Je me suis éveillé, ce matin, épuisé et couvert de sueur, après une nuit
employée à vivre d’affreux cauchemars. Je me suis retrouvé avec
étonnement dans le puant garno du boulevard de la Chapelle où j’étais
rentré hier au soir à moitié ivre... J’avais entendu dire et j’avais lu
dans les romans, qu’en buvant, on arrive à s’étourdir et à endormir sa
souffrance... J’avais bu, tout seul, chez différents marchands de vin;
et l’ivresse avait aiguisé ma souffrance abjecte...
Je m’étais laissé tomber sur un banc du boulevard extérieur, en
sanglotant. Un agent s’était approché, perplexe!... Il est défendu de
dormir sur un banc; aucun règlement ne défend de pleurer. L’agent
s’était éloigné en haussant les épaules.
Puis une rôdeuse était venue et s’était assise près de moi...
En me réveillant, ce matin, j’ai senti un corps de femme contre le mien.
Encore à moitié endormi, je n’avais pas repris conscience de mon
malheur... Lucienne? Adèle?...
Cette femme qui est avec moi dans ce lit sale qui porte sur ses draps
des traces de punaises écrasées, c’est la pierreuse d’hier soir. C’est
moi qui ai voulu l’emmener; je n’acceptais pas l’idée de coucher seul
cette nuit. Je me rappelle son marchandage; je l’ai payée d’avance; elle
a été consciencieuse, puisqu’elle est là... Il lui aurait été facile de
partir cette nuit en emportant ce qui me reste de l’argent.
Cette fille est vieille et hideuse. Elle dort la bouche ouverte,
montrant une mâchoire édentée... C’est ça que j’ai étreint cette nuit
dans l’obscurité. Un homme ivre n’est pas dégoûté. Ce matin je suis
dégoûté. L’odeur de la femme, jointe à l’odeur de la chambre, me lève le
cœur.
Mes vêtements sont jetés sur une chaise. Pourquoi ai-je un frisson à
l’idée de les remettre? Pourtant ils ne sont pas tachés. Hier, j’ai
passé deux heures à nettoyer les taches, avec du savon, dans ma cuvette
ébréchée.
Je me lève, je me débarbouille d’une façon sommaire... Un ronflement se
fait entendre à travers la cloison; c’est mon voisin le marlou; il est
rentré après moi cette nuit, et sa compagne lui a rendu des comptes
qu’il a sans doute jugés satisfaisants, car il a été tout à fait gentil
avec elle; les témoignages de sa satisfaction ont été bruyants et je
n’en ai rien perdu... Quelle horreur! Cet être-là, dans la fureur de la
possession, disait les mêmes mots que je murmurais dans l’ivresse de
l’amour, contre la chair de Lucienne... Tous les hommes sont-ils les
mêmes dans ces moments, qui les rendent semblables aux bêtes et aux
dieux?
Pendant que je m’habillais, une voix éraillée, venant de mon lit m’a
fait tressaillir:
--Donne-moi encore cinq francs... T’as vu que j’ai été gentille.
C’est cette affreuse vieille prostituée en qui l’instinct professionnel
s’est éveillé d’abord, avant qu’elle ait ouvert les yeux.
Je lui donne les cinq francs qu’elle réclame, et je lui dis:
--Il faut que j’aille travailler... Vous remettrez la clef en bas quand
vous descendrez.
Mais à son tour, elle a une recommandation à me faire.
--Tu seras bien mignon de me faire monter un bol de café noir et un
petit verre de marc. Tu paieras, dis, que je soye pas obligée de changer
mon billet.
Je vais à pied du boulevard de la Chapelle à la maison Henriot, en
marchant très vite. Quand on a un gros chagrin ou une angoisse tenace,
on marche toujours très vite dans la rue. Est-ce avec l’illusion puérile
de fuir le cafard, ou bien parce qu’on pense moins quand on a fait un
effort physique? L’idée de l’immobilité, même pour vingt minutes
seulement, dans un tramway ou dans le métro m’est insupportable.
Je fais un détour pour ne pas passer devant un petit restaurant où,
plusieurs fois, j’ai dîné avec Lucienne... Et faisant ce détour, j’ai le
cœur affreusement serré.
J’arrive au bureau, le premier.
--Vous êtes malade, monsieur Legrand? me demande le concierge avec
intérêt... Ça doit être le foie. Il faut faire attention... Je connais
ça, moi aussi.
