(La Brasserie de la rue Saint-Séverin)
_coup d'œil_
Derniers mois de l'Empire.--Rue Saint-Séverin. La deuxième maison à
gauche, près le boulevard Saint-Michel. Aujourd'hui, une librairie.
Le numéro 40. En 1870-71, une brasserie de modeste apparence.
Au-dessus de la porte d'entrée, un gros tonneau de verre. On voit
encore, sur la pierre, deux taches de ciment, marquant la place des
trous où s'enfonçaient les supports de fer. Le seuil franchi, une
salle claire. Billard au fond. Tables de marbre blanc. Au comptoir,
lisant un journal, un homme à barbe brune, la physionomie ouverte. Le
patron. Glaser. Instituteur en Alsace, Glaser a été, pour ses opinions
républicaines, révoqué par le gouvernement impérial. Il a quitté son
pays. Pour vivre, il a ouvert la brasserie de la rue Saint-Séverin, à
l'enseigne: _Au Tonneau_. Ou encore, Brasserie Rhénane. Nous disons,
«chez Glaser».
[183] Pour donner une physionomie exacte de cette brasserie
Glaser, ou brasserie Saint-Séverin, restée célèbre dans les fastes
révolutionnaires, j'ai cru devoir faire remonter mes notes jusqu'aux
derniers mois de l'Empire, et, ensuite, aux grandes journées du siège.
Une belle chambrée, quand nous sommes là, le soir, sur le coup de
dix ou onze heures. Tous, à quelques très rares exceptions, plus
tard, de la Commune. Les uns à l'Hôtel de Ville: Vallès, Longuet,
Vaillant, Rigault, Jourde, Régère, Vermorel, Léo Melliet, Oudet,[184]
Tridon, Courbet.[185] Humbert et moi, ferons avec Vermersch, le _Père
Duchêne_. Maroteau, la _Montagne_, qui le mènera au bagne et à la
mort, à l'hôpital de l'île Nou. Lullier,[186] général, ou à peu près.
Il ira, lui aussi, au bagne. Briosne, Ducasse, Teulière, orateurs en
vogue des réunions publiques. Passedouet sera maire du treizième. Il
mourra, comme Maroteau, en Calédonie. Lucipia, encore au bagne. Maître
sera chef de notre fameux bataillon des _Enfants du Père Duchêne_. A
cette table, une demi-douzaine qui siégeront, à côté de Rigault et de
Ferré, à la préfecture de police: Breuillé, Levraud, Da Costa (les deux
frères), Sornet. Aconin, adjoint au Panthéon après avoir été capitaine
au 248e. Eudes[187] et Brideau,[188] qui seront pris pour l'affaire de
La Villette, condamnés à mort, délivrés, à la veille d'être fusillés,
par le Quatre-Septembre. Pilotell sera commissaire spécial de police.
Il arrêtera Gustave Chaudey. Treillard, un vieux de Décembre, sera
directeur de l'Assistance publique. Il mourra fusillé dans la cour de
l'École polytechnique. Édouard Roullier entre, un volume de Proudhon
sous le bras, traînant après lui, accrochés à sa longue blouse
bleuâtre, déteinte par les multiples lavages de la citoyenne Roullier,
deux ou trois mioches geigneux. Paget-Lupicin, plus tard directeur
de l'Hôtel-Dieu, balance de sa main gauche sa calotte de fausse
fourrure. Henri Bauer sera déporté. Albert Callet, qui accompagnera
Grousset à la délégation aux affaires étrangères, s'en tirera avec cinq
ans de prison. Et tant d'autres. Cavalier (après le siège), ce bon
Pipe-en-Bois, à qui Alphand viendra rendre justice devant le conseil
de guerre. Le grand Petite, qui s'en ira en exil à Genève. Pierre
Denis, qui ne sera pas poursuivi, bien qu'il ait fait presque tous les
premiers Paris du _Cri du Peuple_. Noro, futur chef du 22e bataillon,
brosse, pour le moment, une immense toile, les _Derniers Montagnards_,
mal à l'aise dans son étroite chambrette du sixième. J'allais oublier
Gill, qui sera conservateur du musée du Luxembourg.
O cher temps envolé!--Quand, la grille fermée,
Nous allions, tous les deux dans l'ombre parfumée,
Seuls maîtres des lilas; le doux silence...
T'en souviens-tu?--C'était du temps de la Commune.
