--Et le pognon? Vous m’aviez promis...
Il ne pense qu’à ça... Cet homme me dégoûte de plus en plus.
Je tourne la manette du compteur électrique. La lumière doit être
revenue dans la chambre.
--Eh bien, quoi, Adèle?
Mme Godard a cessé de crier. Dès qu’elle n’est plus dans l’obscurité, sa
terreur nerveuse a fait place à une inquiétude précise. Elle ne s’est
pas demandé si j’avais été blessé dans ma lutte avec le malfaiteur
inconnu, ou même tué, ce qui était une hypothèse vraisemblable... Elle a
tout de suite pensé à ses titres au porteur; elle s’est précipitée vers
son armoire et a visité sa cachette.
--On m’a volé mon argent!
J’arrive bien!... Ma femme a un sentiment très net des responsabilités.
--Alors tu l’as laissé partir avec mon argent? Tu n’as même pas été
capable de le retenir jusqu’à ce que la police arrive?
Ses reproches injustes en apparence, me paraissent d’une modération
extrême. Ma responsabilité dépasse tout ce qu’Adèle peut imaginer. Si
ses titres ne sont plus là, c’est parce que je les ai volés il y a trois
mois pour faire face à l’installation de Lucienne.
On frappe à la porte. C’est le concierge qui est monté avec deux agents
cyclistes. Par politesse, sans doute, il laisse les agents cyclistes
entrer les premiers.
Adèle se lance dans des explications confuses, où il est question d’un
court-circuit qui est allé boire un verre d’eau dans la cuisine, d’une
lampe électrique qui disait des grossièretés dans l’obscurité, et de
titres au porteur qui après avoir maltraité son mari, ont profité de la
nuit pour s’enfuir à moins qu’ils ne soient restés cachés dans
l’appartement, auquel cas il serait bon de faire des recherches
immédiates avec précaution, à cause du couteau ou du revolver que ces
gens ont toujours sur eux (cette dernière allusion produit son petit
effet sur le concierge, qui recule lentement dans la direction du
palier).
--Et la preuve, conclut triomphalement Adèle, c’est que voilà mon
armoire encore ouverte, et la lanterne sourde que le cambrioleur a
laissé tomber quand j’ai marché sur lui...
La lanterne sourde, c’est la petite lampe électrique; dans les
feuilletons, les malfaiteurs nocturnes ont toujours des lanternes
sourdes.
Les agents ont approuvé de la tête le récit de Mme Godard, d’après
lequel, avec une clairvoyance professionnelle, ils ont reconstitué
l’histoire. L’un d’eux, cependant, voudrait de plus amples détails.
--Et comment était-il, cet individu? dit-il en s’adressant à Adèle, et
en me tenant pour nul et non avenu, malgré les efforts que je fais pour
prendre part à la conversation... C’est toujours comme ça; mon ex-femme
a un tel air d’autorité et je suis un personnage si effacé que n’importe
qui, du premier coup d’œil, quand elle est là, reconnaît que je n’existe
pas... Mais patience! Les choses vont changer...
Par un coup d’audace, je me pousse au premier plan. Et avec une
assurance qui m’étonne, je m’adresse à mon ancienne femme.
--Pardon, ma chère amie... Je comprends très bien le sentiment qui vous
pousse à imaginer cette histoire de brigand. Mais vous devez la vérité à
la police qui est l’auxiliaire de la justice... Ne craignez rien, ces
messieurs seront discrets... Il s’agit, messieurs, d’un drame intime
qu’il m’est pénible de vous révéler, mais en somme tout s’est bien passé
puisqu’il n’y a eu que des dégâts matériels se bornant au bris d’un
porte-parapluie. Votre intervention est inutile, mais puisque vous avez
été dérangés, nous vous devons des explications...
Adèle me considère d’un air ahuri. Le concierge se demande visiblement
si la peur ne m’a pas fait perdre la tête et si on ne va pas me diriger
tout à l’heure sur l’infirmerie spéciale du Dépôt. Les deux agents, qui
en ont bien vu d’autres, attendent les explications promises, mais il y
a une nuance de soupçon dans le regard qu’ils font peser sur moi.
--Voilà, messieurs... C’est bien simple. J’étais couché avec Madame!...
Le mari de Madame nous a surpris... Madame a appelé au secours, parce
qu’elle a eu peur d’une scène violente... Mais je suis un homme
paisible, et le mari de Madame est un homme bien élevé...
Sur quoi Adèle et le concierge échangent un regard significatif... Ça y
est! Je suis complètement fou.
Les agents réfléchissent.