Il me parle de son foie, et d’une consultation donnée par un médecin qui
voulait l’envoyer à Vichy; à la suite de quoi, ayant eu un billet de
chemin de fer gratuit par un ecclésiastique qui est cousin germain de sa
femme, il a été, de préférence, prendre les eaux à Lourdes et s’en est
fort bien trouvé.
Je suppose d’abord que c’est pour me raconter cette histoire que le
concierge a commencé par me demander si j’étais malade... Mais non. Je
vois mon image dans une glace. J’ai vraiment une sale tête: une tête de
vieux moribond où ne vivent que deux yeux luisants de fièvre, deux yeux
dont le regard est celui d’une bête traquée.
D’ailleurs mes collègues, lorsqu’ils arrivent, ne me ratent pas, bien
que j’aie courbé ma tête sur une colonne d’additions. La méchanceté,
humaine est clairvoyante; elle vient renifler la souffrance, et c’est
une joie, presque un devoir, pour les bêtes fortes ou nombreuses
d’achever les bêtes blessées.
C’est cet imbécile de Bernard qui mène la meute.
--Oh! oh! Père Legrand, vous allez un peu fort... Ça ne vous vaut rien,
à votre âge, de faire la noce avec cette assiduité exemplaire... Vous
commencez à vous décoller sérieusement.
Je réponds avec une grossièreté inaccoutumée:
--Qu’est-ce que ça peut vous foutre?
--Eh! dites donc!... Le jour où vous vous retirerez dans un trou de
banlieue, avec un petit jardin sur le ventre, il faudra que nous nous
cotisions pour vous offrir une belle couronne. Vous ne pensez qu’à vous,
père Legrand. Vous êtes un égoïste...
Cet idiot finit par me laisser tranquille et déplie son journal qu’il
lit et commente à haute voix. Il appartient à cette race très nombreuse
de gens qui, pour comprendre, doivent lire tout haut. Les idées et les
faits ne rentrent pas en eux par les yeux, sous forme de signes
imprimés, mais par les oreilles, comme une histoire que quelqu’un leur
raconterait.
Tous les matins, pendant une demi-heure, il y a, dans les bureaux
d’Henriot Frères, une séance de journal parlé. Les patrons n’arrivent en
général que quarante minutes après l’heure fixée pour l’arrivée des
employés; c’est un tort, même si on considère la discipline comme une
force accessoire des maisons de commerce.
--Oh! En voilà une histoire, fait le jeune Bernard...
«_Un adjudant disparu depuis 1916 retrouve son épouse mariée_». Un nommé
Alexis Godard; il y a même sa tête sur le journal; et la tête de
l’épouse... C’est la tête de l’autre mari que je voudrais voir. On ne
donne pas son nom. On dit que c’est «un honorable fonctionnaire»...
Dites donc, père Legrand, est-ce que votre dame n’est pas une veuve de
guerre? Qu’est-ce que vous diriez si son premier mari revenait pour vous
la réclamer?
Un moment, j’ai pensé que Bernard était exactement renseigné et qu’il
avait amorcé par un prélude perfide une savante persécution. Mais non;
il m’a posé cette question parce qu’il m’a pris, une fois pour toutes,
pour tête de Turc, et que dans ce petit monde de petits employés, on m’a
distribué un rôle de personnage comique; un emploi de ganache fort
réjouissant.
Un personnage comique, moi?... S’ils savaient!
Mais soudain, Bernard pousse un cri:
--Clara Wood a été assassinée!
Je ne bouge pas. Je serais incapable de faire un geste. Je vois à
travers un brouillard, la colonne de chiffres sur laquelle je suis
penché, et ma plume qui danse au bout de mes doigts qui tremblent.
Mais j’écoute avidement. Bernard lit:
Tout Paris apprendra avec stupeur, que Mlle Lucienne Pelletier, qui
depuis plusieurs mois, s’était fait connaître dans les milieux
artistiques, sous le nom de Clara Wood, par la vigueur et
l’originalité de son talent, et dont les toiles commençaient à être
recherchées par les connaisseurs dans le monde entier, vient de périr
victime d’un horrible forfait.
La concierge de Mlle Lucienne Pelletier, surprise de n’avoir pas vu la
jeune artiste depuis deux jours et à laquelle certaines circonstances
aujourd’hui connues de la justice avaient inspiré des soupçons, est
allée hier au soir faire part de ses inquiétudes au commissaire de
police du quartier, qui aussitôt a réquisitionné un serrurier.