[184] Oudet (Emile). Membre de la Commune (19e arrondissement).
Membre de la commission de sûreté générale.
[185] Courbet (Gustave), membre de la Commune (6e arrondissement).
L'auteur de la _Remise des Chevreuils_, l'_Enterrement d'Ornans_, etc.
[186] Lullier (Charles), lieutenant de vaisseau démissionnaire.
Membre du Comité central. Arrêté, il s'échappa et combattit
violemment la Commune. Il n'en fut pas moins condamné à mort, commué
aux travaux forcés.
[187] Eudes (Emile), membre de la Commune (11e arrondissement).
Membre du Comité de Salut public (10 mai).
[188] Brideau (Gabriel), chef de la police municipale sous la Commune.
Encore quelques-uns. Charles Frémine, qui vient de publier chez
Lemerre son premier volume de vers, _Floréal_. Francis Enne. Gustave
Puissant, l'auteur, un jour célèbre, des _Écrevisses du Petit Auguste_.
Celui-là--le seul--tournera mal.[189]
[189] On découvrit, en 1870, que Puissant faisait, depuis de longues
années, partie de la police. Voir l'article de M. Jules Claretie,
_l'Homme sans nom_, dans le _Temps_ du 26 novembre 1908, et ma
chronique de l'_Aurore_ du 30 novembre 1908: _A propos de l'Homme
sans nom_.
_le baron de Ponnat_
Une note spéciale à ce brave baron de Ponnat, baron authentique,
blanquiste et athée.
Épais, chauve, vers la cinquantaine, toujours trottinant, le baron
arrive, dépose sur sa table une énorme serviette bourrée de papiers,
les notes qu'il a prises à la Bibliothèque impériale pour son _Histoire
des variations de l'Église_, parue plus tard, en deux volumes, chez
Charpentier.
Le baron passe toutes ses journées, plongé dans les in-folios de Suarez
et de saint Thomas d'Aquin. A moins qu'il ne rencontre un enterrement
civil. Ce jour-là, c'est fête pour le fougueux libre-penseur qu'est
le baron. Le défunt dont passe la dépouille mortelle? De Ponnat ne
s'en inquiète guère. Il se mêle au cortège. Il arrive au premier
rang, derrière le corbillard. Il salue les parents, cause au besoin.
Tout cela pour préparer la scène finale, la célébration des vertus
du libre-penseur qu'il ne connaît, bien entendu, ni d'Ève ni d'Adam.
Mais de Ponnat s'est mis en tête de faire de la propagande. Il la
fait à toute occasion. Envers et contre tous, s'il le faut. Personne
ne l'empêchera, le mort arrivé à la fosse, de prendre la parole et de
jeter sur le cercueil le bouquet de fleurs d'immortelles symbolique.
La légende veut que le baron, pour amorcer l'assistance, commence
invariablement son éloge funèbre par la phrase, plutôt amusante:
«Citoyennes et citoyens. C'est toujours avec un nouveau plaisir que
je viens sur la tombe d'un libre-penseur...» Personne de nous, à vrai
dire, n'a entendu le baron.
Ponnat, avisé, continua, dès que l'insurrection fut victorieuse, à
fréquenter Suarez et Thomas d'Aquin. Mais il se tint à l'écart. Un
jour, à Genève, nous le vîmes apparaître à la terrasse du café du Nord,
où il était venu, de la voisine Savoie, son pays natal, serrer la main
des anciens amis. Je n'entendis plus, après cette visite, parler de
l'original et blanquiste baron.
_mouchards_
Il n'est pas facile à la police de s'aventurer dans notre petite
brasserie. Tout le monde s'y connaît. Hors nous, il n'y a guère
d'habitués qu'une demi-douzaine de commerçants du quartier, qui, après
dîner, viennent faire leur partie de billard, sans s'émouvoir autrement
du perpétuel brouhaha des conversations, plutôt animées.
Une figure nouvelle apparaît-elle, qu'elle est vite détaillée. Il y a
là de fins limiers, comme Rigault, qui connaît à fond son personnel de
la rue de Jérusalem.
Dans sa déposition de l'_Enquête parlementaire sur l'Insurrection
du 18 mars_, M. Claude, qui était chargé de la surveillance des
clubs, réunions et «endroits mal famés», avoue franchement la
terreur qu'inspirait à ses agents la seule idée d'entrer dans un des
établissements fréquentés par le monde révolutionnaire.
