CHAPITRE III.

CES deux traités ouvraient à Napoléon le chemin de la Russie; mais, pour

pénétrer dans les profondeurs de cet empire, il fallait encore s'assurer

de la Suède et de la Turquie.

Toutes les combinaisons militaires s'étaient tellement agrandies, qu'il

ne s'agissait plus, pour tracer un plan de guerre, de considérer la

configuration d'une province, celle d'une chaîne de montagnes, ou le

cours d'un fleuve. Quand des souverains tels qu'Alexandre et Napoléon se

disputaient l'Europe, c'était la position générale et relative de tous

les empires qu'il fallait embrasser d'un coup d'oeil universel; ce

n'était plus sur des cartes particulières, mais sur le globe entier que

leur politique devait tracer ses plans guerriers.

Or, la Russie est maîtresse des hauteurs de l'Europe, ses flancs sont

appuyés aux mers du nord et du sud. Son gouvernement ne peut que

difficilement être acculé et forcé à composer, dans un espace presque

imaginaire, dont la conquête exige de longues campagnes, auxquelles son

climat s'oppose. Il en résulte que, sans le concours de là Turquie et de

la Suède, la Russie est moins attaquable. C'était donc avec leur secours

qu'il fallait la surprendre, attaquer au coeur cet empire dans sa

moderne capitale, tourner au loin, en arrière de sa gauche, sa grande

armée du Niémen, et non pas brusquer seulement des attaques sur une

partie de son front, dans des plaines où l'espace empêche le désordre,

et laisse toujours mille chemins ouverts à la retraite de cette armée.

Aussi les plus simples dans nos rangs s'attendaient-ils à apprendre la

marche combinée du grand-visir vers Kief, et celle de Bernadotte en

Finlande. Déjà huit monarques étaient rangés sous les drapeaux de

Napoléon; mais les deux souverains les plus intéressés à sa querelle

manquaient encore à son commandement. Il était digne du grand empereur

de faire marcher toutes les puissances, toutes les religions de l'Europe

à l'accomplissement de ses grands desseins: alors leur succès était

assuré; et si la voix d'un nouvel Homère eût manqué à ce roi de tant de

rois, la voix du dix-neuvième siècle, devenu le grand siècle, l'aurait

remplacée; et ce cri d'étonnement d'un âge-entier, pénétrant et

traversant l'avenir, aurait retenti de génération en génération jusqu'à

la postérité la plus reculée.

Tant de gloire ne nous était pas réservée.

Qui de nous, dans l'armée française, ne se souvient de son étonnement,

au milieu des champs russes, à la nouvelle des funestes traités des

Turcs et des Suédois avec Alexandre, et comme nos regards inquiets se

tournèrent vers notre droite découverte, vers notre gauche affaiblie, et

sur notre retraite menacée? Alors nous ne pensions qu'aux funestes

effets de cette paix entre nos alliés et notre ennemi; aujourd'hui nous

éprouvons le besoin d'en connaître les causes.

Les traités conclus vers la fin du siècle dernier avaient soumis à la

Russie le faible sultan des Turcs: l'expédition d'Égypte l'avait armé

contre nous. Mais depuis l'avénement de Napoléon, un intérêt commun bien

entendu, et l'intimité d'une correspondance mystérieuse, avaient

rapproché Sélim du premier consul: une étroite liaison s'était établie

entre ces deux princes; tous deux avaient même échangé leurs portraits.

Sélim tentait une grande révolution dans les usages ottomans. Napoléon

l'excitait et l'aidait à introduire dans l'armée musulmane la discipline

européenne, quand la victoire d'Iéna, la guerre de Pologne et Sébastiani

décidèrent le sultan à secouer le joug d'Alexandre. Les Anglais

accourururent pour s'y opposer; mais ils furent chassés de la mer de

Constantinople. Alors Napoléon écrivit ainsi à Sélim.

Osterode, le 3 avril 1807.

