait
été ravie en 1772 et en 1788 par Gustave III, et dont son successeur
faisait un si mauvais usage. Gustave-Adolphe IV fut arrêté, déposé, sa
descendance directe exclue du trône, son oncle mis à sa place, et le
prince de Holstein-Augustenbourg élu prince héréditaire de Suède. La
guerre avait été la cause de cette révolution, la paix en fut le
résultat: elle fut signée avec la Russie en 1809; mais le prince
héréditaire nouvellement élu mourut alors subitement.
L'an 1810 venait de commencer. Dès ses premiers jours, la France avait
rendu la Poméranie et l'île de Rügen à la Suède, pour prix de son
accession au système continental. Les Suédois, fatigués, appauvris et
devenus presque insulaires par la perte de la Finlande, rompaient à
contre-coeur avec l'Angleterre, et cependant ils s'y voyaient forcés;
d'une autre part, ils redoutaient la puissance si voisine et si
conquérante des Russes: se sentant faibles et isolés, ils cherchèrent un
appui.
Bernadotte venait de commander le corps d'armée français qui s'était
emparé de la Poméranie: sa réputation militaire, et plus encore celle de
sa nation et de son empereur, sa douceur attrayante, ses égards
généreux, ses soins caréssans pour les Suédois, avec lesquels il avait
eu à traiter, conduisirent quelques-uns d'eux à jeter les yeux sur lui.
Ils parurent ignorer la mésintelligence de ce maréchal avec son chef:
ils s'étaient imaginé qu'en le choisissant pour leur prince, ils se
donneraient en lui non-seulement un général redouté, mais aussi un
puissant conciliateur entre la France et la Suède, et dans son empereur
un protecteur assuré: il arriva tout le contraire.
Dans les intrigues auxquelles cette circonstance donna lieu, Bernadotte
à ses plaintes précédentes contre Napoléon, crut pouvoir en ajouter
d'autres. Quand, malgré Charles XIII et la plupart des membres de la
diète, il a été proposé pour la couronne de Suède; lorsque, soutenu dans
cette prétention par le premier ministre de Charles, homme sans
ancêtres, grand comme lui par lui-même, et par le comte de Wrede, le
seul membre de la diète qui lui ait gardé sa voix, il vient demander à
Napoléon son intervention, pourquoi celui-ci, auquel Charles XIII a
demandé ses ordres, a-t-il montré tant d'indifférence? Pourquoi lui
a-t-il préféré la réunion des trois couronnes du nord sur la tête d'un
prince danois? Si lui, Bernadotte, a réussi dans cette entreprise, il ne
le doit donc point à l'empereur des Français; il n'en est redevable qu'à
la prétention du roi de Danemarck, qui a nui à celle du duc
d'Augustenbourg[3], son plus dangereux rival; à l'audacieuse
reconnaissance du baron de Moerner, le premier qui soit venu lui offrir
de se mettre sur les rangs, et à l'aversion des Suédois pour les Danois;
il le doit sur-tout à un passe-port adroitement obtenu par son agent du
ministre de Napoléon. Cette pièce a, dit-on, été audacieusement produite
par l'émissaire secret de Bernadotte comme la preuve d'une mission
autographe dont il se disait chargé, et du désir formel de l'empereur
des Français de voir un de ses lieutenans, et l'allié de son frère, sur
le trône de Suède.
[Note 3: Frère du prince défunt du même nom.]
Bernadotte sent d'ailleurs qu'il tient cette couronne du hasard, qui l'a
fait naître dans une religion semblable à celle des Suédois; de la
naissance de son fils, qui assurait l'hérédité; de l'adresse de ses
agens, qui, autorisés ou non, ont fait briller aux yeux des Scandinaves
quatorze millions dont son élection enrichirait le trésor de l'état;
enfin, de ses soins caressans, qui lui ont gagné plusieurs Suédois
naguère ses prisonniers. Mais pour Napoléon, que lui doit-il? Quelle fut
sa réponse à la nouvelle de l'offre de quelques Suédois, que lui-même
est venu lui annoncer? «Je suis trop loin de la Suède, a répliqué
l'empereur des Français, pour me mêler de ses affaires: ne comptez pas
sur mon appui.» Il est vrai qu'en même temps, soit nécessité, soit qu'il
redoutât l'élection du duc d'Oldenbourg, mari de la grande-duchesse
russe qui lui avait refusé sa main, soit enfin respect pour les volontés
de la fortune, Napoléon ayant déclaré qu'il la laisserait en décider,
Bernadotte avait été élu prince de Suède.