--Chaque fois qu'on commandait des agents pour y aller, répond M.
Claude à une question du président de la commission d'enquête, c'était
à qui trouverait des excuses, parce qu'ils savaient qu'on leur faisait
de mauvais partis.[190]
[190] _Enquête parlementaire_, édition en un seul vol., page 266.
La brasserie de la rue Saint-Séverin n'inquiétait pas que M.
Claude. Elle troublait les nuits de M. Vacherot, maire du cinquième
arrondissement (Panthéon) sous le siège, plus tard député à l'Assemblée
nationale, l'auteur de _la Démocratie_.
Dans cette même séance de la commission d'enquête, M. Vacherot
interroge M. Claude.
--Je voudrais vous adresser une question qui est relative à mon
quartier. Avez-vous connaissance d'une réunion qui se tenait presque
tous les soirs dans un café situé au bas du boulevard Saint-Michel,
c'est-à-dire près du pont Saint-Michel, en descendant à droite, à
laquelle prenaient part un grand nombre de gens qui ont figuré dans
la Commune?
--Oui, répond M. Claude. C'était en allant vers le pont à droite.
Nous savions qu'il se tenait des réunions comme celles-là rue
Saint-Séverin, et dans le quartier situé entre Saint-Séverin et le
pont Saint-Michel.
--Aviez-vous, reprend M. Vacherot, des agents dans ces réunions?
Saviez-vous ce qui s'y passait?
--La police politique, répond M. Claude, en avait.
La vérité, M. Claude l'a dite plus haut. Ses agents n'osaient pas se
mêler à nous, sûrs qu'ils étaient d'être reconnus et jetés dehors.
Cela arriva un soir chez Glaser, où deux pauvres diables de mouchards
s'aventurèrent à pousser la porte.
Salle pleine. Pas une table libre.
Force est aux deux compagnons d'aller s'installer derrière le billard,
au fond.
--Mince qu'ils en sont! nous dit, au premier coup d'œil, Rigault.--Je
les connais.
Et le voilà qui quitte sa place, sort de sa poche sa tabatière--Rigault
prisait copieusement--s'approche des deux hommes, prisonniers en face
de leur mazagran, et, les nommant à haute voix par leurs noms, tout en
leur offrant une prise:
--Eh bien! comment va le patron? Allons, ne vous gênez pas, prenez-en
une... deux si vous voulez.
Et Rigault de rire, en faisant claquer sa tabatière.
Mais d'autres, moins gouailleurs que Rigault, ne riaient pas.
Roullier, le mufle en avant, hurlait: «Qu'on les assomme!»
Paget-Lupicin, sortant de son attitude pacifique habituelle, frappait
violemment sa calotte sur le marbre de sa table. Pilotell brandissait
une chaise, gardant la porte d'entrée...
On ne sait comment l'incident se fût terminé, si ce bon Glaser ne fût
venu nous prier amicalement de laisser partir les deux intrus.
Les deux hommes quittèrent à la hâte leurs mazagrans et gagnèrent
prestement la rue, non sans avoir essuyé un formidable «à la porte les
mouchards».
Quand fut venue la Commune, on n'avait plus les mêmes raisons de se
gêner.
Dans la première quinzaine d'avril, on nous signala un homme, habitué
de notre petite brasserie, qui jouait un rôle plutôt suspect.
Rigault, cette fois, ne se contenta pas de lui offrir une prise. Il le
coffra.
Le _Père Duchêne_, qui avait l'œil ouvert, consacra au bonhomme un bout
d'article.
«Le bougre va le payer cher!» concluait-il.[191]
[191] Le _Père Duchêne_. Nº 28 du 23 germinal an 79/12 avril 1871.
Le bougre le paya-t-il cher?
Voilà ce que j'ignore encore...
_le neveu Antoine_
Un soir. Nous causons, trois ou quatre. Entre un ami. Il est accompagné
d'un tout jeune homme, brun, pâle, moustache fine.
--Un ami... Antoine.
Antoine est neveu de Blanqui. Le fils de l'admirable sœur de l'éternel
prisonnier.
Le lendemain, je vais voir Antoine.
--Venez, m'a-t-il dit. Je vous montrerai la petite pièce où travaille
«mon oncle»,--mon oncle, c'est Blanqui,--quand il paraît à la maison.
