--Monsieur a connu Clara Wood. Il s’imagine que ça suffit pour
travailler comme elle... Moi aussi, je l’ai connue. J’ai couché avec
elle...
--Et moi aussi, a murmuré le petit homme avec fatuité.
J’ai crié:
--Salauds! Mais maintenant qu’elle est morte, vous pouvez baver sur elle
tout ce que vous voulez!
Les deux personnages se sont regardés avec étonnement, pendant que je
sortais en claquant la porte, après avoir laissé tomber sur le plancher
les deux tableaux, si manifestement faux qu’ils n’avaient pu tenir le
coup aux yeux des connaisseurs...
Ce jour même j’ai trouvé du travail. Des copies dramatiques à faire chez
moi (chez moi!). J’ai une belle écriture et, en travaillant assidûment,
mon employeur m’a certifié que je pouvais me faire jusqu’à huit francs
par jour.
Mais je ne travaille pas assidûment. Je cherche d’autres façons de
m’abrutir.
Je bois dans l’ignoble petit bar attenant à mon ignoble hôtel, et je ne
suis même plus dégoûté par les êtres que j’y retrouve chaque soir. C’est
là que mon voisin le marlou attend sa compagne qui fait les cent pas
sous la voûte du métro du boulevard de la Chapelle et dont j’entends les
gémissements tard dans la nuit, lorsque son maître la châtie de sa
malchance ou de sa nonchalance au travail.
Je monte dans ma chambre le plus tard possible, quand on me chasse du
bar pour cause de fermeture. Je monte avec la terreur de mes obsessions
nocturnes. J’ai peur de m’endormir. Je souhaite que mon voisin le marlou
prolonge les scènes qui au début m’étaient odieuses. Je souhaite qu’il
me tienne longtemps éveillé en battant sa femme. Parce que, dès que je
commence à dormir, ça commence.
C’est pendant mon sommeil que le Grand Tourmenteur me donne un
avant-goût des supplices éternels; le sommeil, c’est déjà une autre vie.
Et l’ingéniosité du Grand Tourmenteur est infinie.
Il arrive, quand je sombre dans l’abîme plein de monstres et
d’effroyables possibilités où se débat mon impuissance assez consciente
pour être douloureuse, il arrive que les deux amants séparés par la mort
reviennent pour me torturer. Ces deux amants qui me hantent aussi dans
l’état de veille...
Je les vois couchés et nus, échangeant des caresses précises et odieuses
qui m’affolent.
Parfois, il arrive aussi que des choses plus affreuses m’apparaissent
dans un décor plus sinistre.
J’erre dans un cimetière, le cimetière où je sais qu’on a enterré ma
petite Lucienne. Et je marche comme on marche dans les rêves, espérant
la rencontre d’un doux fantôme, d’une petite ombre diaphane, d’une
apparition apaisante.
J’arrive devant sa tombe. Je soulève la lourde pierre qui la couvre
aussi facilement qu’on soulève le couvercle d’une boîte de cigares...
Elle m’apparaît. Elle n’est pas seule. Ils sont encore ensemble, enlacés
dans le cercueil pourri, comme dans un lit.
Je me précipite sur son corps pour le reprendre. Je l’embrasse...
Horreur! Un ver me rampe à la lèvre!
Je me réveille en hurlant. De l’autre côté de la cloison, une voix
s’élève, la voix du marlou qui, jusqu’à trois heures du matin, m’a tenu
éveillé par son sabbat infernal:
--Ça ne va pas bientôt finir, cette vie-là!...
Pour me délivrer de ma plus abominable obsession, j’ai voulu aller sur
la tombe de Lucienne, avec de vagues idées mystiques de pardon ou
d’exorcisme qui libéreraient mes nuits. Sur la tombe de Lucienne, je
pourrais sans doute pleurer, souffrir d’une souffrance plus apaisée et
plus humaine. Oui... Je n’ai pas pu suivre le corps de ma Lucienne
lorsqu’on l’a conduit au cimetière. Je n’ai pas pu, et l’obstacle était
en moi.
