LUI

Oui, il y a là-haut une Providence ingénieuse qui combine des ingénieux

scénarios où nous jouons des rôles de pitres tragiques poursuivis par

une Fatalité ingénieuse, une Providence ironique et méchante, habile à

nous ménager des coups de théâtre pleins de traîtrise, assénés par

derrière comme des coups de trique qui nous laissent assommés et

pantelants...

Quarante-huit heures ont passé depuis le moment où mon bonheur naissant

a excité l’envie des dieux... quarante-huit heures depuis l’instant où

je chantonnais devant le portrait d’Alexis Godard, heureux de penser que

mes chaînes allaient être brisées.

Et je suis, ce soir, tout seul, dans une chambre meublée d’un hôtel de

dernier ordre... Tout seul... Je n’ai plus de maîtresse, je n’ai plus

d’argent, et ce n’est pas un soulagement pour moi de penser que je n’ai

plus de femme. C’est un regret. Ma solitude est telle, ma détresse est

si affreuse que je regrette la présence tyrannique d’Adèle, sa voix

criarde et ses reproches.

Tout s’est fait avec la rapidité effrayante et logique d’un cauchemar...

Le lendemain de ce soir où mon attitude imprévue a si fort scandalisé

Mme Alexis Godard, je me suis réveillé d’une humeur charmante, sans le

plus léger de ces pressentiments qui précèdent les malheurs dans les

romans. J’opposai un front serein au silence hostile d’Adèle, que ma

présence à défaut de mon contact (depuis bien longtemps il n’y a pas eu

contact entre nous) semblait dégoûter profondément.

En me rasant devant la glace, je souriais à mon image, l’image d’un

homme aimé, l’image d’un homme heureux.

Mme Alexis Godard surprit l’expression de mon visage et grogna:

--Imbécile! C’est qu’il est content de lui... Il y a de quoi!

Je me tournai vers elle et mon sourire s’accentua lorsque je la vis si

laide. Elle se tut, exaspérée. J’eusse été heureux d’entendre encore sa

voix, sa voix désagréable qui bientôt ne serait plus qu’un souvenir.

Toute la journée, au bureau, ma joie intérieure me tint compagnie. Je

répondis aux plaisanteries stupides du jeune Bernard avec une verve

inaccoutumée qui fit dire à nos collègues: «Tiens! Le père Legrand se

dessale.»

Mais, tout le temps, je pensais au plan que j’avais combiné et que, dans

la tête, je perfectionnais sans cesse.

Pauvre imbécile que j’étais!... Je m’imaginais que j’étais l’auteur du

scénario construit de toute éternité par un dieu féroce, et que j’étais

maître de le modifier à mon gré. Or, j’étais le pantin douloureux,

ignorant son rôle dans la pièce, mais dont tous les gestes étaient

écrits.

Je ne voyais qu’un seul point noir dans ma destinée: ces 1.500 francs

que j’avais empruntés à la caisse de la maison Henriot... Mais je me

rassurais en comparant cette somme modique au chiffre astronomique des

détournements qu’ont coutume de commettre les caissiers et que les

jurés, comme les journaux, apprécient avec tant d’indulgence; et aussi

en pensant que j’amortirais à la fin du mois cet emprunt qui n’excédait

pas le chiffre de mes appointements; par la suite, je pourrais disposer

d’importants revenus artistiques. Tout à fait rasséréné, je pris encore

un billet de mille; j’avais à rembourser la petite somme que le

concierge m’avait avancée la veille et à faire face aux dépenses de mon

entrée en ménage avec Lucienne... Je ne lui avais pas posé de questions

sur ce sujet que j’évitais ordinairement d’aborder avec elle, mais je me

disais, d’après la façon dont elle vivait, que la pauvre enfant (la

pauvre enfant!) n’avait probablement pas fait d’importantes économies

sur les sommes qu’elle avait pu toucher chez Wallstein.

