M. Alexis Godard me répond:

--Et le pognon? Vous m’aviez promis...

Il ne pense qu’à ça... Cet homme me dégoûte de plus en plus.

Je tourne la manette du compteur électrique. La lumière doit être

revenue dans la chambre.

--Eh bien, quoi, Adèle?

Mme Godard a cessé de crier. Dès qu’elle n’est plus dans l’obscurité, sa

terreur nerveuse a fait place à une inquiétude précise. Elle ne s’est

pas demandé si j’avais été blessé dans ma lutte avec le malfaiteur

inconnu, ou même tué, ce qui était une hypothèse vraisemblable... Elle a

tout de suite pensé à ses titres au porteur; elle s’est précipitée vers

son armoire et a visité sa cachette.

--On m’a volé mon argent!

J’arrive bien!... Ma femme a un sentiment très net des responsabilités.

--Alors tu l’as laissé partir avec mon argent? Tu n’as même pas été

capable de le retenir jusqu’à ce que la police arrive?

Ses reproches injustes en apparence, me paraissent d’une modération

extrême. Ma responsabilité dépasse tout ce qu’Adèle peut imaginer. Si

ses titres ne sont plus là, c’est parce que je les ai volés il y a trois

mois pour faire face à l’installation de Lucienne.

On frappe à la porte. C’est le concierge qui est monté avec deux agents

cyclistes. Par politesse, sans doute, il laisse les agents cyclistes

entrer les premiers.

Adèle se lance dans des explications confuses, où il est question d’un

court-circuit qui est allé boire un verre d’eau dans la cuisine, d’une

lampe électrique qui disait des grossièretés dans l’obscurité, et de

titres au porteur qui après avoir maltraité son mari, ont profité de la

nuit pour s’enfuir à moins qu’ils ne soient restés cachés dans

l’appartement, auquel cas il serait bon de faire des recherches

immédiates avec précaution, à cause du couteau ou du revolver que ces

gens ont toujours sur eux (cette dernière allusion produit son petit

effet sur le concierge, qui recule lentement dans la direction du

palier).

--Et la preuve, conclut triomphalement Adèle, c’est que voilà mon

armoire encore ouverte, et la lanterne sourde que le cambrioleur a

laissé tomber quand j’ai marché sur lui...

La lanterne sourde, c’est la petite lampe électrique; dans les

feuilletons, les malfaiteurs nocturnes ont toujours des lanternes

sourdes.

Les agents ont approuvé de la tête le récit de Mme Godard, d’après

lequel, avec une clairvoyance professionnelle, ils ont reconstitué

l’histoire. L’un d’eux, cependant, voudrait de plus amples détails.

--Et comment était-il, cet individu? dit-il en s’adressant à Adèle, et

en me tenant pour nul et non avenu, malgré les efforts que je fais pour

prendre part à la conversation... C’est toujours comme ça; mon ex-femme

a un tel air d’autorité et je suis un personnage si effacé que n’importe

qui, du premier coup d’œil, quand elle est là, reconnaît que je n’existe

pas... Mais patience! Les choses vont changer...

Par un coup d’audace, je me pousse au premier plan. Et avec une

assurance qui m’étonne, je m’adresse à mon ancienne femme.

--Pardon, ma chère amie... Je comprends très bien le sentiment qui vous

pousse à imaginer cette histoire de brigand. Mais vous devez la vérité à

la police qui est l’auxiliaire de la justice... Ne craignez rien, ces

messieurs seront discrets... Il s’agit, messieurs, d’un drame intime

qu’il m’est pénible de vous révéler, mais en somme tout s’est bien passé

puisqu’il n’y a eu que des dégâts matériels se bornant au bris d’un

porte-parapluie. Votre intervention est inutile, mais puisque vous avez

été dérangés, nous vous devons des explications...

Adèle me considère d’un air ahuri. Le concierge se demande visiblement

si la peur ne m’a pas fait perdre la tête et si on ne va pas me diriger

tout à l’heure sur l’infirmerie spéciale du Dépôt. Les deux agents, qui

en ont bien vu d’autres, attendent les explications promises, mais il y

a une nuance de soupçon dans le regard qu’ils font peser sur moi.

--Voilà, messieurs... C’est bien simple. J’étais couché avec Madame!...

Le mari de Madame nous a surpris... Madame a appelé au secours, parce

qu’elle a eu peur d’une scène violente... Mais je suis un homme

paisible, et le mari de Madame est un homme bien élevé...

Sur quoi Adèle et le concierge échangent un regard significatif... Ça y

est! Je suis complètement fou.

Les agents réfléchissent.