Alors le nouveau prince s'est rendu chez Napoléon. Celui-ci l'accueille
franchement. «On vous offre donc la couronne de Suède, lui dit-il, je
vous permets de l'accepter. J'avais un autre désir, vous le savez; mais
enfin c'est votre épée qui vous fait roi, et vous comprenez que ce n'est
pas à moi à m'opposer, à votre fortune.» Il lui découvre alors toute sa
politique. Bernadotte paraît entraîné: tous les jours il se montre au
lever de l'empereur avec son fils, se mêlant aux autres courtisans. Par
ces marques de déférence, il pénètre dans le coeur de Napoléon. Il va
partir, mais pauvre. L'empereur ne veut pas qu'il se présente au trône
de Suède ainsi dépourvu et comme un aventurier: il lui donne
généreusement deux millions de son trésor; il accorde même à la famille
du nouveau prince les dotations que celui-ci ne pouvait plus conserver
comme prince étranger; enfin ils se séparent satisfaits.
Mais les espérances de Napoléon sur l'alliance de la Suède s'étaient
accrues de ce choix et de ses bienfaits. D'abord la correspondance de
Bernadotte fut celle d'un inférieur reconnaissant; mais, dès ses
premiers pas hors de la France, se sentant comme soulagé d'une longue et
pénible contrainte, on dit que sa haine contre Napoléon s'exhala en
discours menaçans: vrais on faux, ils furent dénoncés à l'empereur.
De son côté, ce souverain, forcé d'être absolu dans son système
continental, gêne le commerce de la Suède; il veut exclure jusqu'aux
vaisseaux américains des ports de ce royaume; enfin il déclare qu'il ne
reconnaît plus pour amis que les ennemis de la Grande-Bretagne.
Bernadotte fut forcé de choisir: l'hiver et la mer le séparaient des
secours ou de l'agression des Anglais; les Français touchaient à ses
ports: la guerre avec la France aurait donc été réelle et présente; la
guerre avec l'Angleterre pouvait n'être que fictive. Le prince de Suède
choisit ce dernier parti.
Cependant Napoléon, aussi conquérant dans la paix que dans la guerre, et
se défiant des intentions de Bernadotte, avait demandé plusieurs
équipages de vaisseaux à la Suède, pour sa flotte de Brest, et l'envoi
d'un corps de troupes qu'il solderait; affaiblissant ainsi ses alliés
pour dompter ses ennemis, ce qui le laissait maître des uns et des
autres. Il exige ensuite que les denrées coloniales soient soumises en
Suède, comme en France, à un droit de cinq pour cent. On assure même
qu'il fit demander à Bernadotte que des douaniers français fussent
soufferts à Gothenbourg. Ces demandes furent éludées.
Bientôt après Napoléon proposa une alliance entre la Suède, Copenhague
et Varsovie: confédération du Nord, dont il se serait fait chef comme de
celle du Rhin. La réponse de Bernadotte, sans être négative, eut le même
effet; il en fut de même pour un traité offensif et défensif que lui
offrit encore Napoléon. Depuis, Bernadotte a dit que quatre fois, dans
ses lettres autographes, il exposa franchement l'impossibilité où il se
trouvait d'obtempérer aux désirs de Napoléon, et protesta de son
attachement pour son ancien chef, mais que celui-ci ne daigna pas lui
répondre. Ce silence impolitique (si le fait est vrai) ne peut
s'attribuer qu'à la fierté de Napoléon, blessée des refus de Bernadotte.
Il jugea sans doute les protestations de celui-ci trop fausses pour
qu'elles méritassent une réponse.