--Et où est-il passé, le mari de Madame? demande celui des deux qui sait
parler... C’est lui qui se serait sauvé?
Adèle et le concierge échangent un nouveau regard. C’est par la logique
qu’on réduit les fous.
--Je réponds simplement:
--Venez!
Et j’emmène tout le monde à la cuisine, où M. Alexis Godard commence à
s’ennuyer.
--Le voici le mari de Madame...
Adèle pousse un cri aigu et prend le parti de s’évanouir. Monsieur
Alexis Godard, accablé, murmure quelque chose que je ne comprends pas.
Et je prends le concierge à témoin.
--Vous le connaissez, n’est-ce pas? Il y a dix ans que vous êtes dans la
maison.
--Ça, par exemple! fait le concierge.
Je dis alors aux agents:
--Nous n’avons plus qu’à nous retirer... Mais permettez que je
m’habille.
Je suis en chemise et en caleçon. Je reviens dans la chambre où je
reprends mes vêtements.
Pendant que je descends l’escalier, j’entends les agents qui, derrière
moi, en retard d’un demi-étage, échangent des réflexions.
--On fait un rapport?
--Pour quoi faire? Personne ne se plaint et l’ordre public n’a pas été
troublé.
--Tout de même, tu parles d’un cocu pas ordinaire... C’est lui qui a eu
les foies et qui est allé se cacher dans la cuisine.
--Tu as entendu ce qu’il a dit quand on est arrivé?
--Non... Qu’est-ce qu’il a dit?
--Il a dit: «Je suis fait».
--Ça n’est pas clair... Si on remontait?
--Tu vas toujours faire du zèle... Tu cherches des complications dans le
service.
--Tout de même, je donnerais quatre sous pour entendre la conversation
qu’il a en ce moment avec sa femme.
Moi aussi... Ça doit être une conversation aussi instructive
qu’amusante.
Dans la rue, je respire; une pluie fine et glaciale tombe
implacablement, mais je trouve qu’il fait rudement bon... Je suis libre.
Une nouvelle vie commence pour moi.
J’arrive tout essoufflé à la porte de la maison qu’habite Lucienne, et
je me rends compte que j’ai couru tout le temps. Il est minuit.
Je sonne; la porte s’ouvre. En passant devant la loge, je dis le nom de
Lucienne: «Pelletier»... Mais je ne suis pas au palier du premier étage,
que la concierge, en déshabillé de nuit, m’appelle:
«Monsieur! Eh! Monsieur!»
--Qu’est-ce qu’il y a?...
--Je crois que... Mlle Pelletier n’est pas chez elle... Elle est sortie
et je ne l’ai pas entendue rentrer...
L’attitude de la concierge semble singulièrement embarrassée, d’un
embarras qui ne peut entièrement s’expliquer par un brusque réveil... Et
je me demande à moi-même, cette fois: «Qu’est-ce qu’il y a?»
Puis je réponds, tout haut:
--Ça ne fait rien, madame... J’ai la clef. Je l’attendrai là-haut.
Dans le silence nocturne, j’entends distinctement la voix de la
concierge qui, rentrant dans sa loge, dit à son mari aux aguets:
--Ah! Tant pis! qu’ils se débrouillent.
Je monte vers mon malheur avec une inconsciente ivresse. La joie fait
trembler ma main au moment où je mets la clef dans la serrure. Mon cœur
bondit, mes sens sont en émoi. J’escompte une belle nuit d’amour. C’est
pour tout de suite... Ah! Je ne vais pas mettre longtemps à me
déshabiller, à flanquer mes vêtements au hasard à travers la chambre,
comme un collégien qui se couche le premier soir des vacances, pour me
glisser près du corps doux, tiède et frémissant de ma petite Lucienne.
J’entre dans la chambre. J’entends un chuchotement de voix apeurées...
Je tourne le commutateur. Je vois Lucienne couchée avec cet individu
qu’elle m’a présenté comme son frère et que je reconnais maintenant...
Comment ai-je pu être aussi bête!... C’est cet ivrogne, c’est ce
maquereau que j’ai relevé un soir avenue Trudaine.
Sur le moment je ne souffre pas. Je ne souffre pas et je ne suis pas en
colère. Je n’arrive pas à «réaliser» comme disent les Anglais. Ce qui
m’arrive, je n’y crois pas... Il ne doit pas y avoir de drames imprévus,
spontanés, de la jalousie. Ces drames sont prémédités, préparés par le
meurtrier qui savait à l’avance, qui a eu le temps de souffrir et de
s’exciter, car un certain temps d’incubation est nécessaire pour la
rage... Sur le moment, j’aurais un revolver, je le laisserais tomber...