--Et où est-il passé, le mari de Madame? demande celui des deux qui sait

parler... C’est lui qui se serait sauvé?

Adèle et le concierge échangent un nouveau regard. C’est par la logique

qu’on réduit les fous.

--Je réponds simplement:

--Venez!

Et j’emmène tout le monde à la cuisine, où M. Alexis Godard commence à

s’ennuyer.

--Le voici le mari de Madame...

Adèle pousse un cri aigu et prend le parti de s’évanouir. Monsieur

Alexis Godard, accablé, murmure quelque chose que je ne comprends pas.

Et je prends le concierge à témoin.

--Vous le connaissez, n’est-ce pas? Il y a dix ans que vous êtes dans la

maison.

--Ça, par exemple! fait le concierge.

Je dis alors aux agents:

--Nous n’avons plus qu’à nous retirer... Mais permettez que je

m’habille.

Je suis en chemise et en caleçon. Je reviens dans la chambre où je

reprends mes vêtements.

Pendant que je descends l’escalier, j’entends les agents qui, derrière

moi, en retard d’un demi-étage, échangent des réflexions.

--On fait un rapport?

--Pour quoi faire? Personne ne se plaint et l’ordre public n’a pas été

troublé.

--Tout de même, tu parles d’un cocu pas ordinaire... C’est lui qui a eu

les foies et qui est allé se cacher dans la cuisine.

--Tu as entendu ce qu’il a dit quand on est arrivé?

--Non... Qu’est-ce qu’il a dit?

--Il a dit: «Je suis fait».

--Ça n’est pas clair... Si on remontait?

--Tu vas toujours faire du zèle... Tu cherches des complications dans le

service.

--Tout de même, je donnerais quatre sous pour entendre la conversation

qu’il a en ce moment avec sa femme.

Moi aussi... Ça doit être une conversation aussi instructive

qu’amusante.

Dans la rue, je respire; une pluie fine et glaciale tombe

implacablement, mais je trouve qu’il fait rudement bon... Je suis libre.

Une nouvelle vie commence pour moi.

J’arrive tout essoufflé à la porte de la maison qu’habite Lucienne, et

je me rends compte que j’ai couru tout le temps. Il est minuit.

Je sonne; la porte s’ouvre. En passant devant la loge, je dis le nom de

Lucienne: «Pelletier»... Mais je ne suis pas au palier du premier étage,

que la concierge, en déshabillé de nuit, m’appelle:

«Monsieur! Eh! Monsieur!»

--Qu’est-ce qu’il y a?...

--Je crois que... Mlle Pelletier n’est pas chez elle... Elle est sortie

et je ne l’ai pas entendue rentrer...

L’attitude de la concierge semble singulièrement embarrassée, d’un

embarras qui ne peut entièrement s’expliquer par un brusque réveil... Et

je me demande à moi-même, cette fois: «Qu’est-ce qu’il y a?»

Puis je réponds, tout haut:

--Ça ne fait rien, madame... J’ai la clef. Je l’attendrai là-haut.

Dans le silence nocturne, j’entends distinctement la voix de la

concierge qui, rentrant dans sa loge, dit à son mari aux aguets:

--Ah! Tant pis! qu’ils se débrouillent.

Je monte vers mon malheur avec une inconsciente ivresse. La joie fait

trembler ma main au moment où je mets la clef dans la serrure. Mon cœur

bondit, mes sens sont en émoi. J’escompte une belle nuit d’amour. C’est

pour tout de suite... Ah! Je ne vais pas mettre longtemps à me

déshabiller, à flanquer mes vêtements au hasard à travers la chambre,

comme un collégien qui se couche le premier soir des vacances, pour me

glisser près du corps doux, tiède et frémissant de ma petite Lucienne.

J’entre dans la chambre. J’entends un chuchotement de voix apeurées...

Je tourne le commutateur. Je vois Lucienne couchée avec cet individu

qu’elle m’a présenté comme son frère et que je reconnais maintenant...

Comment ai-je pu être aussi bête!... C’est cet ivrogne, c’est ce

maquereau que j’ai relevé un soir avenue Trudaine.

Sur le moment je ne souffre pas. Je ne souffre pas et je ne suis pas en

colère. Je n’arrive pas à «réaliser» comme disent les Anglais. Ce qui

m’arrive, je n’y crois pas... Il ne doit pas y avoir de drames imprévus,

spontanés, de la jalousie. Ces drames sont prémédités, préparés par le

meurtrier qui savait à l’avance, qui a eu le temps de souffrir et de

s’exciter, car un certain temps d’incubation est nécessaire pour la

rage... Sur le moment, j’aurais un revolver, je le laisserais tomber...

