Il y a un bon Dieu!
Je ne croyais pas à l’intervention de la Providence dans les affaires
des hommes. Je ne crois plus aujourd’hui au hasard qui ne saurait pas
machiner des combinaisons aussi logiques, aussi justes, aussi
harmonieuses.
C’est bien mon tour d’être heureux, et heureux non plus d’un bonheur
clandestin, inavouable, volé, mais d’un bonheur éclatant et légitime.
C’est bien le tour de ma petite Lucienne d’être heureuse après tant de
souffrances et de privations; elle a été la compagne cachée des mauvais
jours; elle pourra maintenant partager ma vie.
Ce qui m’arrive est inouï. Je suis libre, je ne suis pas marié. Je peux,
demain, épouser Lucienne.
Voilà comment s’est produit le miracle, ou du moins comment il m’a été
révélé.
Hier, chez Henriot, le garçon de bureau est venu me trouver dans ma cage
et m’a dit d’un air singulier qu’un monsieur insistait pour me voir.
--Un monsieur?... Il n’a pas dit son nom? Il n’a pas dit ce qu’il
voulait?
--Non... Je dis un monsieur... C’est un monsieur si vous voulez; il
marque plutôt mal.
J’ai dû devenir très pâle... J’ai pensé tout de suite à la somme qui
manquait dans la caisse; je me suis dit que peut-être le patron s’en
était aperçu, qu’il avait prévenu la police, et que tout à l’heure un
inspecteur allait m’emmener avec les menottes aux mains.
Les imbéciles qui étaient en train de chiffrer des factures et qui
n’avaient pas perdu cette occasion de lever le nez, remarquèrent mon
émoi.
--C’est le mari! dit Bernard... Prenez garde... Il a son revolver... Eh!
eh! père Legrand, le métier de don Juan a ses risques.
Je pris mon chapeau. Je sortis. L’homme m’attendait sous la porte
cochère. Mes craintes aussitôt s’évanouirent. C’était un pauvre bougre,
à l’allure de mendiant timide, avec des vêtements élimés et malpropres.
Il leva vers moi un regard où dansait une morne lueur alcoolique. Je le
considérai un instant sans rien dire; j’eus l’impression qu’il ne
m’était pas inconnu... Où diable avais-je déjà vu cette tête-là?
--Vous ne me connaissez pas? me dit-il.
--N...on!...
--Mais si... Vous avez vu ma photographie quelque part? Et vous avez
certainement entendu parler souvent de moi?
--Où aurais-je entendu parler de vous? Et où aurais-je vu votre
photographie?
Il se mit à rire d’un rire crapuleux:
--Chez vous... Dans votre chambre ou dans votre salle à manger...
Il continua d’un air méditatif et sur un ton plus bas:
--Ça m’étonnerait _qu’elle_ n’ait pas installé ma photo bien en vue...
Telle que je la connais et quand ça ne serait que pour vous embêter...
Allons, regardez-moi bien... C’est ma barbe qui vous empêche de me
reconnaître.
Oui, maintenant je le reconnaissais, mais je n’y croyais pas. Et je le
regardais comme on regarde l’être qu’il représentait: Un revenant.
Alexis Godard, l’héroïque adjudant mort au champ d’honneur, le premier
mari de ma femme, son seul mari en somme!
Je ne trouvai à lui dire qu’une phrase stupide.
--Alors, vous n’êtes pas mort?
--Mais si... mais si... C’est même pour ça que j’ai besoin de vous
causer. Mais pas en plein air, sous une porte. Si vous pouviez venir
jusque chez le bistro, je vous expliquerais la chose.
--Je ne suis pas libre maintenant. Mais si vous voulez m’attendre au
petit café, là en face, je vous rejoindrai dans une demi-heure...
Asseyez-vous à une table du fond, n’est-ce pas?
Je revins au bureau, bouleversé.
--C’était le mari, n’est-ce pas? me demanda Bernard qui ne lâche pas
facilement une plaisanterie.
Je lui répondis placidement:
--C’était le mari.
J’attendis avec anxiété l’heure de sortie du bureau en faisant des
hypothèses sur le passé et des projets pour l’avenir.
Lorsque je retrouvai le mari de ma femme, (Ah! quelle joie de pouvoir
dire «le mari de ma femme») dans le petit café où je lui avais donné
rendez-vous, il avait devant lui, déjà, une pile imposante de soucoupes.
Il me parut ragaillardi, plus vivant qu’au premier abord. L’alcool
produit un effet tonique sur ce genre de fantômes.
Et ce fut sans aucune humilité qu’il m’invita à m’asseoir et me pria
cordialement de boire quelque chose... D’ailleurs, aussitôt, il poussa
vers moi les soucoupes en me disant avec loyauté:
--C’est de bon cœur. Je suis obligé de vous laisser payer les
consommations. Je suis raide comme un passe-lacet, et j’ai passé la nuit
dernière sur un banc du Cours-la-Reine...