Alexis Godard fut fidèle au rendez-vous que je lui avais donné la

veille. Je l’aperçus accoudé au comptoir et en conversation animée avec

le bistro.

--C’est un ancien copain de régiment pendant la guerre, me dit-il quand

il m’aperçut. Il me croyait mort, lui aussi... Il était dans ma section.

Puis il expliqua au bistro:

--C’est avec monsieur que je suis en affaires, on va se mettre à une

table dans le fond pour causer tranquilles.

Pendant qu’il s’éloignait, le limonadier cligna de l’œil, hocha la tête

dans la direction d’Alexis Godard et me dit à mi-voix:

--C’est mon ancien adjupète... Vous parlez d’une vache!... S’il avait pu

me faire passer au tourniquet...

Puis il ajouta, non point pour faire une constatation dont l’évidence

s’imposait, mais du ton dont on exprime un regret:

--Il n’est pas mort!

Et il conclut par une remarque où il sembla trouver une sorte de

consolation:

--Ça fait tout de même plaisir de le voir dans la mouise... Vous avez vu

ses godasses?

Cependant, M. Alexis Godard, dès qu’on lui eut servi un apéritif qui

n’était pas le premier de la journée et fort probablement ne devait pas

être le dernier, ne perdit point son temps en préambules diplomatiques.

--Vous avez apporté le fric?

Je fouillai longuement mes poches d’une façon qui sembla éveiller en M.

Alexis Godard les plus vives espérances. Il suivait mes gestes d’un œil

fort intéressé. Je finis par tirer de mon gousset une clef que je mis

dans sa main et qu’il contempla d’un air ahuri.

--Qu’est-ce que c’est que ça?... Et le fric?...

--Le fric est à votre disposition, mon ami. Vous n’avez qu’à venir le

prendre. Vous avez la clef; vous connaissez l’adresse; l’argent est dans

l’armoire de notre chambre... de votre chambre. Vous n’avez qu’à vous

servir.

--Eh! Dites donc! C’est une sale blague!... Je ne marche pas. Pourquoi

ne m’apportez-vous pas l’argent tout de suite?

--Parce que si je prenais cet argent à Mme Godard, dans un appartement

qui est à son nom, ce serait un vol. Aux yeux de la loi, je suis

maintenant chez elle un intrus, et pour elle un étranger. Tandis que

vous, vous êtes son époux légitime. Vous êtes bien mariés tous les deux

sous le régime de la communauté?

--On n’a pas fait de contrat.

--Précisément. Tout ce qui est à elle, tout ce qui est chez elle est à

vous. Vous êtes sous le régime de la communauté. Vous avez le droit, non

seulement de prendre l’argent qui est dans l’armoire, mais d’emporter

l’armoire elle-même et de la vendre pour boire.

J’ouvrais ainsi aux yeux de M. Alexis Godard des perspectives

inattendues et illimitées. Il n’avait pas pensé à tout ça. Il était

séduit évidemment par l’idée de se servir lui-même, c’est-à-dire mieux

que je ne l’aurais servi; et surtout par les espérances que cette

situation juridique lui ouvrait pour l’avenir; car enfin, une première

visite n’épuiserait pas son crédit; il pourrait revenir quand il

voudrait; il entrevoyait une série de cambriolages légaux, sans émotion

et sans risque, avec ma complicité ou tout au moins mon silence qui

était presque une approbation.

Je suivais le travail qui se faisait dans son esprit pendant qu’il

vidait son verre.

--Vous savez combien elle a, dans son armoire? me demanda-t-il.

--Oh! Il doit y avoir pas mal... Je gagne bien ma vie et nous ne

dépensons pas grand’chose. Vous savez comme elle est économe!

Soudain un nuage passa sur le front de M. Alexis Godard. Il avait

réfléchi à quelque chose qui le tracassait un peu.

--Et puis si elle rapplique pendant ce temps-là... Si elle... si elle

appelle la police?

