CONCERT AUX TUILERIES

Mai.--Dix heures du soir. Jardin réservé des Tuileries, qu'on appelait

toujours le Jardin du Petit Prince. Nous nous promenons, Vermersch

et moi. Foule énorme. Les massifs illuminés par des lanternes rouges

accrochées aux arbustes. Des lampions rouges en bordure des corbeilles

et des pelouses. Des draperies rouges à l'estrade des musiciens qui

jouent des airs patriotiques, mélangés à des ouvertures d'opéras

populaires.

La musique se tait.

Par les fenêtres, ruisselantes de lumières, du Palais, nous arrivent

des bouffées de bruits et de chants.

Il y a concert dans la salle des Maréchaux.

--Allons voir ça, me dit Vermersch.

Nous franchissons le portique du pavillon central, le pavillon de

l'Horloge. A gauche, deux fédérés, le coude appuyé sur le fusil,

gardent l'entrée d'une vaste salle où tout le monde entre sans la

moindre difficulté. Nous entrons. Sur toute la longueur, une table

longue, longue. Des verres à la centaine, des bouteilles, des canettes

pleines de bière blonde, des montagnes de brioches, des biscuits en

paquets. Personne n'a, pour le moment, le droit de s'approcher de la

table. Le buffet pour l'entr'acte.

Un escalier au fond. Au bas, deux lions de marbre, la patte appuyée

sur une boule. Et, adossées aux lions, deux gentilles cantinières,

chapeau à plumes et corsage à boutons étincelants, qui offrent, à ceux

qui passent près d'elles, une épingle, dont la tête porte un bonnet

phrygien émaillé de rouge.

Nous piquons l'insigne à la boutonnière. Les deux cantinières tendent

une bourse.

--Pour nos blessés, citoyens!

Nous montons. La porte de la salle des Maréchaux. Une buée de chaleur

brûlante. Les lustres énormes, suspendus à la coupole, resplendissent.

A l'entrée, une impénétrable masse humaine. Vingt fois, nous risquons

d'être aplatis contre les murs. Près de nous, des femmes, emprisonnées

dans un flot de citoyens, halètent et s'épongent.

Quelle foule! La formidable haleine qui s'échappe de toutes ces

bouches, la poussière que soulèvent ces milliers de semelles en

perpétuelle agitation sur le parquet, obscurcissent l'atmosphère de

la salle. Les dorures des corniches, les velours des portes et des

logettes supérieures, tout, jusqu'aux silhouettes empanachées des

Maréchaux, n'apparaissent qu'à travers une grisaille opaque. La mer des

têtes s'agite, s'élève, évolue de tous côtés. Près de moi, un officier,

au quadruple galon d'argent, botté, sabre au flanc, cause galamment,

debout, le képi à la main, avec une grosse dame d'allure bourgeoise,

qui s'évente avec son mouchoir.

Bourdonnement d'impatience. Là-haut, dans la galerie qui court autour

de la coupole, un homme, l'écharpe rouge en sautoir, se penche vers

l'assistance. Il remue les bras. Il parle. On n'entend rien.

Le rideau se lève. Silence.

Sur la scène, une forte femme. Peplum blanc traînant derrière elle.

Ceinture rouge à la taille.

Cris. Hurlements. On trépigne. On bat des mains.

Mes cahiers rouges au temps de la Commune · 第 64 / 109 题