Le logis qu'occupait la sœur de Blanqui a disparu. Barrant le boulevard
Saint-Germain, à la hauteur de la rue Hautefeuille, des bâtisses
vermoulues que les opérations de voirie ont depuis longtemps jetées
bas. Un étroit passage fait communiquer le tronçon de boulevard avec
les petites rues, disparues, elles aussi, les unes en partie, les
autres tout à fait, la rue du Jardinet, où était l'imprimerie de la
mère Gaittet, et, plus loin, la rue Larrey, où était la _Marmite_ de
Varlin.
Au premier étage, un atelier de brochure, que dirige madame Antoine.
Un petit salon, d'allure simple, bourgeoise. Une toile attire le
regard. Un homme, jeune, les bras croisés, cheveux ras, visage allongé,
yeux ardents, lèvres minces, comme découpées au couteau.
--Mon frère, dit madame Antoine.
Le portrait est celui de Blanqui en 1838. Blanqui a trente-trois ans.
Peint par sa femme, Suzanne-Amélie, dans cette petite maison de Jancy,
sur les bords de l'Oise, où le gouvernement de Louis-Philippe l'a
interné, après l'affaire de la rue de Lourcine.
Il a été fait, de cette toile, qui est le plus beau et le plus vivant
portrait de Blanqui, une eau-forte, signée Gravier, dont j'ai un
exemplaire, donné pur Breuillé.
Attenant au salon, une toute petite pièce, un couloir plutôt. Une
table, deux chaises.
--C'est le cabinet où travaille mon frère,--quand il est là.
Dans un coin, appuyés au mur, deux grands volumes, reliés, qui sont à
Blanqui. L'année 1848 du _Journal des Débats_.[192]
[192] C'est dans le _Journal des Débats_ que parut (15 avril 1848) la
belle et poignante réponse de Blanqui au document Taschereau.
_le retour de Rogeard_
--Rogeard arrive ce soir.
C'est Longuet qui nous apporte la nouvelle.
Rogeard a terminé les cinq ans de prescription de sa condamnation de
1865 pour les _Propos de Labienus_.
Beaucoup de nous, la plupart, ne connaissent pas encore Rogeard. Les
plus vieux avaient vingt ans quand parut le célèbre pamphlet. Aussi
nous apprêtons-nous à faire fête au vieux maître.
Neuf heures. Longuet, qui nous a quittés, rentre avec un gros homme,
grisonnant, chauve, la face rougeaude, l'air timide.
Rogeard balbutie quelques paroles en réponse à notre accueil
enthousiaste.
Et, comme il tient toujours à la main un immense chapeau mou, qu'il ne
sait où poser, Vallès, d'une voix rieuse:
--Allons, à cette patère, le casque des Curiaces.
Rogeard, moitié content, moitié froissé, accroche son chapeau mou.
Il est désormais des nôtres.
_le capitaine Blot_
Assis avec quelques amis, un officier.
Sur la table, une longue boîte en carton. L'officier l'ouvre et en
retire un superbe claque, avec un bouquet de plumes tricolores.
L'officier est le capitaine Blot, instructeur à Saint-Cyr.
De temps à autre, Blot vient nous voir à la brasserie de la rue
Saint-Séverin. En civil. Quand il arrive en uniforme, c'est qu'il doit
faire quelque part, au ministère de la guerre ou ailleurs, une visite
d'apparat. Peu désireux de descendre le boulevard Saint-Michel coiffé
de son chapeau à plumes, il vient en képi, le carton renfermant le
fameux chapeau à la main.
Un soir, quelques mois plus tard, Blot nous surprendra. En août.
Désigné pour un régiment, au lendemain de la déclaration de guerre, il
a été fait prisonnier à l'une des grandes batailles. Il s'est échappé,
déguisé en bouvier.
Il restera à Paris, tout le siège.
La Commune venue, on lui offre d'être général. Il refuse. Il ne nous
quitte pas, cependant. Après l'entrée des troupes, il donne ses
conseils pour l'attaque, à l'artillerie, de la gare Montparnasse, déjà
occupée par l'armée de Versailles.
Le capitaine instructeur de Saint-Cyr, la Commune définitivement
vaincue, tous ses amis disparus, tués, en prison, en exil, se voua au
professorat. Il fut longtemps, m'a-t-on dit, professeur d'histoire aux
Dominicains d'Arcueil.
