Bien qu’il ne me la demande pas, je lui fournis l’explication de ma
situation conjugale fort exceptionnelle... et même alors, M. Desrumeaux
ne donne aucun signe de gaieté. Ce magistrat est un homme étonnant.
Il s’excuse (c’est la troisième fois) de me demander si je fournissais à
Mlle Clara Wood des subsides importants, lui permettant de mener un
certain train de vie...
Une seconde j’hésite à lui dévoiler le secret des tableaux. En le
faisant, je couperais court aux révoltantes combinaisons que préparent
M. Wallstein et le ménage Pelletier... Mais ainsi je reprendrais à
Lucienne ce que je lui ai donné de moi; c’est une chose que je ne peux
plus faire, maintenant... Si ce misérable qui est en prison révèle la
chose, je ne lui opposerai pas de démenti; mais moi, je ne veux rien, je
ne peux rien reprendre sur le cadavre de cette femme que j’ai follement
aimée vivante et qui, morte, conserve encore cette parure.
Je réponds à la question du juge:
--Non, Monsieur le juge... Je vous ai dit tout à l’heure que j’étais
caissier dans une maison de bonneterie en gros... Comment avec 1.500
francs par mois, aurais-je pu entretenir une maîtresse en dehors de mon
ménage?
Pour la première fois, depuis le début de cet entretien, les yeux de M.
Desrumeaux révèlent une impression; c’est une impression d’étonnement.
Il me considère et fait:
--Alors...
Puis, vivement, se rendant compte que sa surprise n’a rien de flatteur
pour moi, il fait:
--Bon, bon...
Mais j’ai compris. M. Desrumeaux voulait dire, en termes adoucis:
«Alors, si vous ne lui donniez pas d’argent, comment se fait-il que
cette jolie fille couchait avec vous?»... Oui, j’ai compris, mais
compris trop tard; j’aurais dû comprendre lorsque j’ai fait la
connaissance de Lucienne.
Il enchaîne de façon, peut-être, à avoir la solution du problème par une
autre voie:
--Quand et comment avez-vous connu Mlle Clara Wood?
--Elle n’était pas à ce moment, Mlle Clara Wood. Je l’ai rencontrée, une
nuit...
Je raconte au juge ce qui s’est passé, il y a plusieurs mois, sur
l’avenue Trudaine, à deux heures du matin. J’ai pleinement conscience
qu’ainsi j’aggrave la situation du coupable présumé.
--Et... depuis, saviez-vous qu’elle revoyait assidûment André Joguin?
Je ne veux pas raconter à ce juge que Lucienne avait trouvé moyen de me
présenter son amant de cœur comme étant son frère... Ça donnerait trop à
Lucienne, la figure d’une coquine, et à moi, la figure d’un jobard.
Je réponds:
--Je l’ai appris, ces derniers temps. C’est à partir de ce moment que
j’ai cessé de voir... Mlle Clara Wood.
--Pourtant, on a trouvé au domicile de la victime un pneumatique par
lequel vous annonciez votre visite pour 9 heures du soir, le jour même
où elle devait être assassinée?...
--Oui, j’avais l’intention de lui rendre visite... Une faiblesse,
Monsieur le juge... J’avais beaucoup d’affection pour elle. Et puis,
j’ai pensé qu’il vaudrait mieux que je n’y aille pas, que je ne risque
pas de me laisser reprendre. Ça m’a semblé plus raisonnable.
La voix de M. Desrumeaux répète, comme un écho:
--Plus raisonnable...
Il approuve ma conduite.
Mais pourquoi, ayant fini de m’interroger, éprouve-t-il le besoin de me
faire un peu de morale?
Il me dit:
--Voyez-vous, Monsieur Legrand, ce sont des aventures dangereuses à
notre âge et qui, ordinairement tournent mal. Il vaut mieux rester
tranquille dans notre famille...
Il a une famille, M. Desrumeaux? Et puis il est bien gentil de me parler
de «notre» âge. Il a bien quinze ans de plus que moi... C’est toujours
le plus vieux qui dit au plus jeune «à notre âge»...
Je sors du Palais de justice, et je me trouve à six heures à la porte
d’un grand atelier de couture de la rue du Quatre-Septembre. Des
messieurs d’un certain âge, qui manifestent une certaine nervosité, et
des gigolos d’une correction glaciale et tranquille, attendent en même
temps que moi. Tous se regardent avec une certaine gêne; les messieurs
âgés parce qu’ils se sentent un peu déplacés et ridicules; les gigolos
parce qu’ils se demandent si, tout à l’heure, ils ne vont pas se trouver
deux ou trois à se précipiter (je me trompe; les jeunes gens de cette
génération ne se précipitent pas vers les femmes), à s’avancer à la
rencontre d’une même personne... On voit ça tous les soirs à six heures,
à la sortie de tous les ateliers; toutes les nuits, à minuit, à la
sortie des artistes de tous les théâtres et music-hall.
Je suis ému comme au temps où, dans ma jeunesse, j’attendais la femme
aimée devant sa porte... pour me sauver dès que je l’apercevais, sans
avoir osé lui parler.
Cependant, c’est Yvonne que j’attends, la petite camarade de Lucienne.
