M. Alexis Godard murmure:

--C’est bien embêtant!

Il m’a compris... D’autant mieux que la perspective de la relève ne

l’enthousiasme aucunement. Il connaît Adèle aussi bien que je la

connais. Et il y a encore autre chose qui le chiffonne. Il me le dit

sans détours, sur un ton familier:

--Dites donc, mon vieux, ça ne pourrait pas marcher sans qu’y ait de

gros embêtements pour moi. J’ai laissé croire que j’étais mort, j’ai

vécu sous un faux nom; j’ai même fait des blagues sous le nom d’un

bonhomme qui n’est plus là. Si maintenant je vais me dénoncer moi-même

en reprenant ma place auprès de ma femme, il faudra que je m’explique

auprès des autorités civiles et militaires... Non, non; il vaut mieux

que je m’en aille... Donnez-moi seulement un billet de mille pour que je

me débrouille les premiers jours et vous n’entendrez plus parler de moi.

Diable! Il ne faut pas que je le laisse filer comme ça! Mon

remplaçant... Mon sauveur...

Je réfléchis une minute et je lui dis:

--Attendez jusqu’à demain. Je n’ai pas l’argent sur moi, mais nous

allons pouvoir nous entendre... Pouvez-vous revenir ici demain, à 6

heures?

--Alors, donnez-moi tout de suite vingt francs.

Je cours jusqu’à la maison Henriot, et j’emprunte trente francs au

concierge qui était tout à l’heure sur le pas de sa porte, et m’a vu

entrer dans le petit café. Le concierge enveloppe son prêt d’une

plaisanterie qui tend à montrer sa perspicacité.

--Ah! Monsieur Legrand, on n’a pas tous les jours la veine à la

belote... Si vous voulez, je vous donnerai des leçons, moi...

Je reviens au petit café où M. Alexis Godard m’attend avec sérénité. Je

lui tends un billet de vingt francs et le reste suffit pour payer les

consommations.

--A demain, n’est-ce pas?

--N’ayez pas peur.

Je chantonne en revenant chez moi. J’étais déjà un homme heureux,

puisque j’étais un homme aimé. Je suis un homme tout à fait heureux,

puisque je suis maintenant un homme libre. Il y a donc une Providence

dont les machinations sont théâtrales, les revirements romanesques et la

justice infaillible.

Ma petite Lucienne!

Comme nous allons être heureux! Je lui dirai tout. Elle continuera à

être Clara Wood; je continuerai à travailler pour elle de tout mon cœur,

sans la quitter jamais, puisque je serai son mari. Je connaîtrai

l’effacement un peu ridicule qui relègue dans l’ombre le mari d’une

artiste connue; mais j’ai l’habitude de l’ombre et du sacrifice. Nous

voyagerons ensemble; elle m’a dit souvent qu’elle aimerait voyager. Elle

m’a dit aussi le désir qu’elle a d’une vie régulière. Tous ses rêves

vont se réaliser.

Je pense aussi, avec une sorte de fièvre, à la première nuit que nous

passerons ensemble. Jamais encore, nous n’avons passé ensemble toute une

nuit. Et j’entends toujours la voix désolée de ma Lucienne qui me dit,

quand je me lève: «Oh! Tu t’en vas déjà!...» Je m’endormirai en la

tenant dans mes bras; et le lendemain, en me réveillant, j’aurai contre

moi, son petit corps si souple et si doux au lieu de sentir l’osseuse,

l’odieuse carcasse de la femme de l’adjudant... Quand je pense à tant de

nuits injustement perdues! Et quand je pense que c’est avec la femme de

l’adjudant Godard que j’ai commis le péché d’adultère, puisque c’était

l’épouse d’un autre homme.

J’ai envie de courir tout de suite chez Lucienne pour lui annoncer que

nous avons devant nous l’espoir certain d’un bonheur total, illimité...