Je regarde longuement Lucienne et son amant de cœur, assis sur ce lit et

me fixant avec une inquiétude ahurie. Je les regarde comme un spectacle

ridicule, qui ne me concerne pas du tout.

Lucienne me lance une phrase de défi dont je ne retiens que

l’intonation. Or, je comprends que je n’ai qu’une chose à faire. Je n’ai

qu’à m’en aller.

Et je m’en vais sans rien dire. Non pas pour faire une sortie pleine de

dignité, mais parce que je ne trouve rien à dire.

Je comprends maintenant ce pauvre type, ancien camarade à moi qui,

trompé par sa femme et ayant découvert aussi brutalement une disgrâce

qu’il était loin de soupçonner, m’avait fait un soir ses confidences

devant une table de café.

--Tu comprends, mon pauvre vieux, ce soir-là, j’avais quitté mon travail

de bonne heure, et je traversais à pied le bois de Vincennes pour

rentrer chez moi... J’habitais Joinville avec ma femme; je la croyais

sérieuse; je l’avais prise dans sa famille; c’était la fille d’un

pharmacien, alors tu vois... Je traversais donc le bois de Vincennes

quand je vois deux amoureux qui marchaient enlacés. Je me dis: «On

dirait ma femme». C’était elle... Tu ne saurais pas à quoi j’ai pensé

d’abord... Son amant avait un parapluie à la main. J’ai reconnu mon

parapluie... Ma première idée a été de lui reprendre mon parapluie...

J’aimais bien ma femme... Oh! ce que je pouvais l’aimer! Mais ce qui

m’indignait, sur le coup, c’est que ce type tenait mon parapluie... Il

me l’a rendu sans résistance; et au bout d’un bon moment, je me suis

retrouvé tout seul dans un sentier du bois de Vincennes, repliant

soigneusement mon parapluie, et ne pensant pas encore à autre chose.

Je me retrouve sur le trottoir, devant la maison de Lucienne,

rétablissant avec soin, l’harmonie de mon chapeau melon que j’ai enlevé

machinalement, par un étrange réflexe de politesse, lorsque je suis

entré dans la chambre de ma maîtresse et qui, cabossé par des heurts

contre les meubles est le seul témoin de mon inconscient désarroi. Et je

ne pense pas encore à autre chose...

J’ai certainement marché longtemps, comme un somnambule, avant d’arriver

devant cet hôtel borgne du boulevard de la Chapelle. Soudain, je me suis

rendu compte que j’étais éreinté et qu’il était temps de rentrer chez

moi pour me coucher... Chez moi? Chez qui? Je n’ai pas de chez moi... Je

n’ai plus rien ni personne. Alors autant là qu’ailleurs.

Dans cette ignoble chambre de garni, j’ai enfin connu ma détresse. Les

larmes sont venues d’abord, avant l’horrible angoisse, les crampes de

cœur, la jalousie lancinante et cet abominable cinéma intérieur où se

déroulent des images torturantes et précises... Lucienne. Ma petite

Lucienne nue, caressant cet être abject avec cette expression

passionnée, ce visage transfiguré que je croyais être seul à

connaître... Ses lèvres, ses lèvres que j’embrassais avec ferveur... Oh!

mon Dieu!...

Dans la chambre voisine qu’une simple cloison couverte de papier à

punaises sépare de la mienne, une querelle s’élève.

Une voix d’homme, une voix crapuleuse, émet des reproches violents:

--Alors, c’est tout ce qu’il t’a donné? Ce que tu peux être gourde!

Comment que je vais faire demain? Y a juste de quoi pour mon apéro et

mon tabac... T’as pas planqué du fric? Il faudrait voir à pas te foutre

de ma gueule...

Un silence; puis des coups sourds, des gémissements étouffés.

Un étrange espoir me pénètre... Lucienne subit peut-être aussi

l’individu qui s’est imposé à elle par la terreur. C’est moi qu’elle

aime, mais elle a peur de la vengeance de ce marlou. Je me rappelle des

faits-divers dont les «gens du milieu» sont les héros; ces gens-là ne

reculent devant rien. Et peut-être Lucienne, comme cette misérable

pierreuse qui, à côté de moi, gémit sous les coups, est-elle l’esclave

résignée d’une terreur.

Je me jette sur le lit sale et puant; et je m’assoupis, amolli par un

généreux sentiment de pitié, énervé par une sorte d’émoi sensuel, de

désir accru, compliqué, inavouable...

La chienne · 第 37 / 62 题