--Comment se fait-il?
--Que je sois resté si longtemps sans donner de mes nouvelles?... Vous
connaissez ma femme...
--Si je connais votre femme... Je veux dire ma femme... Je veux dire
notre femme... Ah! Si je la connais!
--Alors, vous devez comprendre, fit Alexis Godard avec simplicité.
Je commençais en effet à comprendre. Il but, puis il m’expliqua ce que
je ne comprenais pas encore.
--Je suis parti pour la guerre dans les premiers jours. Même s’il n’y
avait pas eu la guerre, je serais parti tout de même. Il n’y avait plus
moyen... De vous à moi, puisque nous sommes dans le même cas, j’avais
épousé Adèle parce qu’elle avait un peu d’argent...
--Mais je ne suis pas dans le même cas... Quand je l’ai épousée, c’est
moi qui avais quelques économies de côté...
Alexis Godard me contempla d’un regard où il y avait beaucoup
d’incompréhension et un peu d’admiration.
--Alors? fit-il...
--Alors, avouai-je, je me suis marié pour ne pas être tout seul...
--Il faut vraiment aimer la société pour épouser Adèle. Très peu de
temps après notre mariage, j’ai éprouvé le vif désir d’être tout seul...
L’argent était dépensé. La femme restait. Et vous savez comme moi
combien elle peut être embêtante.
--Oh!... Oui...
Je fis intérieurement amende honorable au revenant dont j’avais méconnu
le rôle alors qu’il était dans le monde des vivants. Je pensais qu’il
avait jadis dressé sa femme, que c’était lui le tyran dans son ménage,
et qu’elle prenait sur moi sa revanche. Je voyais maintenant que lui
aussi avait été une victime... Victime peu intéressante du reste.
Il poursuivit:
--En septembre 1914, j’ai été porté mort au champ d’honneur. J’étais
prisonnier en Allemagne, sous le nom d’un camarade tué dont j’avais
ramassé le livret. J’avais mis le mien à la place. Ça n’était pas pour
échapper à l’autorité militaire; c’était pour échapper à ma femme... Il
y a eu des histoires, parce que l’autre copain était marié lui aussi.
--Quel autre copain?
--Celui qui est enterré sous mon nom. Sa femme a fini par savoir qu’il
était censément prisonnier. Elle a écrit. J’ai reçu les lettres et j’ai
fait répondre par un camarade que j’étais amputé du bras droit, que je
ne pouvais pas répondre moi-même, mais que ça n’empêchait pas les
sentiments.
--Qu’est-ce qu’il pensait de ça, le camarade qui écrivait à votre place?
--Oh! Je lui avais dit que j’en avais assez de ma femme et que je
voulais la laisser tomber, ce qui était l’exacte vérité (sauf que je ne
lui parlais pas de cette femme-là)... Quand j’ai été rapatrié, je
n’avais pas à m’en faire bien entendu pour la mienne; mais l’autre, j’ai
été obligé de lui donner des explications, sous peine d’avoir des
ennuis... J’ai été la trouver; elle a très mal pris ça pour commencer et
elle m’a menacé de me dénoncer. Mais je l’ai eue au boniment.
Et il conclut, le plus naturellement du monde:
--Je suis resté avec elle pendant trois ans. Elle avait quelques sous de
côté, pas grand’chose.
--Les quelques sous ont duré trois ans...
--Voilà. Ensuite on s’est quitté gentiment, sans faire d’histoires...
Vous parlez d’une purée!
--Vous auriez pu trouver du travail sous votre nouvel état-civil?
--Non... Mon nouvel état-civil, c’est l’état-civil d’un mécanicien, et
je ne connais rien à la mécanique. J’ai bricolé à droite et à gauche.
J’ai même bien peur que le copain, après sa mort, ait récolté quelques
citations sur son casier judiciaire, pour six mois de prison que j’ai
faits en plusieurs séances. Mais du moment qu’il est mort, il se fout de
son casier judiciaire; et les mois de prison, c’est moi qui les ai
faits...
A mesure qu’il parle, et qu’il boit en parlant, il devient plus
cyniquement grossier. Il commence à me dégoûter un peu... Je suis
dégoûté mais ravi, parce que je savoure une revanche sur l’héroïque
adjudant dont les vertus m’écrasaient, lorsqu’en effigie, majestueux et
muet, il me surveillait de son cadre.
--Total, ça ne peut pas continuer... Il me faut de quoi me nipper et me
remonter pour trouver quelque chose. J’ai une combine en train, mais il
me faut un peu d’avance. J’ai appris que vous aviez épousé ma femme, que
vous étiez à votre aise et que vous aviez une situation. Je viens vous
proposer une affaire.