Je suis arrêté par une sorte de superstition... Escompter un bonheur

qu’on ne tient pas encore, ça peut porter malheur!... Si d’ici demain,

M. Alexis Godard se faisait écraser par un taxi, ou s’il mourait d’une

mort vraiment naturelle causée par une congestion cérébrale, après avoir

bu les vingt francs que je lui ai prêtés? J’ai eu tort de lui avancer

ces vingt francs... La vie de M. Alexis Godard, d’ici demain, me paraît

infiniment précieuse. S’il mourait, c’est sa femme qui se trouverait

libre; ce ne serait plus moi.

Je fais un sacrifice au sort. Je n’irai pas chez Lucienne ce soir. Je me

contente de lui envoyer un petit bleu joyeux et plein d’un espoir

énigmatique... D’ailleurs, ça ne m’ennuie pas, ce soir, de rentrer de

bonne heure chez moi. Je suis même heureux de retrouver Mme Alexis

Godard. Je sais quelque chose qu’elle ne sait pas; j’ai sur elle une

supériorité; et je n’ai plus longtemps à savourer ma revanche.

Au lieu d’ouvrir la porte avec ma discrétion habituelle, en me glissant

craintivement pour passer inaperçu, je fais chez moi une entrée

bruyante, en fanfare. Je chantonne joyeusement, et j’ai gardé mon

chapeau sur ma tête, ce qui est une contravention au code de civilité

conjugale établi par Mme Alexis Godard.

Elle accourt; elle me considère, elle me dit de cette voix sèche qui me

rappelle mes plus mauvais jours de régiment et dont le timbre évoque

d’interminables jours de salle de police:

--Tu as encore été au café.

J’aperçois mon image dans la glace de l’entrée, et je comprends l’erreur

de mon ex-femme. Je suis rouge, j’ai l’œil luisant, le chapeau un peu de

travers et un petit air jovial et indépendant que, dans mon état normal

de sujétion, peut seule expliquer une ivresse légère.

J’ai un bon sourire rassurant, et je réponds à Adèle, de plus en plus

étonnée:

--T’en fais pas, ça se tassera.

Toujours avec mon chapeau sur la tête, je traverse la petite salle à

manger, j’arrive dans la chambre à coucher que meuble notre lit

ex-conjugal, et le portrait en pied de l’ex-adjudant mort au champ

d’honneur. Je chantonne toujours et ma femme me suit, de plus en plus

convaincue qu’il ne s’agit pas seulement d’une ivresse légère mais d’une

cuite abjecte.

Je me campe devant le portrait de M. Alexis Godard, qui m’a si souvent

humilié de son regard supérieur; je montre une audace imprévue et qui

semble sacrilège à notre femme. Au lieu de rectifier la position, je le

toise avec une sorte de familiarité méprisante.

L’air que je chantonne me semble de circonstance.

--Malbrough s’en va-t’en guerre, mironton-mirontaine... Ne sait quand

reviendra!

--Si c’est possible de se mettre dans des états pareils! murmure, à la

façon d’une porte qui grince, l’épouse du portrait.

Je continue sur un ton brusquement plus joyeux.

--Il reviendra z’à Pâques?... mironton-mirontaine... Il reviendra z’à

Pâques ou à la Trinité... Et s’il revenait avant, Adèle? Hein! S’il

revenait, je me demande la tête que tu ferais...

Et j’éclate de rire en voyant la tête qu’elle fait.

--C’est répugnant, me dit-elle. Tu ferais mieux d’aller te coucher. Nous

aurons une petite explication demain.

--Demain, demain, Adèle, il se passera de grandes choses.

Mais soudain, je me reprends, d’un ton d’excessive galanterie.

--Excusez-moi, madame, de vous appeler familièrement Adèle... C’est une

habitude née d’un trop durable malentendu, par suite duquel, madame,

nous avons couché plusieurs années ensemble.

J’en ai dit plus que je ne voulais en dire...

Il vaut mieux qu’elle croie que je suis ivre.

Et elle ne croit pas si bien dire en disant que demain nous aurons une

petite explication.

La chienne · 第 30 / 62 题