Je vois ce qui se passe dans l’âme de l’héroïque adjudant. Il sait très

bien qu’Adèle, le surprenant chez elle, n’appellera pas la police. Il

n’a pas peur que sa femme le chasse; au contraire; il a peur qu’elle le

garde... Et comme je le comprends! Je me hâte de le rassurer:

--Ne vous en faites pas... Je l’emmènerai ce soir au théâtre. Nous ne

rentrerons qu’après minuit. Venez tranquillement à 11 heures... En

passant devant la loge de la concierge, dites «Legrand»... Quand vous

aurez ce que vous venez chercher, vous vous en irez tranquillement...

--Et si elle porte plainte!

--Je me tue à vous dire que si la police vous retrouve, ce qui est déjà

invraisemblable, elle ne peut pas vous inquiéter. Vous êtes dans votre

droit, vous avez pris ce qui vous appartient.

--Alors, c’est entendu... Ce soir... onze heures. Legrand... Eh, patron!

Le bistro, qui est à son comptoir, lève la tête et cligne de l’œil vers

moi.

--Venez prendre un verre avec nous... Monsieur, qui est mon homme de

confiance a arrangé cette affaire d’héritage dont je vous avais parlé.

Je touche ce soir. Il faut arroser ça.

Le bistro me regarde, surpris. Il est possible que M. Alexis Godard lui

ait parlé de cette histoire d’héritage; mais jusqu’ici, il n’en croyait

pas un mot... Je fais un geste d’acquiescement joyeux. Le bistro vient

vers nous et dit d’un ton pénétré:

--Il n’y a de la veine que pour la crapule!

M. Alexis Godard, qui connaît le style des corps de garde, prend ça pour

une formule de félicitation délicate sur le mode plaisant. Mais une

grimace du limonadier, au moment où il passe derrière son ancien

adjudant, donne à sa phrase sa pleine valeur...

Or, j’ai l’impression très nette que j’attire M. Godard, par une sorte

d’abus de confiance, dans un abominable traquenard.

Chose curieuse: moi qui suis d’ordinaire si scrupuleux, je n’éprouve pas

le moindre remords.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Alors, ça devient une habitude? murmure ma femme.

Ce soir, elle ne se trompe pas. Je suis réellement éméché. Après la

tournée de M. Alexis Godard, le bistro a voulu offrir la sienne. J’ai

offert la mienne, bien entendu. Je n’ai pas l’habitude de boire... A

table, je vois deux Adèles; ordinairement je trouve qu’une, c’est trop;

mais dans l’état d’esprit riant où je me trouve, ce tableau exagéré me

plaît; je pense que bientôt je ne la verrai plus du tout.

--Quand tu auras fini de me regarder comme un imbécile? me

demande-t-elle soudain.

Et je me rends compte que je la contemple comme un imbécile, tenant à la

main une cuillerée de soupe qui refroidit.

Pour me donner une contenance, j’avale mon potage avec précipitation. Et

puis je tends les bras vers la bouteille pour me servir à boire.

--Non, fait Mme Godard doucement. Tu as assez bu d’alcool comme ça.

Et avec sollicitude, elle emplit mon verre d’eau pure. Mais je suis si

bien disposé que l’eau même me grise.

Je deviens imprudent, au point que ma conversation pourrait être

révélatrice. A la grande surprise d’Adèle, je demande si la

blanchisseuse a rapporté mon linge; puis je m’informe de l’endroit où

est serrée ma valise.

--Tu veux partir en voyage?

--Oui... non... Je pensais aux vacances.