«Mon ambassadeur m'apprend la bonne conduite et la bravoure des

Musulmans contre nos ennemis communs. Tu t'es montré le digne

descendant des Sélim et des Soliman. Tu m'as demandé quelques

officiers, je te les envoie. J'ai regretté que tu ne m'eusses pas

demandé quelques milliers d'hommes: tu ne m'en as demandé que cinq

cents, j'ai ordonné aussitôt qu'ils partissent. J'entends qu'ils

soient soldés et habillés à mes frais, et que tu sois remboursé des

dépenses qu'ils pourront t'occasionner. Je donne ordre au

commandant de mes troupes en Dalmatie de t'envoyer les armes, les

munitions, et tout ce tu me demanderas. Je donne les mêmes ordres à

Naples, et déjà des canons ont été mis à la disposition du pacha de

Janina. Généraux, officiers, armes de toute espèce, argent même, je

mets tout à ta disposition. Tu n'as qu'à demander, demande d'une

manière claire et tout ce que tu demanderas je te l'enverrai sur

l'heure. Arrange-toi avec le schah de Perse, qui est aussi l'ennemi

des Russes; engage-le à tenir ferme et à attaquer vivement l'ennemi

commun. J'ai battu les Russes dans une grande bataille; je leur ai

pris soixante-quinze canons, seize drapeaux, et un grand nombre de

prisonniers. Je suis à quatre-vingts lieues en avant de Varsovie,

et je vais profiter de quinze jours de repos que je donne à mon

armée, pour me rendre à Varsovie et y recevoir ton ambassadeur. Je

sens le besoin que tu as de canonniers et de troupes. J'en avais

offert à ton ambassadeur; il n'en a pas voulu, dans la crainte

d'alarmer la délicatesse des Musulmans. Confie-moi tous tes

besoins; je suis assez puissant et assez intéressé à tes succès,

tant par amitié que par politique, pour n'avoir rien à te refuser.

Ici on m'a proposé la paix. On m'accordait tous les avantages que

je pouvais désirer; mais on voulait que je ratifiasse l'état de

choses établi entre la Porte et la Russie par le traité de Sistowe,

et je m'y suis refusé. J'ai répondu qu'il fallait qu'une

indépendance absolue fût assurée _à la Porte, et que tous les

traités qui lui ont été arrachés pendant que la France sommeillait

fussent révoqués_.»

Cette lettre de Napoléon avait été précédée et suivie d'assurances

verbales, mais formelles, qu'il ne remettrait pas l'épée dans le

fourreau que la Crimée n'ait été rendue au Croissant. Il avait même

autorisé Sébastiani à donner au divan la copie des instructions qui

renfermaient ces promesses.

Telles furent ses paroles; voici ses actions: d'abord elles

s'accordèrent. Sébastiani demanda le passage par la Turquie d'une armée

de vingt-cinq mille Français. Il la commandera; elle se réunira à

l'armée ottomane. Il est vrai qu'un incident imprévu dérange ce projet;

mais alors Napoléon fait accepter à Sélim la promesse d'un secours de

neuf mille Français, dont cinq mille artilleurs, que onze vaisseaux de

ligne devront porter à Constantinople. En même temps, l'ambassadeur turc

est accueilli avec des égards minutieux dans le camp français: il

accompagne Napoléon dans ses revues; les soins les plus caressans lui

sont prodigués, et déjà le grand-écuyer de France traitait avec lui

d'une alliance offensive et défensive, quand une attaque inopinée des

Russes vint interrompre cette négociation. Cet ambassadeur retourne à

Varsovie, où la même considération l'environne.

Il en jouissait encore le jour de la victoire décisive de Friedland;

mais les jours suivans, son illusion se dissipe; il se voit négligé:

car ce n'est plus Sélim qu'il représente: une révolution vient de

précipiter du trône ce souverain, l'ami de Napoléon, et avec lui

l'espoir de donner aux Turcs une armée régulière sur laquelle on pût

s'appuyer. Napoléon ne sait donc plus s'il pourra compter sur le secours

de ces barbares. Son système change: c'est désormais Alexandre qu'il

veut gagner; et, comme jamais son génie n'hésite, il est déjà prêt à lui

abandonner l'empire d'Orient, pour qu'il le laisse s'emparer de l'empire

d'Occident.