_Édouard Vaillant_
Juillet 1870.--Édouard Vaillant, qui sera membre de la Commune, arrive
d'Allemagne, où il était, comme Rogeard, à Tubingen.
Sur sa route, il a vu défiler l'armée allemande, marchant vers la
frontière.
Vaillant nous dit ses craintes patriotiques. L'ennemi s'avance,
chantant les airs de bataille et de triomphe, comme s'il était sûr déjà
de fouler bientôt notre sol.
Et nous restons, silencieux, pensifs, le cœur serré.
_infidélités_
Aux soirs d'été, quand la chaleur est brûlante, nous faisons quelques
infidélités à ce brave Glaser. Nous remontons le boulevard Saint-Michel
jusque chez Hoffmann. Place de l'Observatoire. Au coin du boulevard
Montparnasse et de l'avenue, bordée de grands marronniers, qui conduit
à la grille de l'établissement scientifique. Au rez-de-chaussée, deux
salles meublées de tables et de bancs de noyer ciré. Bière blonde de
Strasbourg, renommée dans tout le quartier des Écoles et dans tous
les ateliers de peintres et de sculpteurs du voisinage. Au fond de la
salle d'entrée, une petite porte, qui, par une sente rapide et agreste,
conduit à un jardin en contre-bas, peuplé de bosquets feuillus. Le
soir, autour des moos et des verres, la causerie y est délicieuse.
Vermersch est, depuis des années, assidu des soirées d'Hoffmann.
Hier, à minuit, comme un vrai Flamand,
J'allais, chez Hoffmann, manger la choucroute.
La bière, en chantant, tombant goutte à goutte,
Joyeuse, emplissait le moos écumant.
Toute une bande d'artistes, peintres, sculpteurs du quartier, se
retrouve là le soir. Des modèles, qui emplissent le jardin de leurs
rires. Je vois encore, frappant du poing sur la table, faisant sauter
les verres, un vieux peintre d'histoire, élève de Delaroche, Jules
Vialle, qui amène Picchio, le peintre de la _Mort de Baudin_. Vialle
s'est battu en 48. Il a conservé la balle qu'il faillit recevoir
au Palais-Royal, et qu'il détacha de la porte contre laquelle elle
s'était écrasée. Quand nous allons bavarder dans son petit atelier de
la rue de la Grande-Chaumière, où il brosse, à la douzaine, pour les
magasins de l'abbé Migne, des chemins de croix et des archevêques «en
pied», il nous la montre avec orgueil. Un jour, un farceur qui nous
avait accompagné voulait à toute fin que la balle qui avait failli
tuer le peintre fût une balle chassepot. Vialle voulait l'étrangler.
Un sculpteur, Lebœuf, qui a fait à Guernesey un buste de Victor Hugo,
dont les reproductions se vendent dans les librairies du boulevard
Saint-Michel. Un protégé de Nefftzer, qui collabore de-ci de-là
au _Temps_, un grand Alsacien blond, Ritzinger. De temps à autre,
l'écrivain catholique Constant Thérion,[193] qui abandonne, pour venir
chez Hoffmann, la brasserie Mayer de la rue Vavin.
[193] Constant Thérion a servi, dit-on, de modèle à Daudet pour son
Élysée Méraut des _Rois en exil_.
Seul, devant sa chope, dans la salle du rez-de-chaussée, son dogue
noir assis sur la banquette, l'auteur du _Vandalisme révolutionnaire_,
professeur à Sainte-Barbe, Eugène Despois, caresse sa barbe noire semée
de fils d'argent.
_au club Blanqui_
Blanqui ouvre son club ce soir. Nous irons.
Rue Saint-Denis, numéro 20. Au premier étage d'un café, le café
des Halles Centrales. La maison a disparu pour faire place à une
construction neuve, l'achèvement des magasins de Pygmalion.
Très peu de monde quand nous entrons. Les fidèles. Eudes, Brideau,
que le Quatre-Septembre vient de délivrer. Edmond Levraud. Breuillé.
Balzenq, gérant de la _Patrie en Danger_. Albert Regnard, qui sera
secrétaire général de la préfecture de police avec Rigault. Caria.[194]
Oudet. Édouard Roullier. Granger, qui a payé de sa poche les revolvers
de La Villette. Une cinquantaine d'autres.