Dès que la porte du petit appartement occupé par Clara Wood fut
ouverte, une effroyable vision s’offrit aux yeux des assistants. La
jeune femme était étendue sur son lit rouge de sang, les yeux grands
ouverts et dilatés par la suprême épouvante, la gorge littéralement
hachée de coups de poignard.
L’hypothèse d’un suicide fut aussitôt écartée. L’instrument du crime
ne tarda pas à être retrouvé sur la descente de lit où l’assassin
l’avait jeté. C’est un petit poignard japonais qui servait à Clara
Wood de coupe-papier. La concierge, qui faisait ordinairement son
ménage, affirma que cette arme se trouvait habituellement sur la table
de nuit de la jeune femme. Elle put donner en outre au commissaire des
renseignements précieux que nous ne publierons pas pour ne pas
entraver les recherches de la police.
Nous avons tout lieu de supposer que le criminel tombera prochainement
entre les mains de la justice.
Entre mes doigts plus tremblants, mon porte-plume danse plus fort. Et
mes dents claqueraient si je ne serrais pas mes mâchoires.
--Ça devait lui arriver.
Cette dernière phrase n’est pas une phrase du journal. C’est un
commentaire du jeune Bernard.
--Ça devait lui arriver avec la vie qu’elle menait. Je la connaissais,
moi, Clara Wood... Ça n’est pas vrai? Je ne vous ai pas dit qu’on avait
fait la bringue à Montparnasse avec elle et mon ami André Joguin, qui
était un de ses amants? Ça a dû lui flanquer un coup, à Dédé, quand il a
appris ça ce matin par le journal...
Le jeune Bernard tourne la feuille. Et soudain, d’une voix changée:
DERNIÈRE HEURE.--On a arrêté l’assassin.
Ah? On a arrêté l’assassin...
Mais Bernard ne poursuit pas sa lecture. Il a l’air tout à fait fort
gêné. Il froisse le journal et dit à mi-voix:
--Attention! Je crois que j’entends le patron.
--Mais non, mais non! Le patron ne se permettrait pas de venir nous
déranger si tôt.
Malgré la résistance de Bernard, un de nos collègues lui arrache le
journal des mains, et d’une voix joyeuse poursuit la lecture:
C’est un nommé André Joguin, âgé de 24 ans, et sans profession
avouable...
Les employés de la maison Henriot partent d’un éclat de rire:
--L’ami Dédé!
--Bernard a de jolies relations, messieurs! Ce qu’il nous en mettait
plein la vue avec ce jeune homme distingué et de bonne famille!
Eh bien, quoi! Leur gaieté n’a rien de scandaleux. Ils ne connaissaient
pas la victime, et pour eux ce simple fait-divers peut avoir son côté
comique.
Moi, je suis content qu’on ait arrêté ce sale individu. Plus encore que
ma souffrance, la haine que j’ai contre lui est violente et domine tout.
C’est cet être abominable qui a fait mon malheur. C’est lui qui a causé
le malheur, la honte, la mort affreuse de la femme qui, pour moi, est
encore tout au monde; car dans ma détresse, son fantôme reste à mes
yeux, le seul être vraiment vivant dans un monde vide.
Je ne suis plus capable d’additionner les chiffres. Un encaisseur vient
à mon guichet pour toucher une facture.
--Faites attention, M. Legrand, vous me donnez deux mille francs de
trop... A la fin de la journée, vous pourriez en être de votre poche.
Je m’efforce de rire.
--C’est vrai. Quand je n’ai pas mes lunettes je suis comme aveugle. On
pourrait me prendre ma caisse sous le nez, sans que je m’en aperçoive.
Sournoisement, je broie sous mon talon mes lunettes que j’ai laissé
tomber à terre. C’est une explication à mes mouvements maladroits, à mes
gestes fébriles, à mon air égaré.
Les heures s’écoulent. Je suis abruti par mon idée fixe. A midi, je sors
avec les autres employés parce que je n’ose pas rester seul au bureau;
et je vais chez le petit bistro où, il y a quelques jours, j’ai
rencontré M. Alexis Godard. Quand il m’aperçoit le patron lève les bras
au ciel.
--En voilà une histoire!
Quel idiot, je fais! J’ai cru, sur le moment, qu’il allait me parler de
la mort de Lucienne... Pourquoi me parlerait-il de Lucienne, à moi? Cet
homme ne sait pas ce que j’étais pour elle. Mais je crois que ça se
voit. Et quand je porte les yeux sur moi, je suis étonné de ne pas me
voir en deuil.