C'est sur-tout le système continental qu'il veut étendre; il faut qu'il

en environne l'Europe, et la coopération de la Russie va compléter son

développement. Alexandre promettra de fermer le nord aux Anglais, il

forcera la Suède à rompre avec ces insulaires; en même temps, les

Français les repousseront du centre, du midi et de l'ouest de l'Europe.

Déjà même Napoléon médite l'expédition du Portugal, si ce royaume

n'entre pas dans sa coalition. La Turquie n'est donc plus qu'un

accessoire dans ses projets, et il consent à l'armistice et à l'entrevue

de Tilsitt.

Cependant une députation de Wilna vient lui demander la liberté, et lui

offrir le même dévouement qu'a montré Varsovie; mais Berthier, satisfait

dans son ambition, et las de la guerre, repousse ces envoyés, qu'il

appelle des traîtres à leur souverain. Le prince d'Eckmühl les

accueille, il les présente à Napoléon, qui s'irrite contre Berthier, et

reçoit avec bonté ces Lithuaniens, sans toutefois leur promettre son

appui. Davoust représenta vainement que l'occasion était favorable,

l'armée russe étant détruite; mais Napoléon répondit «que la Suède

venait de lui dénoncer son armistice; que l'Autriche offrait sa

médiation entre la France et la Russie, démarche qu'il jugeait hostile;

que les Prussiens, en le voyant s'éloigner autant de la France,

pourraient revenir de leur étonnement; qu'enfin Sélim, son allié

fidèle, venait d'être détrôné, et que Mustapha IV, dont il ignorait les

dispositions, l'avait remplacé.»

L'empereur de France continua donc à traiter avec la Russie, et

l'ambassadeur turc, dédaigné, oublié, erre dans nos camps, sans être

appelé aux négociations qui vont terminer la guerre: bientôt il retourne

à Constantinople y porter son mécontentement. Ce ne fut ni la Crimée, ni

même la Moldavie et la Valachie, que le traité de Tilsitt rendit à cette

cour barbare; il y fut seulement stipulé la restitution de ces deux

dernières provinces par un armistice dont les conditions ne devaient pas

être exécutées. Cependant, comme Napoléon s'était dit médiateur entre

Mustapha et Alexandre, les ministres des deux puissances s'étaient

rendus à Paris. Mais là, pendant la longue durée de cette feinte

médiation, il ne daigna pas recevoir les plénipotentiaires turcs.

Si même on doit tout dire, dans l'entrevue de Tilsitt et depuis, on

assure qu'il fut question d'un traité de partage de la Turquie. On

proposait à la Russie de s'emparer de la Valachie, de la Moldavie, de la

Bulgarie et d'une partie du mont Hémus. L'Autriche aurait eu la Servie

et une partie de la Bosnie; la France, l'autre partie de cette province,

l'Albanie, la Macédoine, et toute la Grèce jusqu'à Thessalonique:

Constantinople, Andrinople et la Thrace devaient rester turques.

On ignore si les pourparlers sur ce partage furent une proposition

sérieuse, ou seulement la communication d'une grande pensée: ce qui est

sûr, c'est que, bientôt après l'entrevue de Tilsitt, Alexandre ne se

trouva plus disposé à tant d'ambition. De prudentes suggestions lui

avaient fait envisager le danger de substituer, à l'ignorante, aveugle

et faible Turquie, un voisin actif, puissant et incommode; aussi, dans

ses conversations sur ce sujet, l'empereur russe répondit-il alors:

«qu'il avait assez de terres désertes; qu'il savait trop, par

l'occupation de la Crimée, encore dépeuplée, ce que valaient ces

conquêtes sur des religions et des moeurs étrangères et ennemies, que de

plus, la Russie et la France étaient trop fortes pour devenir si

voisines; que deux corps si puissants, en contact immédiat, se

froisseraient; qu'il valait mieux laisser entre eux des intermédiaires.»