Les vacances (c’est-à-dire le congé de quinze jours que je prends chaque

année et que nous allons passer, parmi d’autres couples au rabais dans

une morne et économique station balnéaire) sont encore éloignées de

quatre mois. Ma femme hausse les épaules et constate une fois de plus

que je ris bêtement... C’est vrai; je pense à de grandes vacances qui

sont très proches. Après dîner, je parle tout de suite d’aller me

coucher. J’espère entraîner Adèle par mon exemple. Il faut, autant que

possible qu’elle soit endormie à onze heures et que M. Alexis Godard,

quand il entrera dans l’appartement, soit encouragé par un silence

rassurant jusqu’au moment où je réaliserai mon projet.

Un coup de sonnette. Je tressaille... N’ai-je pas tout prévu?

--C’est maman, dit Adèle.

C’est la fatalité! Mon ex-belle-mère est une vieille dame de l’espèce

sentencieuse et fort collante par surcroît. Elle a exercé pendant trente

ans, la profession de sage-femme dans le quartier des Épinettes, et au

cours de sa longue carrière, a emmagasiné une prodigieuse quantité

d’histoires obstétricales et monotones qu’elle débite comme un robinet

débite son eau, sans entrain et sans plaisir apparent, mais avec une

régularité implacable. Elle sait aussi, en manière d’intermède, donner

plus de détails que l’auditeur le plus exigeant n’en pourrait demander

sur l’état et le fonctionnement de ses intestins, dont elle a obtenu par

des soins assidus toute la docilité désirable.

Avec ça (et c’est ce qui nous vaut sa visite ce soir), un malfaiteur

inconscient a appris la belote à la vieille dame. Parfois, elle s’ennuie

le soir chez elle toute seule: il y a longtemps que son mari, fatigué

d’entendre raconter des histoires d’accouchement, est parti pour une

destination inconnue (dans cette famille, c’est un destin inéluctable,

de mère en fille; et je suis là pour témoigner que ce n’est pas toujours

la faute du mari)... Alors, quand elle s’ennuie toute seule chez elle,

elle vient chez nous pour jouer à la belote. Or, la belote ne me

dispense pas des anecdotes gynécologiques; la belle-mère cumule; elle

raconte des histoires d’accouchements en jouant à la belote.

Aujourd’hui, précisément, pendant que nous prenions l’apéritif en série,

M. Alexis Godard m’a demandé avec cynisme:

--Et la vieille? Vous n’avez jamais eu envie de l’étrangler, la vieille?

Jusqu’à présent, j’ai toujours été un gendre admirable et d’une patience

exemplaire. J’ai toujours écouté la belle-mère avec les marques

apparentes d’un intérêt simulé, et j’ai toujours feint d’ignorer qu’elle

trichait régulièrement au jeu. Car ses histoires sans intérêt ont fini

par trouver une application pratique; pendant qu’elle bavarde en

regardant dans les yeux l’auditeur, qui est en même temps son

partenaire, ses mains adroites de sage-femme accouchent le paquet de

cartes d’une tierce ou d’un cent d’as.

Mais ce soir, j’ai décidé de changer de manière, parce qu’à onze heures

j’attends une autre visite. Certes, il serait fort drôle que l’héroïque

adjudant nous trouvât en famille et récupérât du même coup sa femme et

sa belle-mère. Mais il est à craindre que l’héroïque adjudant, alerté

par la lumière et par le bruit, n’opère une retraite discrète dès le

palier.

Alors, je me comporte d’une façon inexplicable, qui scandalise la

belle-mère. Avant la fin de la première partie, et sans laisser

l’ancienne sage-femme arriver au dénouement de l’histoire du plombier

dont la femme donne naissance à deux jumeaux de couleur différente et

qui déclara que le noir n’était pas de lui, je jette les cartes et

j’annonce ma résolution de ne pas continuer.

--Qu’est-ce qui lui prend, à présent? s’écrie Adèle fort surprise de cet

acte de rébellion, pendant que sa mère, la bouche ouverte et la main

tendue, laisse en suspens la carte qu’elle allait poser et l’anecdote

qu’elle était en train de raconter.

Je réponds avec fermeté:

--Il me prend que j’en ai assez de voir Madame, tripoter dans les cartes

pour se faire un jeu!