Non... Ce bistro veut me parler de l’histoire de l’adjudant, dont il a
reconnu la photo sur le journal.
Il me répète avec conviction:
--Non, vous parlez d’une vache! Alors, c’était ça son affaire
d’héritage? Je me demande si c’est un chopin pour lui... Pourquoi a-t-il
attendu tout ce temps-là avant d’aller la retrouver, sa femme? Sur sa
photo, elle a l’air aussi rosse que lui... Vous la connaissez?
J’affirme que j’ai eu l’occasion de rencontrer Mme Alexis Godard qui a
l’air comme ça, mais qui est une femme charmante.
Je n’ai pas faim. J’ai très soif. Je bois... Des ouvriers et des petits
employés mangent silencieusement et rapidement, en lisant leur journal.
Je m’efforce de maintenir mon regard fixé sur mon verre, pour ne pas
apercevoir sur ces feuilles, à droite, à gauche ou en face, le portrait
de la victime... J’ai là, dans mon portefeuille une photographie de
Lucienne, cette photo sur laquelle elle a un si joli sourire. Je n’ai
pas le courage de prendre ce portrait dans ma poche et de le déchirer...
C’est ce cliché, probablement, qui est reproduit par les journaux? Je ne
peux pas, je ne veux pas le voir...
Lucienne, la gorge hachée de coups de couteau, les yeux figés dans une
expression de terreur... Quelle chose horrible!
Je reviens au bureau. A 3 heures, le concierge vient me prévenir que
quelqu’un, dans sa loge, demande à me voir.
--Quelqu’un?
Ah! Ce n’est qu’un jeune garçon, le fils de mon concierge à moi, je veux
dire de mon ancien concierge qui est maintenant le concierge des époux
Godard. Il tient à la main une grosse valise de toile que je reconnais.
Il comprime avec effort une envie de rire qui semble devenir
irrésistible lorsqu’il échange un regard avec le concierge de la maison
Henriot. Je jurerais qu’il lui a déjà raconté mon histoire; car l’autre
a l’air également fort égayé... Allons, mon aventure ne va pas tarder à
être connue de la maison. Et décidément je suis un personnage comique.
--Monsieur, fait le joyeux jeune homme, c’est vos affaires que je vous
rapporte. Mme Godard les a mises dans cette valise, et elle m’a dit que
vous me donneriez quelque chose pour la course.
A ce dernier trait, je reconnais bien Adèle, et son esprit ingénieux
d’économie; d’ailleurs, nous ne vivons plus sous le régime de la
communauté. Je tends une pièce de quarante sous au jeune garçon, qui
fait une fausse sortie, puis revient vers moi en me tendant une
enveloppe.
--Ah! Et puis il y a aussi ce papier qu’on a apporté à midi à la maison.
C’est à l’adresse de M. Legrand et il y a «Urgent». Maman a donné vingt
sous au bonhomme qui l’a apporté.
Et il tend la main, heureux d’avoir sérié les pourboires.
La lettre est une convocation pour aujourd’hui même, à quatre heures au
Palais de Justice, chez le juge d’instruction «AFFAIRE PELLETIER».
Ah! Il y a encore quelque part une concierge qui aura bavardé.
Je vais trouver le patron.
--Monsieur Henriot, j’aurais besoin de m’absenter une heure. Il faut que
j’aille chez le juge d’instruction, qui m’a envoyé cette convocation...
--Ah! Le juge d’instruction... Il faut y aller... J’espère, père
Legrand, que vous n’avez tué personne?
Nous rions tous les deux. Comme il rit bêtement! Si ce n’était pas le
patron, ce rire m’agacerait. Mais sa question, posée sur le mode jovial,
reste une question. Un patron a le droit de savoir pourquoi son employé
va chez le juge d’instruction... Diable! On emploie pendant des années
un bonhomme qui a l’air de tout repos, et un beau jour, on apprend par
les journaux qu’il est inculpé d’outrage public à la pudeur.
En manière de protestation intérieure contre cette indiscrétion, et
aussi parce que je ne veux rien montrer à personne de ma blessure
profonde et saignante, je me décide à montrer une écorchure
superficielle. Et je mens, tout en disant la vérité.
--Voilà, Monsieur Henriot... Vous avez peut-être appris par le journal
qu’un adjudant disparu depuis la guerre, venait de reparaître et avait
retrouvé sa femme remariée.
--Oui... Eh bien?
--Eh bien, le deuxième mari, c’était moi.