On s'irritait: les communications devenaient désagréables; elles
s'interrompirent, avec Alquier, ministre de France en Suède, qui fut
rappelé. Cependant, la prétendue déclaration de guerre de Bernadotte
contre l'Angleterre restait sans effet, et Napoléon, qu'on ne pouvait ni
refuser ni tromper impunément, faisait la guerre au commerce suédois par
ses corsaires. Avec eux, et par l'envahissement de la Poméramie
suédoise, le 27 janvier 1812, il punit Bernadotte de ses déviations au
système continental, et obtint, comme prisonniers, plusieurs des
milliers de matelots et de soldats suédois, qu'il avait inutilement
demandés comme auxiliaires.
Alors se rompirent nos liens avec la Russie. Aussitôt Napoléon s'adresse
au prince de Suède: ses notes furent d'un suzerain qui croit parler dans
l'intérêt de son vassal, qui sent ses droits à sa reconnaissance, ou à
sa soumission, et qui y compte. Il exigeait que Bernadotte déclarât une
guerre réelle à l'Angleterre, qu'il lui fermât la Baltique, et qu'il
armât quarante mille Suédois contre la Russie. En récompense, il lui
promettait sa protection, la Finlande, et vingt-millions, pour une
valeur pareille de denrées coloniales, que les Suédois devraient d'abord
livrer. L'Autriche se chargea d'appuyer cette proposition; mais
Bernadotte, déjà fait au trône, répondit en prince indépendant.
Ostensiblement, il se déclarait neutre, ouvrait ses ports à toutes les
nations, rappelait ses droits, ses griefs, invoquait l'humanité,
conseillait la paix, et se proposait lui-même pour médiateur:
secrètement, il s'offrait à Napoléon au prix de la Norwège, de la
Finlande, et d'un subside.
À la lecture de ce style nouveau et inattendu, Napoléon est saisi
d'étonnement et de colère. Il y voit, non sans raison, une défection
préméditée par Bernadotte, un accord secret avec ses ennemis! il s'agite
d'indignation: il s'écrie, en frappant violemment cette lettre et la
table sur laquelle elle est ouverte: «Lui! le misérable! il me donne des
conseils! il veut me faire la loi! il m'ose proposer une infamie [4]! Un
homme qui tient tout de ma bonté! Quelle ingratitude!»
[Note 4: Napoléon voulait sûrement parler de la proposition que lui
faisait Bernadotte d'ôter la Norwège au Danemarck, son allié fidèle,
pour acheter par cette perfidie le secours de la Suède.]
Puis, se promenant à grands pas, il laisse par intervalles échapper ces
paroles: «Je devais m'y attendre! il a toujours tout sacrifié à ses
intérêts! C'est le même homme qui, pendant son court ministère, a tenté
la résurrection des infâmes jacobins! Quand il n'espérait que dans le
désordre, il s'est opposé au 18 brumaire! C'est lui qui a conspiré dans
l'ouest contre le rétablissement de la justice et de la religion! Son
envieuse et perfide inaction n'a-t-elle pas déjà trahi l'armée française
à Auerstaedt! Que de fois, par égard pour Joseph, j'ai pardonné à ses
intrigues et dissimulé ses fautes! Pourtant je l'ai fait général en
chef, maréchal, duc, prince, et roi enfin! Mais que font à un ingrat
tant de bienfaits, et le pardon de tant d'injures! Depuis un siècle, si
la Suède, à demi dévorée par la Russie, existe encore indépendante,
c'est grâce à l'appui de la France; mais il n'importe. Il faut à
Bernadotte le baptême de l'ancienne aristocratie! un baptême de sang, et
de sang français! et vous allez voir que, pour satisfaire son envie et
son ambition, il va trahir à la fois et son ancienne et sa nouvelle
patrie.»
