CES deux traités ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie; mais, pour
pénétrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer
de la Suède et de la Turquie.
Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il
ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la
configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le
cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se
disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous
les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'oeil universel; ce
n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que
leur politique devait tracer ses plans guerriers.
Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont
appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que
difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque
imaginaire, dont la conquête exige de longues campagnes, auxquelles son
climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de là Turquie et de
la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours
qu'il fallait la surprendre, attaquer au coeur cet empire dans sa
moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauche, sa grande
armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une
partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre,
et laisse toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette armée.
Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la
marche combinée du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en
Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de
Napoléon; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle
manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand empereur
de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe
à l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succès était
assuré; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de
rois, la voix du dix-neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait
remplacée; et ce cri d'étonnement d'un âge-entier, pénétrant et
traversant l'avenir, aurait retenti de génération en génération jusqu'à
la postérité la plus reculée.
Tant de gloire ne nous était pas réservée.
Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement,
au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des
Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se
tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et
sur notre retraite menacée? Alors nous ne pensions qu'aux funestes
effets de cette paix entre nos alliés et notre ennemi; aujourd'hui nous
éprouvons le besoin d'en connaître les causes.
Les traités conclus vers la fin du siècle dernier avaient soumis à la
Russie le faible sultan des Turcs: l'expédition d'Égypte l'avait armé
contre nous. Mais depuis l'avénement de Napoléon, un intérêt commun bien
entendu, et l'intimité d'une correspondance mystérieuse, avaient
rapproché Sélim du premier consul: une étroite liaison s'était établie
entre ces deux princes; tous deux avaient même échangé leurs portraits.
Sélim tentait une grande révolution dans les usages ottomans. Napoléon
l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée musulmane la discipline
européenne, quand la victoire d'Iéna, la guerre de Pologne et Sébastiani
décidèrent le sultan à secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais
accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chassés de la mer de
Constantinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim.
Osterode, le 3 avril 1807.
«Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des
Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montré le digne
descendant des Sélim et des Soliman. Tu m'as demandé quelques
officiers, je te les envoie. J'ai regretté que tu ne m'eusses pas
demandé quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demandé que cinq
cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils
soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des
dépenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au
commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les
munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mêmes ordres à
Naples, et déjà des canons ont été mis à la disposition du pacha de
Janina. Généraux, officiers, armes de toute espèce, argent même, je
mets tout à ta disposition. Tu n'as qu'à demander, demande d'une
manière claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur
l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi
des Russes; engage-le à tenir ferme et à attaquer vivement l'ennemi
commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai
pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de
prisonniers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de Varsovie,
et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne à mon
armée, pour me rendre à Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je
sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais
offert à ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte
d'alarmer la délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes
besoins; je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès,
tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser.
Ici on m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que
je pouvais désirer; mais on voulait que je ratifiasse l'état de
choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistowe,
et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une
indépendance absolue fût assurée _à la Porte, et que tous les
traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait
fussent révoqués_.»
Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances
verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le
fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même
autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui
renfermaient ces promesses.
Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles
s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée
de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à
l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet;
mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de
neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de
ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc
est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il
accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui
sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui
d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des
Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à
Varsovie, où la même considération l'environne.
Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland;
mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé:
car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de
précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui
l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût
s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours
de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il
veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui
abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire
d'Occident.
C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il
en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son
développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il
forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les
Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe.
Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume
n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un
accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue
de Tilsitt.
Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui
offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait
dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il
appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les
accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et
reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son
appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable,
l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède
venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa
médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile;
que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France,
pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié
fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les
dispositions, l'avait remplacé.»
L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et
l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être
appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne
à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni
même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette
cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux
dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas
être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre
Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient
rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte
médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs.
Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on
assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On
proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la
Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie
et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province,
l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique:
Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.
On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition
sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est
sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se
trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui
avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle
et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans
ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors:
«qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par
l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces
conquêtes sur des religions et des moeurs étrangères et ennemies, que de
plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si
voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se
froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.»
De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection
espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec
toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand
Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir
encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce
raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait
contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces
contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait
sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une
telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues
marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait
annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une
ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs,
elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux
marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper
l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec
l'Italie et la France.»
Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout,
qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager
l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à
Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Koenigsgratz, et l'Elbe jusqu'à
la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur
du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette
hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la
Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces
mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce.
D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à
la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et
votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce
qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France.
Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir
l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au
Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.»
Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être
celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française,
imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse.
La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y
devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet
instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu
s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance
offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre.
C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.
Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se
ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha,
renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé
son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager
Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la
barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne
répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas
le reconnaître.
Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup,
le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il
demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette
communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue;
enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit
rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet
effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette
circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une
prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans
plus tôt.
On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal
calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était,
ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une
proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est
qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce
que le grand-seigneur commandât en personne son armée.
Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au
divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts.
Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des
intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les
Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop
ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles
circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares
comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui
avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il
aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une
puissance militaire capable de résister à la Russie.
Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût
servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il
répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs
bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur
l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se
peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs
étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées
pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit
toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations,
et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux
Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur
qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier
moment.
Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient
le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne
devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes
chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence,
les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des
Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui
qu'ils devaient le plus redouter.»
À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi.
Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la
Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de
l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs
sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières
ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit
maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du
grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne
voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent
débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec
les Russes le traité honteux de Bucharest.
Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que
les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le
sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les
despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais
ensuite il leur fit trancher la tête.