De son côté l'empereur des Français n'insistait plus; l'insurrection

espagnole détournait son attention et l'appelait impérieusement avec

toutes ses forces. Déjà même, avant l'entrevue d'Erfurt, quand

Sébastiani était revenu de Constantinople, quoique Napoléon parût tenir

encore à ce dépècement de la Turquie d'Europe, il avait cédé à ce

raisonnement de son ambassadeur: «que, dans ce partage, tout serait

contre lui; que la Russie et l'Autriche acquerraient des provinces

contiguës qui compléteraient leur ensemble, tandis qu'il nous faudrait

sans cesse quatre-vingt mille Français en Grèce pour la contenir; qu'une

telle armée, vu son éloignement et ses pertes, suites des longues

marches, de la nouveauté, de l'insalubrité du climat, exigerait

annuellement trente mille recrues, ce qui épuiserait la France; qu'une

ligne d'opérations de Paris à Athènes était démesurée; que, d'ailleurs,

elle était étranglée à son passage à Trieste; que, sur ce point, deux

marches suffiraient aux Autrichiens pour se mettre en travers, et couper

l'armée d'observation en Grèce de toutes ses communications avec

l'Italie et la France.»

Ici Napoléon s'était écrié: «qu'en effet l'Autriche compliquait tout,

qu'elle était là comme un embarras; qu'il en fallait finir, et partager

l'Europe en deux empires; que le Danube, depuis la mer Noire jusqu'à

Passau, les montagnes de Bohème jusqu'à Koenigsgratz, et l'Elbe jusqu'à

la Baltique, seraient leur démarcation. Alexandre deviendrait l'empereur

du nord, et lui celui du midi de l'Europe.» Alors, descendant de cette

hauteur, et revenant aux observations de Sébastiani sur le partage de la

Turquie européenne, il avait terminé trois jours de conférences par ces

mots: «C'est juste! il n'y a rien à répondre à cela! J'y renonce.

D'ailleurs, cela entre dans mes vues sur l'Espagne: Je vais la réunir à

la France.» Comment donc! s'était alors écrié Sébastiani, la réunir! Et

votre frère? «Eh! qu'importe mon frère!» avait repris Napoléon: «est-ce

qu'on donne un royaume comme l'Espagne? Je veux la réunir à la France.

Je lui donnerai une grande représentation nationale. J'y ferai consentir

l'empereur Alexandre, en le laissant s'emparer de la Turquie jusqu'au

Danube, et en évacuant Berlin. Quant à Joseph, je le dédommagerai.»

Ce fut alors que le congrès d'Erfurt eut lieu. Son motif ne pouvait être

celui d'y soutenir les droits des Ottomans. L'armée française,

imprudemment engagée au milieu de l'Espagne, n'y était point heureuse.

La présence de son chef, et celle de ses armées du Rhin et de l'Elbe, y

devenaient de plus en plus nécessaires, et l'Autriche avait saisi cet

instant pour s'armer. Inquiet sur l'Allemagne, Napoléon a donc voulu

s'assurer des dispositions d'Alexandre, conclure avec lui une alliance

offensive et défensive, et même occuper cet empereur par une guerre.

C'est pourquoi il lui abandonne la Turquie jusqu'au Danube.

Ainsi la Porte crut bientôt avoir à nous reprocher la guerre qui se

ralluma entre elle et les Russes. Cependant, en juillet 1808, Mustapha,

renversé du trône, ayant fait place à Mahmoud, celui-ci avait annoncé

son avénement à l'empereur des Français; mais Napoléon, forcé de ménager

Alexandre, et tout plein du regret de la mort de Sélim, détestant la

barbarie des Musulmans, et méprisant un gouvernement si peu stable, ne

répondait pas depuis trois ans au nouveau sultan, et paraissait ne pas

le reconnaître.

Il était dans cette position douteuse avec les Turcs, quand tout-à-coup,

le 21 mars 1812, six semaines seulement avant la guerre de Russie, il

demande à Mahmoud son alliance; il exige que, cinq jours après cette

communication, toute négociation des Turcs avec les Russes soit rompue;

enfin qu'une armée de cent mille Turcs, commandée par le sultan, soit

rendue sur le Danube en neuf jours. Ce qu'il offre pour prix de cet

effort, c'est cette même Valachie, cette Moldavie que, dans cette

circonstance, les Russes étaient trop heureux de rendre au prix d'une

prompte paix; c'est aussi cette même Crimée, promise à Sélim six ans

plus tôt.