Mais je me suis fait violence. J’ai marché jusqu’au cimetière de
Bagneux. J’ai erré parmi les morts, sans trouver celle que je cherchais,
dans la foule innombrable et immobile où chacun affiche son nom et cache
son visage.
Je suis revenu à pied... J’ai passé par l’avenue du Bois de Boulogne. A
la place même où, jadis, je passais mes mornes après-midi du dimanche
avec la femme que je croyais ma femme, tous deux assis sur des chaises
de fer à regarder d’un air stupide le défilé des passants, j’ai regardé
autour de moi, sous la nostalgie de mes placides ennuis d’autrefois,
avec le regret d’un abrutissement animal qui m’apparaît aujourd’hui
comme un état enviable de bonheur relatif.
... Et j’ai vu, assis sur deux chaises de fer, regardant d’un air
stupide le stupide défilé des passants, M. et Mme Alexis Godard.
L’héroïque adjudant semblait aussi bien aplati par l’usage domestique
que peut l’être une peau d’ours un peu râpée et convertie en descente de
lit. L’expression de sa physionomie expliquait d’ailleurs le succès de
l’explication qu’il a donnée et que les journaux ont publiée par la
suite pour justifier sa disparition et faciliter la régularisation de sa
situation civile et militaire... Il a invoqué l’amnésie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est au Palais de Justice, pendant qu’on jugeait André Joguin,
l’assassin présumé de Lucienne, que j’ai connu les heures les plus
fiévreuses de ma nouvelle vie. L’intense intérêt de ce nouveau drame a
fourni, pendant quelques jours, une diversion à mes tortures intimes.
Bien avant l’heure fixée pour les débats, j’attendais l’ouverture des
portes de la Cour d’Assises; puis, debout et haletant, je restais
debout, jusqu’à la fin, au milieu d’un public qui assistait à ce procès
avec un simple intérêt de curiosité, comme on assiste à une pièce de
théâtre.
J’eus une minute d’émotion intense lorsque le président, à la suite d’un
incident d’audience qui avait provoqué une manifestation parmi le
public, menaça de faire évacuer la salle... J’avais le droit d’être là,
plus que n’importe qui... Je ne voulais rien perdre de ce que j’avais si
chèrement acheté.
Certes, si j’avais été juré, je n’aurais pas jugé l’accusé comme il
avait le droit de l’être, suivant une conscience impartiale; car je le
haïssais de toutes les forces de mon âme, et j’avais soif de son sang.
Mais il faut reconnaître que, dès son entrée dans le box des accusés,
André Joguin, poussé par une force diabolique qui abolissait en lui
l’instinct même de la conservation, a fait tout ce qu’il a pu pour se
rendre haïssable aux yeux des juges qui ne le connaissaient pas, de ces
jurés pour qui tout accusé est en principe un garçon sympathique.
Il a montré une telle vulgarité prétentieuse, une telle inaptitude à
l’émotion, une telle inhumanité dans le sens le plus cruel du mot, qu’il
était impossible qu’il ne fût pas condamné. L’égoïsme monstrueux qu’il a
révélé dans les termes les plus cyniques lorsque le président lui a
reproché la façon dont il a constamment exploité la pauvre petite
victime, a soulevé parmi le public, à plusieurs reprises, une rumeur
d’indignation.
Le président, notamment, lui a fait un reproche sous lequel n’importe
quel homme ayant un peu de cœur eût courbé la tête:
--Enfin, voilà une jeune femme charmante, ayant un véritable talent
d’artiste et dont le travail servait uniquement à entretenir votre
paresse et vos vices... Vous lui preniez tout, vous la priviez de tout,
et vous la maltraitiez par surcroît...
A ces reproches, cet être abject, tranquillement, opposait toujours la
même réponse stupide:
--C’était régulier...
