La femme chante. Son nom vole sur les banquettes. C'est la Bordas.[222]

[222] Rosalie Bordas s'était rendue populaire en interprétant la

chanson _la Canaille_, écrite par Alexis Bouvier au lendemain

du meurtre de Victor Noir par le prince Pierre Bonaparte. Après

la déclaration de guerre, elle chanta avec grand succès _la

Marseillaise_ à la Scala.

Elle dit, elle mugit le chant qui l'a déjà rendue célèbre. Au refrain,

c'est le délire. Toute la salle a repris en chœur:

C'est la canaille,

Eh bien! J'en suis!

Je pousse Vermersch du coude.

--Tu ne dis rien...

--Moi? Je regarde les Maréchaux...

Ah oui! Qu'est-ce qu'ils doivent se dire, les Maréchaux!

La Bordas fait un signe.

De la coulisse sort un garde fédéré, qui tient à la main un drapeau

enroulé sur sa hampe. Il le tend à l'artiste, qui le saisit, le

développe lentement, l'étale tout grand, et s'en enveloppe...

Elle continue de chanter.

Et c'est un spectacle empoignant. Tous les visages vont vers la

Bordas. Tous les cœurs battent, sûrement. Je n'oublierai jamais cette

apparition. Sur le blanc peplum, comme une large tache de sang, le

rouge du drapeau frangé d'or. La chevelure étalée sur les épaules nues,

la poitrine large, le bras solide et musclé, la bouche grande ouverte

et tordue, le regard fixé là-haut, comme dans une brutale extase.

N'ai-je point devant moi la forte femme des _Iambes_ de Barbier--celle

qui veut qu'on l'embrasse, avec des bras rouges de sang?

La Bordas, pendant qu'elle dit _la Canaille_, ne symbolise-t-elle pas,

pour cette foule enfiévrée, attentive au moindre de ses gestes, l'armée

des révoltés, l'armée de cette canaille héroïque qui se bat là-bas, par

delà les remparts...

Des trépignements et des acclamations coupent ma rêverie... La scène

est de nouveau déserte. La première partie du concert est achevée.

C'est l'entr'acte.

--Sortons, me dit Vermersch. Agar doit venir tout à l'heure. Je vais

tâcher de la voir. Je te retrouverai ici.

Resté seul, je fais des yeux le tour de la salle magnifique, vidée en

un clin d'œil, abandonnée pour la longue table chargée de bouteilles

et de verres que j'ai vue tout à l'heure. Et je songe. Je cherche à

mettre, sur les traits immobiles des guerriers de la grande épopée,

des noms. Voici Ney, Lannes, Davout. Les autres, Masséna, Soult,

Oudinot?... Il n'y a que quelques mois, la brillante cour impériale

étalait, à cette même place où je suis, ses falbalas éblouissants...

Que de choses depuis... Et, si j'avais pu deviner, que de choses

encore, toutes proches... Si j'avais su que, dans quelques jours,

toutes ces dorures, tous ces lustres, tout, les Maréchaux avec,

allaient s'effondrer dans le plus effroyable des incendies...

--Tiens, c'est vous?

Lissagaray.

Si nous allions respirer, tout de même...

Une petite porte. Un escalier étroit qui grimpe dans le noir.

Lissagaray me conduit. L'escalier mène, paraît-il, aux combles, d'où

nous aurons la vue sur les jardins, et la fraîcheur. Nous sommes

arrivés. Par une lucarne ouverte, le ciel plein d'étoiles. Mais il ne

fait pas clair là-dedans! Si peu clair, que nous ne retrouvons plus

notre point de départ. Ce n'est qu'après une demi-heure de recherches

que nous remettons le pied sur les marches de l'escalier. Nous sommes

vite en bas. Agar venait de quitter la scène. Vermersch n'était plus là.

Il ne nous reste qu'à partir. Nous repassons devant les deux gentilles

cantinières, qui nous tendent encore une fois leur aumônière.

--Citoyens, pour les orphelins de la Commune!

La longue table du buffet est toujours là. Mais la soif, bien

excusable, a fait son œuvre. Bouteilles, canettes et verres sont vides.

La montagne de brioches a été nivelée au ras de la toile cirée.

Les lampions rouges du jardin fument et s'éteignent. La fête touche à

sa fin.

Quelques jours encore, et les Tuileries elles-mêmes auront vécu.

Quelqu'un m'a raconté que, dans cette nuit sinistre où, dans Paris en

flammes, le ciel semblait un gigantesque voile de pourpre et d'or, dans

la nuit du mardi au mercredi 24 mai 1871, Raoul Rigault alla demander

asile à un ami.

Rigault sortait de Sainte-Pélagie, où il avait fait fusiller Gustave

Chaudey.

L'appartement, un cinquième, avait un balcon, Rigault se mit au balcon.

Appuyé sur la balustrade, il contemplait le terrifiant spectacle, les

gigantesques panaches de flammes, les tourbillons de fumée, semés de

trous d'or...

--Tiens, cria-t-il brusquement, les Tuileries qui foutent le camp...

Ce que Rigault venait de voir, c'était la coupole de la salle des

Maréchaux qui s'abîmait dans les flammes.

Il était exactement une heure un quart après minuit.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 65 / 109 题