M. Henriot me regarde avec des yeux arrondis par la stupeur; puis, quand
il a compris, part d’un éclat de rire vraiment désobligeant pour moi, et
que, moins poli que le fils du concierge, il ne cherche pas à retenir...
Il peut rire, puisqu’il est le patron. Et il s’en paie une bosse.
--Non! C’est tordant!...
Il peut rire des mésaventures conjugales des autres. Tout le personnel
de la maison sait que M. Henriot est cocu, et plutôt dix fois qu’une.
Mais telle est décidément ma destinée: je suis un personnage comique sur
la scène où j’évolue.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
C’est M. Desrumeaux, juge d’instruction, qui est chargé de l’affaire
Pelletier, devenue l’affaire Joguin, puisque c’est l’assassin présumé,
personnage de premier plan qui donne son nom à la cause. J’ai souvent lu
le nom de M. Desrumeaux dans les journaux, où il fait figure d’un
personnage doué d’une redoutable perspicacité.
Je ne suis pas introduit tout de suite chez le juge d’instruction. On me
prie de m’asseoir dans un couloir, sur un banc où deux messieurs et une
dame sont déjà assis.
Un des messieurs a une apparence confortable, un ventre imposant et un
binocle d’or sur un nez accentué. Il s’adresse à son voisin d’un ton
prétentieux et protecteur:
--Permettez-moi, monsieur, de vous dire la part que je prends à votre
peine dans ce malheur affreux. Je connaissais la pauvre petite... Et
pardonnez-moi une indiscrétion involontaire; j’ai vu votre nom sur la
convocation que vous avez présentée à l’huissier.
Ce monsieur a, en effet, derrière son lorgnon, un regard fureteur auquel
rien ne doit échapper. Et c’est au père de Lucienne qu’il s’adresse.
Je reconnais sa mère, d’après une ressemblance qui est dans les traits
mais aucunement dans l’expression; et cette ressemblance suffit à
m’étreindre le cœur d’un émoi presque physique... La physionomie de
Lucienne était douce, intelligente et mobile. Le visage de cette femme
aux yeux gris fer et aux lèvres minces, est dur, fermé, implacable; elle
est de la même espèce que Mme Alexis Godard, mon ancienne épouse. Je
comprends maintenant ce que Lucienne me disait quand elle me parlait des
souffrances de son enfance, de ses tendresses refoulées et de sa
solitude morale, sous la sèche autorité d’une mère sans gaieté et sans
sensibilité.
Le père est un pauvre type insignifiant de petit fonctionnaire effacé.
Dès les premiers mots du gros monsieur, il a jeté un regard de détresse
du côté de sa femme, mais pas avant que sa femme lui ait décoché dans
les côtes, un coup de son coude pointu, pour l’avertir qu’il n’y a qu’à
se taire... Mon Dieu! combien de ménages peuvent ressembler à mon ancien
ménage!
Et c’est la mère de Lucienne qui répond:
--Monsieur, cette affaire-là est bien désagréable...
Bien désagréable!... La mort horrible de sa fille...
Elle s’explique:
--Nous voilà convoqués devant le juge d’instruction, nous qui n’avons
jamais eu affaire à la justice, excepté pour notre loyer, que le
propriétaire voulait augmenter contrairement à la loi... Et nous ne
pourrons même pas faire d’enterrement convenable, après l’autopsie du
médecin légiste. Il y a eu un tel scandale, que nous pensons à quitter
le quartier.
Le gros monsieur hoche la tête d’un air de compassion. Puis il se
présente:
--Je suis Monsieur Wallstein, le marchand de tableaux du boulevard
Haussmann. C’est à moi en grande partie que votre fille devait ses
succès artistiques. Parce que, vous savez, quand un artiste n’a que son
talent pour arriver, et sans être poussé par quelqu’un d’influent...
Il soupire, puis ajoute:
--Ses toiles commençaient à avoir la cote. J’ai vendu 10.000 francs son
dernier tableau, vous savez _Le Petit pêcheur à la ligne_, ce gosse,
dont on voit le reflet dans l’eau d’une rivière; c’est joliment
observé... C’est pris sur le vif dans la nature.
Joliment observé?... J’ai fait ce tableau dans la chambre de Lucienne,
avec un matériel au rabais, sans avoir sous les yeux la rivière, ni le
gosse, ni son reflet.
Mais pour la première fois, la mère est émue.
--Comment? Elle faisait vraiment des tableaux?... Des tableaux qui se
vendaient dix mille francs? Et elle nous laissait, son père et moi, dans
la gêne?