De même qu’aux accusations, il opposait toujours la même réponse trop
raisonnable, exaspérante d’égoïsme monstrueux:
--Ça n’était pas mon intérêt de la tuer.
Mon témoignage devant le juge d’instruction, concernant la scène
violente qui avait eu lieu sur l’avenue Trudaine, a produit la plus vive
impression lorsqu’il a été lu à l’audience. Le président, incidemment, a
mentionné la disparition du témoin, dont il a été impossible de trouver
la nouvelle adresse; il ne se doutait pas que le témoin était là, à
quelques pas de lui.
Malgré tout, je suis persuadé qu’André Joguin n’eût pas été condamné à
mort si son casier militaire n’avait pas été déplorable... A chaque
session de la Cour d’Assises, l’auteur de quelque crime monstrueux
bénéficie d’un acquittement ou de l’octroi de circonstances atténuantes
parce qu’il a été un héros pendant la guerre ou simplement un bon soldat
pendant la paix. Quelques mots d’éloge prononcés à la barre, par un
colonel, sur des faits qui n’ont aucun rapport avec la cause, valent
mieux que toutes les plaidoiries du monde. Or, André Joguin a fait son
service dans les bataillons d’Afrique, et l’amnistie, après la guerre
est venue à point pour atténuer les effets de ses absences illégales. Ce
sont-là des choses qui impressionnent le public beaucoup plus que
l’assassinat d’une pauvre petite fille.
Mais malgré moi, mes yeux, pendant le procès, se portaient toujours sur
la table où reposaient les pièces à conviction: le petit poignard
japonais avec lequel elle coupait les pages des livres nouveaux que je
lui apportais, et qui était là, rouillé de son sang... Sa montre, une
petite montre en or que je lui avais donnée et qu’on a retrouvée dans la
poche de cet être immonde... ses draps, qui ont été agités par ses
mouvements d’amour et ses sursauts d’agonie, ses draps sur lesquels les
mains de cet homme ont laissé leurs empreintes sanglantes...
Le public a applaudi lorsque la sentence a été prononcée. Je n’ai pas
applaudi, mais mon cœur a bondi de joie dans ma poitrine.
Je l’avais déjà condamné.
Je l’avais condamné parce qu’il est coupable d’avoir été aimé d’elle,
follement, lui, qui lui devait tant... comme j’aurais voulu être aimé,
moi qui l’aimais tant, moi à qui elle devait tout...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne crois pas être cruel, même sous l’aiguillon de la haine.
Et ce n’est pas pour voir couler le sang du seul être par qui j’ai
jamais connu la haine, que ce matin, j’ai voulu assister à la mort
d’André Joguin.
Un autre sentiment me poussait, qui peut-être est moins avouable encore:
je voulais savoir si cet homme saurait mourir courageusement, s’il
aurait cette supériorité sur moi, qui suis irrémédiablement lâche.
Presque tous les assassins meurent avec courage...
Parce que ce sont des brutes, dont les nerfs n’ont pas cette sensibilité
qui torture et humilie les lâches raffinés? Parce qu’ils sont dépourvus
de cette imagination qui nous représente les horreurs de la mort et les
hypothèses effroyables de l’au delà?
Ça ne fait rien... L’héroïsme est une attitude, et les criminels sont
vraiment des héros, qui acceptent leur fin brutale avec sincérité. Il me
déplairait qu’André Joguin pût se comporter en héros...
Je me suis levé avant l’aube. J’ai été là-bas à pied. A cette heure
matinale, le métro ne marchait pas encore.
Je n’ai pas vu grand’chose.
Sur la petite place où devait avoir lieu l’exécution, la police à pied
et à cheval masquait le spectacle en contenant une foule ignoble. Des
oiseaux de proie, des oiseaux de nuit étaient assemblés, venus de nulle
part, comme viennent les vautours de la jungle lorsqu’un animal va
mourir.