--Voilà que je triche maintenant? s’écrie la belle-mère avec une feinte

indignation.

--Non, madame, vous ne trichez pas «maintenant!» Vous trichez tout le

temps... Vous êtes une vieille tricheuse, madame.

Pendant que j’y étais, je ne risque rien de dire tout ce qui me reste à

dire.

--Et puis vous êtes une vieille raseuse, madame! J’en ai assez, de

toutes vos histoires qui me font mal au cœur, et de vos présentations

par le siège, et de vos manières d’offrir un placenta comme un bifteck

saignant et de faire guignol avec un gosse pendu au bout d’un cordon

ombilical... C’est dégoûtant, madame.

--Il est saoul, maman! dit la veuve de l’héroïque adjudant sur un ton

profondément découragé.

--Je m’en vais! déclara mon ancienne belle-maman avec dignité... Tu as

eu bien tort de te remarier, ma petite Adèle, et c’est dur de voir un

individu pareil à la place du mari que tu as perdu... Ah! s’il voyait

ça!...

Adèle ne comprend pas pourquoi cette supposition me semble comique.

--Et ça le fait rire! fait mon ancienne femme d’un ton tragique...

Allons maman, va-t’en, demain j’irai chez mon avoué. Cette vie-là ne

peut pas continuer.

Cet avoué est un mythe, qui revient périodiquement, comme une menace,

dans les orages de notre vie conjugale.

Je murmure cette prédiction énigmatique:

--J’ai l’idée que ça va s’arranger sans avoué.

Ma belle-mère est partie, enfin. Nous nous sommes couchés, Adèle et moi,

ensemble pour la dernière fois. Il est 10 heures 40... Dans vingt

minutes...

Silencieux, j’imagine les choses telles qu’elles doivent se passer,

telles qu’elles vont certainement se passer. Et je répète mentalement le

rôle que je vais jouer, de façon à être tout à fait brillant.

Tout à l’heure, M. Alexis Godard, après avoir gravi l’escalier avec

précaution, va mettre doucement ma clef dans la serrure (avant le dîner,

quand je suis rentré, j’ai dû sonner et expliquer à ma femme que j’avais

oublié mon trousseau de clefs à mon bureau). Il traversera la pièce

d’entrée dans l’obscurité; il connaît les lieux. Je lui ai remis une

petite lampe électrique de poche en lui recommandant de s’en servir

seulement dans la chambre à coucher, pour diriger sur la porte de

l’armoire à glace un jet de lumière utile. J’ai justifié ces précautions

en inventant dans l’appartement qui fait face au nôtre, une voisine

indiscrète qui met une insomnie chronique au service d’une insatiable

curiosité.

J’entrerai en scène au moment précis où l’héroïque adjudant, ayant

ouvert la porte de l’armoire, commencera sa perquisition... Un peu

avant, peut-être, si, à peine entré dans la chambre, il s’apercevait que

le lit est habité ou si ma ferme se réveille trop tôt... Je me

dresserai; je dirigerai vers lui mon étui à lunettes en criant «Haut les

mains!» pour lui enlever le désir de s’évader... Oui, c’est bien ainsi

que les choses vont se passer... Alors, je tournerai le commutateur, et

je dirai à Adèle sidérée «Ciel! Votre mari!...» Puis je dirai au mari:

«Permettez monsieur, que je prenne congé de vous. Je dois vous céder la

place... En restant plus longtemps dans votre lit, je craindrais d’être

indiscret.» (J’ai préparé ce discours et je l’ai appris par cœur; car je

ne suis pas naturellement très éloquent, et quand je ne cherche pas à

l’avance les choses qu’il faut dire, je les trouve ordinairement après,

c’est-à-dire trop tard)...

