Je l’ai assassinée et, je ne sais pas comment la chose a pu se faire,
bien que dix fois chaque nuit, au cours d’un rêve affreux, je répète le
geste que j’ai fait lorsque je l’ai frappée.
Lorsque, ce soir-là, je suis revenu chez elle, j’avais le cœur plein de
tendresse et de pardon. J’avais compris qu’elle n’était pas coupable
envers moi. Depuis si longtemps, elle était sous la domination de cet
être que je devais considérer comme son bourreau, et dont je comprenais
maintenant qu’elle n’avait pas su s’affranchir. C’était pour ne pas me
faire de peine qu’elle ne m’avait pas révélé cette situation... Mais
maintenant, j’allais la reprendre; j’allais la défendre.
La concierge ne m’a pas vu monter; un peu plus tard, elle ne m’a pas vu
descendre. A cela, je dois sans doute de n’avoir pas été soupçonné...
Mais qui donc, me connaissant, m’aurait soupçonné?
J’avais la clef du petit appartement. J’ai trouvé Lucienne couchée. Pour
effacer le moment de gêne qu’elle pouvait avoir au souvenir de ma
dernière visite, je me suis penché vers elle et je l’ai embrassée en
murmurant:
--Ça ne fait rien, ma petite chérie, ça ne fait rien.
J’avais l’impression que c’était moi qui lui demandais pardon.
Elle s’est dégagée trop vite de mes bras, et elle m’a dit, d’une voix où
j’ai voulu sentir une émotion:
--Je croyais que tu ne reviendrais pas.
--Si, ma Lucienne... Je suis libre maintenant... Ma femme...
J’ai voulu lui raconter la nouvelle que je lui apportais cinq jours
avant quand j’étais si heureux, quand j’étais si mal tombé... Mais il
était écrit que cette histoire, je ne la lui raconterais pas.
Dès les premiers mots je me suis senti glacé en comprenant que ça ne
l’intéressait pas.
Je me suis tu brusquement. Elle se taisait aussi. Tous deux nous
considérions l’esquisse du tableau inachevé que j’avais laissé chez
elle: ce tableau représentait une dame très élégante, assise dans une
pâtisserie à côté de son chien, également assis sur une chaise devant
une assiette de gâteaux; et dehors, collés à la vitre de la pâtisserie,
des figures de gosses faméliques.
Lucienne m’a dit:
--Tu pourras revenir ici pour le finir, ton tableau.
L’irritation a commencé à monter en moi, parce qu’en elle, cette phrase
m’a révélé un calcul: un calcul qui n’était pas d’elle, mais suggéré par
un autre... Par l’autre.
Mais machinalement, je commençais à me déshabiller, en pensant qu’elle
ne m’avait pas dit gentiment: «Tu viens!» comme tant de fois...
C’est alors qu’elle m’a dit:
--Tu sais... Ce n’est pas la peine de te coucher... Mes parents doivent
venir me voir... Alors, tu comprends ça ferait mauvais effet... Tu
ferais mieux de t’en aller et de revenir demain.
Pourquoi ai-je eu soudain l’impression qu’elle mentait, alors que
toujours, sans que rien m’avertît, j’avais accepté ses mensonges?
Je lui ai dit durement:
--Tes parents ne viendront pas te voir à cette heure-ci... Et puis, tu
es donc réconciliée avec tes parents? Je croyais qu’ils ne te voyaient
plus?
Elle a répondu d’un air las...
--Ah bon! Comme tu voudras...
A ce moment, mon regard est tombé sur un livre qu’elle lisait quand
j’étais arrivé, et dont les pages n’étaient pas coupées entièrement;
puisqu’un petit poignard oriental qui lui servait de coupe-papier
marquait le passage où elle s’était arrêtée... Mais cette autre chose
qui a fixé mon regard: le coin d’une lettre qui était dans le livre et
qui dépassait.
J’ai ouvert le livre. Le petit poignard est tombé. J’ai pris la lettre.
Elle se composait de quelques mots, mais c’était encore trop.
Ma gosse,
«Je reviens samedi soir, attends-moi vers les onze heures. Si tu es
gentille, je resterai avec toi jusqu’au dimanche matin.
Je t’embrasse,