«P. S.--Pense à ce que je t’ai dit pour le vieux. On a encore besoin
de lui.»
Ce que j’ai fait alors, j’en ai du remords plus que de mon crime. Sans
dire un mot, de mon poing fermé, je frappai Lucienne au visage. Elle
gémit. Je l’injuriai:
--Saleté!... Tu n’es pas une femme. Tu es une chienne. Tu caresses
l’homme qui te nourrit. Tu caresses l’homme qui te donne des coups... Il
te rossait, ton maquereau; il avait raison puisque c’est comme ça qu’il
faut te prendre... Moi, je ne savais pas, mais il est encore temps...
Tiens!
Je la frappai encore; elle fit entendre un nouveau gémissement. Je lui
dis:
--Tiens, tu me dégoûtes!
Mais j’ajoutai:
--Tu vas t’habiller tout de suite et venir avec moi. Nous partons ce
soir, très loin. Je ne veux pas que tu le revoies. Allons, dépêche-toi!
Elle fit non de la tête, son visage caché dans ses bras.
--Alors quoi, tu veux rester avec lui?... Ça n’est pas possible.
Rappelle-toi. J’ai tout sacrifié pour toi... Je veux que tu saches... Si
tu savais, tu comprendrais peut-être. Je ne suis pas un peintre connu.
Je suis un pauvre diable de comptable... Tu as pu voir que j’étais
capable de faire tout de même des choses très bien. Au lieu d’en
profiter moi-même, je t’ai tout donné; et ça n’est pas possible que tu
aimes un type qui te prenait tout, qui n’avait pas de cœur, pas
d’éducation, pas de délicatesse... Voyons, ma petite Lucienne...
Elle ne répondit pas, le visage toujours caché. D’une voix humble et
prêt à toutes les capitulations, j’ai posé alors cette question qui
révélait ma naïveté infinie.
--Alors, Lucienne, tu ne m’aimes pas?
Et j’écartai ses bras, ayant à ce moment, je le jure, l’unique désir de
l’embrasser.
Elle ne pleurait pas. Elle souriait, d’un sourire qui me parut un atroce
défi.
Le petit poignard était là... Je ne crois pas qu’elle ait poussé un cri.
Et lorsque j’ai fini de frapper, j’ai entendu ma voix qui disait:
--Allons, c’est fini, Lucienne... Habille-toi, viens!
Je me rappelle encore que, pour sortir de la maison de Lucienne, je n’ai
pas eu à demander le cordon au concierge parce que quelqu’un rentrait à
ce moment... J’ai dit machinalement «pardon»! et je me suis effacé
devant cet homme qui venait de pousser la porte. Je ne l’ai pas regardé,
je ne l’ai pas remarqué, mais plus tard, en évoquant ce souvenir presque
inconscient, j’ai pensé que ça devait être l’amant de cœur de Lucienne
qui venait au rendez-vous et qui, lui aussi, marchait vers la mort.
Et je me rappelle aussi que, deux heures plus tard, je me suis retrouvé
dans le bar situé au rez-de-chaussée de mon misérable hôtel; j’avais
devant moi mon cinquième petit verre d’eau-de-vie.
Des voyous et des filles, attablés, me regardaient à la dérobée avec une
curiosité discrète (c’est un monde où on ne se mêle guère des affaires
des autres) pendant que je grattais de l’ongle, machinalement, des
éclaboussures de sang séché qui maculait mes manchettes.
Le sang de la femme que j’avais férocement, injustement assassinée... de
la seule femme qui, depuis que j’ai atteint l’âge d’homme, ait bien
voulu faire semblant de m’aimer.
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