Je regarde longuement Lucienne et son amant de cœur, assis sur ce lit et
me fixant avec une inquiétude ahurie. Je les regarde comme un spectacle
ridicule, qui ne me concerne pas du tout.
Lucienne me lance une phrase de défi dont je ne retiens que
l’intonation. Or, je comprends que je n’ai qu’une chose à faire. Je n’ai
qu’à m’en aller.
Et je m’en vais sans rien dire. Non pas pour faire une sortie pleine de
dignité, mais parce que je ne trouve rien à dire.
Je comprends maintenant ce pauvre type, ancien camarade à moi qui,
trompé par sa femme et ayant découvert aussi brutalement une disgrâce
qu’il était loin de soupçonner, m’avait fait un soir ses confidences
devant une table de café.
--Tu comprends, mon pauvre vieux, ce soir-là, j’avais quitté mon travail
de bonne heure, et je traversais à pied le bois de Vincennes pour
rentrer chez moi... J’habitais Joinville avec ma femme; je la croyais
sérieuse; je l’avais prise dans sa famille; c’était la fille d’un
pharmacien, alors tu vois... Je traversais donc le bois de Vincennes
quand je vois deux amoureux qui marchaient enlacés. Je me dis: «On
dirait ma femme». C’était elle... Tu ne saurais pas à quoi j’ai pensé
d’abord... Son amant avait un parapluie à la main. J’ai reconnu mon
parapluie... Ma première idée a été de lui reprendre mon parapluie...
J’aimais bien ma femme... Oh! ce que je pouvais l’aimer! Mais ce qui
m’indignait, sur le coup, c’est que ce type tenait mon parapluie... Il
me l’a rendu sans résistance; et au bout d’un bon moment, je me suis
retrouvé tout seul dans un sentier du bois de Vincennes, repliant
soigneusement mon parapluie, et ne pensant pas encore à autre chose.
Je me retrouve sur le trottoir, devant la maison de Lucienne,
rétablissant avec soin, l’harmonie de mon chapeau melon que j’ai enlevé
machinalement, par un étrange réflexe de politesse, lorsque je suis
entré dans la chambre de ma maîtresse et qui, cabossé par des heurts
contre les meubles est le seul témoin de mon inconscient désarroi. Et je
ne pense pas encore à autre chose...
J’ai certainement marché longtemps, comme un somnambule, avant d’arriver
devant cet hôtel borgne du boulevard de la Chapelle. Soudain, je me suis
rendu compte que j’étais éreinté et qu’il était temps de rentrer chez
moi pour me coucher... Chez moi? Chez qui? Je n’ai pas de chez moi... Je
n’ai plus rien ni personne. Alors autant là qu’ailleurs.
Dans cette ignoble chambre de garni, j’ai enfin connu ma détresse. Les
larmes sont venues d’abord, avant l’horrible angoisse, les crampes de
cœur, la jalousie lancinante et cet abominable cinéma intérieur où se
déroulent des images torturantes et précises... Lucienne. Ma petite
Lucienne nue, caressant cet être abject avec cette expression
passionnée, ce visage transfiguré que je croyais être seul à
connaître... Ses lèvres, ses lèvres que j’embrassais avec ferveur... Oh!
mon Dieu!...
Dans la chambre voisine qu’une simple cloison couverte de papier à
punaises sépare de la mienne, une querelle s’élève.
Une voix d’homme, une voix crapuleuse, émet des reproches violents:
--Alors, c’est tout ce qu’il t’a donné? Ce que tu peux être gourde!
Comment que je vais faire demain? Y a juste de quoi pour mon apéro et
mon tabac... T’as pas planqué du fric? Il faudrait voir à pas te foutre
de ma gueule...
Un silence; puis des coups sourds, des gémissements étouffés.
Un étrange espoir me pénètre... Lucienne subit peut-être aussi
l’individu qui s’est imposé à elle par la terreur. C’est moi qu’elle
aime, mais elle a peur de la vengeance de ce marlou. Je me rappelle des
faits-divers dont les «gens du milieu» sont les héros; ces gens-là ne
reculent devant rien. Et peut-être Lucienne, comme cette misérable
pierreuse qui, à côté de moi, gémit sous les coups, est-elle l’esclave
résignée d’une terreur.
Je me jette sur le lit sale et puant; et je m’assoupis, amolli par un
généreux sentiment de pitié, énervé par une sorte d’émoi sensuel, de
désir accru, compliqué, inavouable...