En vain on cherche à le calmer. On lui objecte tout ce qu'impose à
Bernadotte sa nouvelle position; que la cession de la Finlande à la
Russie a séparé la Suède du continent; en a fait comme une île, et
conséquemment l'a rangée sous le système anglais. Dans de si graves
circonstances, tout le besoin qu'il a de cet allié ne peut vaincre sa
fierté, révoltée d'une proposition qu'il regarde comme outrageante;
peut-être aussi, dans le nouveau prince de Suède, voit-il trop encore ce
Bernadotte naguère son sujet, son inférieur militaire, et qui prétend
enfin s'être fait une destinée indépendante de la sienne. Dès lors ses
instructions se ressentirent de cette disposition: son ministre en
adoucit, il est vrai, l'amertume, mais une rupture était inévitable.
On ignore ce qui y contribua le plus, de la fierté de Napoléon, ou de
l'ancienne jalousie de Bernadotte; ce qui est certain, c'est que du côté
de l'empereur des Français les motifs furent honorables. «Le Danemarck
était, disait-il, son allié le plus fidèle; son attachement à la France
lui avait coûté sa flotte et avait amené l'incendie de sa capitale.
Fallait-il encore payer une fidélité si cruellement prouvée, par une
perfidie, en lui arrachant la Norwège pour la donner à la Suède?»
Quant au subside qu'on lui demandait, il répondit, comme pour la
Turquie, «que s'il fallait faire la guerre avec de l'argent,
l'Angleterre renchérirait toujours sur lui.» Et sur-tout «qu'il y avait
de la faiblesse et de la honte à réussir par la corruption.» Rentrant
par là dans son orgueil blessé, il termina cette négociation en
s'écriant: «Bernadotte m'imposer des conditions! pense-t-il donc que
j'ai besoin de lui? Je saurai bien l'enchaîner à ma victoire, et le
forcer de suivre mon impulsion souveraine!»
Cependant l'active et spéculative Angleterre, hors d'atteinte, jugeait
sainement des coups qu'il fallait porter, et trouvait les Russes dociles
à ses suggestions. C'était elle qui depuis trois ans cherchait à attirer
et à épuiser les forces de Napoléon dans les défilés de l'Espagne; ce
fut encore elle qui sut alors profiter de la vindicative inimitié des
princes de Suède.
Sachant que l'amour-propre actif et travailleur des hommes qui
parviennent reste toujours inquiet et susceptible devant les hommes
anciennement parvenus, elle et Alexandre employèrent les promesses, et
sur-tout les manières les plus séduisantes, pour enivrer Bernadotte.
Ainsi ils caressèrent ce prince, quand Napoléon irrité le menaçait; ils
lui promirent la Norwège et un subside, quand celui-ci, forcé de lui
refuser cette province d'un allié fidèle, faisait occuper la Poméranie.
Quand Napoléon, prince né de lui-même, se fondant sur des traités, sur
d'anciens bienfaits et sur les intérêts réels de la Suède, exigeait des
secours de Bernadotte, les princes anciens de Londres et de Pétersbourg
lui demandaient des avis avec déférence, ils se soumettaient d'avance
aux conseils de son expérience. Enfin, quand le génie de Napoléon, la
grandeur de son élévation, l'importance de son entreprise, et l'habitude
de leurs anciennes relations classaient encore Bernadotte comme son
lieutenant, ceux-ci semblaient déjà le regarder comme leur général.
Comment ne pas chercher à échapper d'une part à cette infériorité, et de
l'autre résister à des formes et à des promesses si séduisantes? Aussi
l'avenir de la Suède y fut sacrifié, et son indépendance livrée pour
jamais à la foi des Russes par le traité de Pétersbourg, que Bernadotte
signa le 24 mars 1812. Celui de Bucharest, entre Alexandre et Mahmoud,
fut conclu le 28 mai. Ce fut ainsi que nous perdîmes l'appui de nos deux
ailes.
Néanmoins l'empereur des Français, à la tête de plus de six cent mille
hommes, et déjà engagé trop avant, espéra que sa force déciderait de
tout; qu'une victoire sur le Niémen trancherait toutes ces difficultés
diplomatiques qu'il méprisa trop peut-être; qu'alors tous les princes de
l'Europe, forcés de reconnaître son étoile, s'empresseraient de rentrer
dans son système, et qu'il entraînerait dans son tourbillon tous ces
satellites.