Un garde municipal, avec dégoût, faisait ruer son cheval dans les
privilégiés qui étaient au premier rang.
--Eh! On ira prendre un verre après? me dit d’une voix rauque un
individu qui se tenait près de moi et qu’accompagnait une fille en
cheveux.
Je regardai l’homme. Je reconnus le marlou, mon voisin. Plusieurs fois,
je l’avais croisé dans l’escalier de l’hôtel; jamais il ne m’avait
parlé, et je me faisais cette illusion qu’il ne me parlait pas parce
qu’il sentait confusément que nous n’avions rien de commun. Mais là,
devant cette guillotine que j’apercevais par intervalles lorsque se
déplaçait le cheval du municipal qui nous masquait la vue, nous avions
vraiment quelque chose de commun... Du moment que je me trouvais là,
j’étais un copain. Il était autorisé à se montrer familier. Et la fille
en cheveux m’adressait, de sa bouche édentée, un sourire de complicité.
Je répondis poliment:
--Je n’ai pas soif.
Mon voisin insista avec une courtoisie excessive.
--Ça sera ma tournée.
Et il ajouta pour montrer son expérience:
--Tout à l’heure, vous aurez soif... Après, on a toujours soif.
Puis il me donna des explications comme on en donne à un invité pour
s’excuser d’un retard:
--C’est long... C’est toujours long... Ils commencent par le réveiller
et il y a bien dix minutes de conversation. Et puis, ils lui coupent les
cheveux et ils lui font sa toilette. Et alors, c’est le ratichon qui
s’amène... Il entend la messe si c’est son idée d’entendre la messe!...
Une demi-heure de gagnée pour lui... Mais à quoi que ça sert?
Je me mets à la place d’André Joguin. Je me demande si, à sa place, je
demanderais à entendre la messe. Oui... C’est une demi-heure de gagnée
comme dit mon copain le marlou... Et je suis lâche...
Il continue:
--Par exemple, moi, j’accepterais la cigarette et le verre de rhum... Je
n’ai jamais refusé une politesse, du moment que c’est offert de bon
cœur.
La fille rit et se frotte amoureusement, contre son homme...
Quelques minutes peut-être s’écoulent qui me semblent interminables.
--Il a dû entendre la messe, ce ballot-là! fait mon voisin le marlou,
d’un ton où perce sa réprobation pour la vedette, qui, ayant passé trop
de temps à sa toilette, fait attendre aux spectateurs le lever du
rideau.
Mais une agitation nouvelle se manifeste, parmi les chevaux des
municipaux avant que s’ouvre la porte de la prison; puis une rumeur
discrète, comme à la sortie des concurrents sur la piste un jour de
Grand Prix, ou à l’entrée du taureau sur l’arène, un jour de corrida.
La fille est à quatre pattes, pour essayer de voir quelque chose
par-dessous le cheval qui est devant nous. Elle ne voit peut-être rien,
mais elle explique ce qu’elle pourrait voir.
--Comme il est pâle!
Il a peur... Tant mieux! Je suis content qu’il soit pâle et que ses
genoux se dérobent sous lui.
Je ne vois pas, mais soudain j’entends... J’entends une voix tragique,
désespérée, brusquement coupée par un «bruit sourd» qui précède, dans
les comptes rendus des envoyés spéciaux à la guillotine, la conclusion
traditionnelle: «Justice est faite».
Et la voix crie:
--Je suis innocent!... Je suis inn...
Il peut toujours crier, cet homme qui parut si évidemment coupable qu’un
jury parisien l’a condamné, et qu’un président de la République ne lui a
pas fait grâce de la vie...
Personne n’ajoute foi à cette protestation suprême.
Personne, excepté moi...
Je le sais bien qu’André Joguin est innocent du meurtre de ma
Lucienne...
Je le sais bien, puisque c’est moi qui l’ai assassinée...