Je voudrais parler d’_Elle_ avec quelqu’un qui l’a aimée, qui a reçu ses
confidences, qui a su le fond de son cœur... Yvonne est une bonne petite
fille; je vais l’inviter à dîner; pendant quelques heures, je ne serai
pas seul; je pleurerai librement, elle me consolera... Je la reverrai de
temps en temps, souvent... Et mon égoïsme d’homme ébauche un nouveau
roman.
Yvonne paraît sous la voûte, et se dirige vers la sortie, à petits pas
pressés. Elle m’aperçoit, et, après un moment d’hésitation à peine
perceptible, vient vers moi.
--Tiens! Monsieur Legrand!... Ah! Si je croyais vous voir par ici!
Je suis embarrassé de ma contenance, et d’autant plus, que deux petites
ouvrières en passant à côté de nous, me considèrent d’un regard étonné,
et que l’une d’elles murmure en s’éloignant:
--Ça doit être son père. Je lui avais bien dit qu’elle se ferait paumer!
Nous restons silencieux un bon moment. Puis Yvonne trouve quelque chose
à dire:
--Hein! Croyez-vous?
Je réponds:
--Oui...
Elle ajoute, avec une précision cruelle:
--Je l’avais toujours prévenue que ça finirait mal, avec ce type-là...
Qu’est-ce que vous voulez. Elle l’avait dans la peau... C’est
malheureux...
Oui, c’est malheureux.
Je fais un effort pour dominer ma timidité.
--Écoutez, ma petite Yvonne, si vous êtes libre ce soir, voulez-vous
dîner avec moi, en camarade, quelque part? Nous bavarderons... J’ai
tellement de choses à vous dire.
--C’est que, ce soir, justement... Mes parents ne sont pas prévenus.
Mais pendant que je faisais mon invitation, j’ai saisi un sourire
d’Yvonne que j’ai d’abord interprété dans un sens flatteur. Et puis je
me suis rendu compte très vite, à la façon dont le sourire s’est
brusquement effacé sous mon regard, de ce qu’il ne s’adressait pas à
moi, mais à un autre par-dessus mon épaule.
Je le vois, l’autre, ou plutôt je vois son reflet dans la glace d’une
porte vitrée qui est devant moi. C’est un gigolo qui, d’un mouvement
lent et continu, passe sur sa joue le revers de sa main droite. Ce geste
distingué, dans le milieu auquel appartiennent Yvonne et le gigolo, a
une signification très précise: «La barbe!»
Le gigolo, me voyant parler à sa petite amie, ne me fait même pas
l’honneur d’être jaloux de moi. Il m’a reconnu tout de suite pour ce que
je suis: un vieux raseur inoffensif, mais par qui, il ne faut tout de
même pas se laisser embêter.
--Adieu, Yvonne...
--Au revoir, Monsieur... Je vous demande pardon. On m’attend. Ah! C’est
bien triste tout de même... Cette pauvre Lucienne! Il faut vous faire
une raison... Au revoir, Monsieur Legrand.
Elle est déjà au bras du gigolo: et elle rit...
En somme, pour moi, il n’y a plus qu’une solution bien simple, bien
facile... Qu’est-ce que je fiche encore là? Je n’ai plus rien, dans la
vie, qu’un souvenir qui est une torture.
Ma vie animale n’est même pas assurée: je vais me repaître dans
d’infâmes gargotes, me terrer dans un ignoble garno; jusqu’au jour où on
s’apercevra que j’ai pris de l’argent dans la caisse qui m’est confiée;
alors on me mettra à la porte de la maison Henriot; et probablement en
prison... Et on fera un fait-divers dont M. Alexis Godard et sa femme
prendront connaissance avec un vif plaisir. J’ai pris ma revanche, mais
la belle sera pour eux.
En tout cas, seul, toujours seul, sans une affection, sans une
sympathie...
Et surtout le reste, tout ce que je cache...
Alors, je suis descendu sur la berge de la Seine en me répétant que
c’est bien simple et bien facile. Ça ne doit pas durer longtemps; ça
doit être fini tout de suite.
Pas si facile...
Je prends mon élan pour sauter dans l’eau noire. Allons, ouste!... Des
pauvres gens font ça, tous les jours, qui ne font pas figure de héros,
quand on repêche leur corps gonflé.
Leur corps gonflé... Cette prévision seule m’enlève tout appétit de la
mort.
En prenant mon élan pour sauter, je sens très bien que je ne sauterai
pas. J’esquisse la parodie ridicule du clown qui singe l’athlète.
Quelque chose me retient, qui n’est pas une conscience humaine, mais le
goût bestial de la vie. Les bêtes ne se suicident pas.
Je sais très bien que je peux acheter un revolver qui fera de moi un
mort plus présentable... Oui... je mettrai le canon sur ma tempe et le
doigt sur la gâchette; ce sera tout... Je sais très bien que je peux
acheter une corde: j’accrocherai la corde... J’irai peut-être jusqu’à
monter sur un escabeau et à me passer au cou le nœud coulant... Du
chiqué... Du chiqué pour moi-même, sans qu’il y ait personne pour me
regarder.
Je peux bien crâner à mes propres yeux, et me dire que je n’ai pas peur
de la mort, ni de ce qu’il peut y avoir ensuite. Car ensuite, il ne peut
rien y avoir de pire... J’ai peur seulement de la souffrance, d’une
seconde de souffrance, comme chez le dentiste...
Mais c’est encore de la lâcheté.
Il ne me manquait plus que ça, d’être un lâche!
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