--Une affaire?
--Un marché si vous aimez mieux. Vous avez un intérieur honorable, un
ménage légitime et la considération de votre quartier. Supposez qu’un
jour un homme... C’est moi cet homme...
--J’ai bien compris.
--Supposez que je vienne vous dire: «Cette femme est à moi. Vous n’êtes
pas mariés. Je la reprends... C’est mon droit, n’est-ce pas?... Et puis
je suis un héroïque combattant, moi... Et qu’est-ce que vous faisiez,
vous, pendant que je me faisais tuer à la guerre? Vous me preniez ma
femme légitime, et patati, et patata!...» Qu’est-ce que vous auriez à
répondre?
--Oh! Je n’aurais rien à répondre du tout. Je n’aurais qu’à m’en aller.
M. Alexis Godard est loin de se douter à quel point cette perspective
m’effraie peu. Cependant, il est surpris et décontenancé de voir avec
quelle tranquillité je prends la chose. Il a parlé très haut avec
l’espoir que je serais épouvanté d’une révélation publique et que par
des offres je devancerais la proposition qu’il va me faire.
Il baisse un peu la voix pour dire:
--Oui... Vous seriez obligé de vous en aller, parce que ma femme, telle
que je la connais, a dû faire mettre le loyer à son nom... Et vous vous
retrouveriez tout seul; vous qui avez horreur de la solitude.
Je suis sur le point de lui répondre que maintenant la solitude ne me
fait pas peur parce que «notre» femme m’a appris à l’apprécier par voie
de comparaison. Mais je juge plus habile de le laisser venir.
Il ne vient pas tout de suite. Il me demande brusquement:
--Vous n’avez pas une cigarette?
--Non...
--Ah! Je vois ce que c’est... Elle vous défend aussi de fumer... Elle
vous oblige aussi à vous déchausser et à mettre des pantoufles quand
vous rentrez «chez elle» pour ne pas salir les parquets... Vous ne
pouvez pas non plus lire dans votre lit, parce qu’elle éteint la lumière
à 10 heures, par mesure d’économie.
Gravement je fais de la tête, un signe affirmatif. Nous sommes comme
deux vieux camarades qui rappelleraient leurs souvenirs de collège et de
caserne: «Tu te rappelles le pion, comme il était rosse?... Tu te
rappelles le capitaine, comme il était empoisonnant!»
Il continue.
--Elle vous laisse aussi cent sous par semaine pour vos petites
dépenses.
--Non... vingt francs...
--Vingt francs! Moi, j’avais cent sous.
Il me semble d’abord révolté par une injustice aussi scandaleuse. Mais à
la réflexion, il remet les choses au point.
--C’est vrai... Moi, c’était avant la guerre. Ça correspond.
Puis il s’avise que cette évocation, qui présente notre femme sous un
jour fort désagréable, est assez maladroite et peut contrarier son
projet. Et il me sort cette conclusion inattendue:
--En somme, c’est une bonne femme, quand on a l’habitude... Et vous
devez avoir fait comme moi dans le temps. Vous avez mis du fric de côté,
en douce. Je ne voudrais pas revenir pour troubler votre ménage. J’ai
des torts, puisque j’ai disparu depuis je ne sais combien d’années...
C’est à moi de me sacrifier, de disparaître à nouveau...
--Alors, pourquoi avez-vous reparu?
Presque humblement, en détournant son regard qui m’observait
sournoisement, il fait:
--J’ai pensé que vous voudriez bien m’aider... Je veux bien me
sacrifier, mais pour mon sacrifice, vous me devez une petite indemnité,
n’est-ce pas?... Dix mille francs, qu’est-ce que c’est pour vous?... Pas
d’un seul coup si vous voulez... Mais vous me donneriez cinq mille,
aujourd’hui, et pour le reste, je vous ferais confiance un mois ou deux.
Il est très arrangeant, et je sens qu’il est encore tout disposé à
marchander. Mais contrairement à ce que croit M. Alexis Godard, dix
mille francs, c’est beaucoup pour moi. Même cinq cents francs, c’est
encore trop.
Et si j’avais dix mille francs, je ne les donnerais pas pour que M.
Alexis Godard disparaisse, au contraire, je les donnerais pour qu’il
reste avec sa femme, qui cesserait ainsi d’être la mienne.
C’est pourquoi je fais avec l’héroïque adjudant assaut de générosité et
de grandeur d’âme.
--Mais non, mais non... C’est à moi de me sacrifier et de disparaître.
Vous avez la priorité d’après la loi; vous êtes toujours l’époux
légitime et régulier d’Adèle et elle vous aime toujours. Je suis
l’usurpateur... Tant que je ne savais pas, j’avais une excuse.
Maintenant que je sais, je ne peux plus continuer...