On ignore si le temps que devait mettre cette dépêche à arriver fut mal

calculé, si Napoléon crut l'armée turque plus forte qu'elle ne l'était,

ou s'il espéra surprendre et enlever la détermination du divan par une

proposition subite aussi avantageuse. Ce qu'on ne peut présumer, c'est

qu'il ignorât que les usages invariables des Musulmans s'opposaient à ce

que le grand-seigneur commandât en personne son armée.

Il paraît que le génie de Napoléon ne put s'abaisser jusqu'à supposer au

divan la stupide ignorance qu'il montra de ses véritables intérêts.

Après l'abandon qu'en 1807 l'empereur des Français avait fait des

intérêts de la Turquie, peut-être ne calcula-t-il pas assez que les

Musulmans se défieraient de ses nouvelles promesses; qu'ils étaient trop

ignorans pour apprécier le changement qu'alors de nouvelles

circonstances avaient imposé à sa politique; que ces barbares

comprendraient encore moins tout l'éloignement qu'à cette époque ils lui

avaient inspiré par la déposition et par le meurtre de Sélim, qu'il

aimait, et avec lequel il avait espéré faire de la Turquie d'Europe une

puissance militaire capable de résister à la Russie.

Peut-être aurait-il encore entraîné Mahmoud dans sa cause s'il se fût

servi plus tôt de plus grands moyens; mais, comme il l'a dit depuis, il

répugna à sa fierté d'employer la corruption. Nous le verrons d'ailleurs

bientôt hésiter à s'engager contre Alexandre, ou trop compter sur

l'effroi que ses immenses préparatifs inspireraient à ce prince. Il se

peut encore que les dernières propositions qu'il avait à faire aux Turcs

étant une déclaration de guerre contre les Russes, il les ait retardées

pour mieux tromper le czar sur l'époque de son invasion. Enfin, soit

toutes ces causes, soit confiance motivée sur la haine des deux nations,

et sur son traité d'alliance avec l'Autriche, qui venait de garantir aux

Turcs la Moldavie et la Valachie, il retint dans sa route l'ambassadeur

qu'il leur envoyait, et attendit, comme on vient de le voir, au dernier

moment.

Mais les envoyés russes, anglais, autrichiens, suédois même, entouraient

le divan, et, d'une commune voix, ils lui dirent: «Que les Turcs ne

devaient leur existence européenne qu'aux divisions des princes

chrétiens; que, dès que ceux-ci seraient réunis sous une même influence,

les Mahométans d'Europe seraient accablés, et que l'empereur des

Français étant près d'atteindre à cet empire universel, c'était donc lui

qu'ils devaient le plus redouter.»

À ces discours se joignirent les efforts des deux princes grecs Morozi.

Ils étaient de la même religion qu'Alexandre: ils en attendaient la

Moldavie et la Valachie. Riches de ses bienfaits et des trésors de

l'Angleterre, ces drogmans éclairèrent l'ignorante insouciance des Turcs

sur l'occupation et les reconnaissances militaires des frontières

ottomanes par les Français. Ils firent bien plus: l'un d'eux se rendit

maître de l'esprit du divan et de la capitale; l'autre de celui du

grand-visir et de l'armée; et, comme le fier Mahmoud résistait et ne

voulait accepter qu'une paix honorable, ces perfides Grecs firent

débander son armée, et le forcèrent, par des soulèvemens, à signer avec

les Russes le traité honteux de Bucharest.

Telle est, dans le sérail, la puissance de l'intrigue: deux Grecs, que

les Turcs méprisaient, y décidèrent du sort de la Turquie malgré le

sultan. Celui-ci, dépendant des intrigues de son palais, comme tous les

despotes qui s'y renferment, céda; les Morozi l'emportèrent, mais

ensuite il leur fit trancher la tête.

Histoire de Napoléon et de la Grande-Armée pendant l'année 1812. Tome I · 第 8 / 58 题