Après quoi, je m’habillerai avec dignité. Pour pouvoir m’habiller avec

dignité, j’ai gardé mon caleçon en me glissant dans le lit; car un homme

en chemise ne peut pas, au commencement, s’habiller avec dignité. Et

enfin, je ferai une sortie glorieuse, laissant les deux autres

personnages unis et consternés.

Oui, mais au début de l’action, il y a quelque chose qui ne va pas et

qui menace de tout faire rater.

Le scénario dit que M. Alexis Godard doit faire son entrée dans

l’obscurité. S’il aperçoit de la lumière, il n’entrera pas... Or, Adèle,

une fois couchée, s’est mise à lire. Elle lit un de ces nouveaux

chefs-d’œuvre littéraires auxquels les pauvres types comme moi ne

comprennent rien, mais que d’autres admirent justement parce qu’ils ne

comprennent pas. Si je ne connaissais pas ma femme, le choix de cette

lecture pourrait me donner de l’espoir. Mais mon ancienne femme est une

femme exceptionnelle; elle résistera au sommeil jusqu’au bout... Il y a

encore une cinquantaine de pages. Ça peut durer longtemps. Or, il est

déjà dix heures quarante.

--J’ai soif...

J’ai dit ça tout haut. Ma femme hausse les épaules. Ce haussement

d’épaules équivaut à un diagnostic sur mon cas: «gueule de bois».

--Je vais boire un verre d’eau à la cuisine.

A la cuisine, je commence par boire, car j’ai vraiment soif. Puis je

dirige la main vers la manette du compteur d’électricité. Je tourne:

obscurité totale. Je m’écrie:

--Allons, bon! Une panne d’électricité.

Je m’apprête à regagner mon lit à tâtons... Maintenant, pourvu que dans

dix minutes ma femme soit endormie! Mais soudain, je reste figé, le cœur

battant. Une clef vient de glisser discrètement dans la serrure de la

porte d’entrée. Puis un léger grincement. Puis plus rien.

M. Alexis Godard a certainement des dispositions pour le métier de

cambrioleur. Ce n’est peut-être pas son coup d’essai... Il est entré en

scène sans que j’aie rien entendu, bien que je sois aux aguets. De

l’antichambre où je me suis glissé, je vois un feu follet qui danse dans

la chambre; c’est la lampe électrique. Ah! Il n’a pas pu ouvrir

l’armoire sans faire de bruit.

J’entends alors la voix d’Adèle:

--Tu n’as pas fini de faire l’idiot!

Elle a fait d’un ton tranquille cette remarque habituelle. C’est à moi

qu’elle s’adresse. Elle a toutes les raisons de croire que c’est moi,

qui, troublé par les vapeurs de l’ivresse, manœuvre maladroitement pour

me coucher dans l’armoire à glace.

Le feu follet disparaît et je perçois un petit bruit sec. L’héroïque

adjudant, bouleversé par l’accent de cette voix trop connue, a laissé

tomber la petite lampe électrique.

Puis, distinctement, en _a-parte_:

--Merde!

M. Alexis Godard n’a pas dit ça pour sa femme. Il a dit ça pour lui,

afin de résumer une situation exceptionnelle.

Alors, la voix d’Adèle jette dans l’obscurité:

--Quoi?

Ce n’est pas qu’elle ait mal entendu et qu’elle veuille faire répéter.

Un accent d’émotion trahit un commencement d’inquiétude. Adèle sait très

bien que je suis incapable, dans les circonstances les plus tragiques,

les plus désespérées, de proférer un mot comme celui qu’elle vient

d’entendre (ce n’est pas pour me vanter, au contraire, parce que c’est

un mot bien commode, en toute occasion, pour ceux qui, comme moi, ont de

la peine à trouver une phrase correspondant exactement à chaque phrase

et à chaque sentiment)... Mais l’héroïque adjudant dit ça avec une

aisance qui dénote une longue habitude; ce mot jadis entendu plusieurs

fois par jour au cours d’une longue existence conjugale et revenant dans

la nuit avec l’accent d’une voix qui depuis si longtemps s’était tue,

peut impressionner même la femme la moins impressionnable.

Soudain, je reçois un choc. Et le mot revient, sur un ton de fureur

accrue.

--Merde!

M. Alexis Godard, ayant constaté la présence dans un lit d’une personne

qu’il ne tenait pas à rencontrer, a jugé qu’il valait mieux s’en aller.

Et, ma foi, il eût disparu comme un revenant qu’il était, laissant à sa

femme l’impression qu’elle avait été victime d’une hallucination, s’il

ne m’avait pas rencontré sur sa route...

Il ne faut pas que M. Alexis Godard s’en aille... Diable!... Il connaît

le plan de l’appartement, mais je connais mieux que lui la disposition

actuelle des meubles et des lieux. C’est un avantage entre aveugles...

Je saisis un porte-parapluie en faïence qui est dans l’antichambre et je

profite du mouvement de surprise qui a suivi le choc pour le mettre

entre le mari de ma femme et moi. Ainsi, j’ai le temps de pousser le

verrou intérieur de la porte d’entrée; il ne sortira toujours pas par

là.

Je n’ai plus qu’à me rendre dans la cuisine et à rendre la vie au

compteur d’électricité pour faire les présentations qui jetteront sur

une situation obscure une clarté décisive. Il est difficile en effet de

procéder à des explications orales dans l’obscurité, surtout lorsque ces

explications sont tout à fait invraisemblables.

Mais un fracas très proche m’avertit que M. Alexis Godard a flanqué par

terre le porte-parapluie. Et je me sens empoigné par deux bras vigoureux

dont les mains tentent de remonter vers mon cou avec des intentions

évidemment malveillantes.

--Salaud! fait une voix éraillée.

M. Alexis Godard a compris ma trahison. Ça va mal. Il devient très clair

pour moi que la vigueur musculaire de mon adversaire est très supérieure

à la mienne; et il me souffle dans la figure un cocktail de parfums

alcooliques et alliacés qui achèvent de paralyser ma résistance.

Je pense à ma petite Lucienne, au bonheur qui tout à l’heure était si

proche. C’est trop bête... Si j’attends qu’il m’attrape le cou, je ne

pourrai plus m’expliquer, et il est à craindre que cet homme assoiffé de

vengeance rende bientôt toute explication inutile... Il ne se rend même

pas compte qu’en m’étranglant, il n’a rien à craindre; il est chez lui,

il défend son honneur puisqu’il m’a trouvé couché avec sa femme. C’est

moi l’intrus, c’est moi le cambrioleur.

Je me hâte de chuchoter d’une voix haletante:

--Tenez-vous donc tranquille!... C’est raté... C’est raté pour cette

fois... Elle n’a pas voulu venir au théâtre. Pas ma faute!... Serrez pas

comme ça!... Je vais vous faire filer par l’escalier de service... Nous

arrangerons ça demain.

Il grogne:

--Et le pognon!

Mais son étreinte se relâche. Il hésite... Pas longtemps... Un cri

perçant, tragique, succède à un bruit de vitres brisées.

--Au secou...ou...ou...ours! A l’assassin...in...in!

Dieu soit loué! Adèle a perdu la tête; par la fenêtre qui donne sur la

rue, elle appelle furieusement la garde. La police va monter. Il ne

pourra pas se sauver. Et devant les agents de la force publique, les

présentations vont prendre un caractère officiel... Je n’en espérais pas

tant!

M. Alexis Godard se laisse guider par la main jusque dans la cuisine. Je

lui dis:

--Restez-là une minute. Si vous sortez maintenant, vous vous ferez

cueillir en bas par les agents que les cris de votre femme ont pu

attirer et il faudra donner des explications. Ou bien, sans explication,

vous vous ferez casser la figure par les courageux citoyens qui sont

certainement ameutés sous nos fenêtres.

La chienne · 第 36 / 62 题