[194] Caria (Léopold), blanquiste. Prit part à l'affaire de La
Villette. A l'état-major de la Légion d'honneur avec Eudes. Condamné
aux travaux forcés par conseils de guerre.
Assis sur le rebord du billard, Moutard, mon ancien professeur de
mathématiques à l'institution Barbet et à Sainte-Barbe. Moutard, alors
jeune ingénieur, a refusé le serment au Deux-Décembre. Plus tard,
professeur à l'École polytechnique, inspecteur général des mines. Il
est venu là en curieux, comme J.-J. Weiss vient, lui aussi.
Où est Blanqui?
Une table en bois blanc, haussée sur une estrade. Je m'approche. Tridon
cause avec un petit homme au nez fortement busqué, le visage rasé, la
tête un peu penchée, l'œil noir extraordinairement perçant.
C'est LUI.
Je m'approche. Tridon me serre la main, dit mon nom.
Déjà, à la tribune, devant la table, un homme parle haut. La chevelure
rebelle, la parole nerveuse, le geste violent. C'est Lullier, l'ancien
lieutenant de vaisseau. Habitué, comme nous tous, de chez Glaser, où il
vide, chaque soir, son carafon de cognac.
--Citoyens...
Lullier se penche, désigne du doigt Blanqui, qui cause toujours avec
Tridon, moi à côté d'eux.
--Citoyens... ce vénérable vieillard...
Blanqui s'est dressé.
Son regard, dur comme l'acier, luisant comme un tison, s'est dirigé sur
Lullier... Lui! Lui!... Un vénérable vieillard!... Une vieille barbe!
Ah! ce regard!
Lullier, tout décontenancé, balbutie quelques mots et disparaît.
_31 octobre_
Minuit. Quelques-uns sont déjà de retour de l'Hôtel de Ville. On cause
autour du poêle de Glaser. Au dehors, le rappel bat encore dans la rue
de La Harpe.
Un ami, qui sera près de Rigault à la préfecture, Émile Giffault,
raconte notre aventure.
--Nous sommes, vers onze heures, dans le Salon rouge, où sont Blanqui,
Flourens, Millière et d'autres. Autour de nous, on dit que les
bataillons réactionnaires sont en marche sur l'Hôtel de Ville. D'une
minute à l'autre, nous allons être envahis. Giffault se penche à mon
oreille. Au milieu du brouhaha, il me crie:
--J'ai des bombes dans ma poche.
Que faire?
Sortir avec?
Dangereux.
Où les cacher?
Et nous voilà, à travers les groupes de tirailleurs, à filer contre les
murs, cherchant une issue... Une tenture cède... Derrière, le vide. Une
porte ouverte... Nous disparaissons... Une salle déserte... Une autre
salle... Nous sommes bien seuls... Derrière les tentures, dans l'angle
d'une cheminée monumentale, Giffault dépose doucement, comme dans un
nid, ses bombes... Le voilà débarrassé.
Tard, après minuit, volets fermés, la brasserie reste pleine et
bruyante. A chaque minute, ce sont des arrivées.
Enfin, à trois heures, nous partons.
La nuit est tout en brouillard.
A la hauteur du jardin de Cluny, à deux pas de moi, un ami, que j'ai vu
à l'Hôtel de Ville. Un fidèle de Blanqui. Il pleure et sanglote.
--Eh bien! qu'y a-t-il donc?
--Il y a... Il y a, mon vieux, que la Commune est foutue.
_Benjamin Flotte_
Une figure. Benjamin Flotte. Un ancien des grands jours. Ami, ombre
de Blanqui. Flotte, les cinq années de détention auxquelles il a été
condamné à la suite du 15 Mai terminées, s'en est allé à San-Francisco.
Cuisinier d'élite, il a fondé une maison prospère. Il est revenu à
Paris dans les environs de la déclaration de guerre.
Un soir, nous causons de Blanqui. Flotte garde le silence.
--Eh bien! toi... Dis-nous quelque chose.
--Quand je l'ai revu, il y a trois mois, pour la première fois depuis
le procès de Bourges... c'était chez sa sœur, madame Antoine... Elle
m'avait averti, la veille, de son arrivée... Je n'avais pas dormi de la
nuit... Le revoir!... Quand j'ai franchi la porte du petit salon que tu
connais bien, mon cœur battait... Je le reconnais... Il est là, assis
devant une table... Il lit... Nous allons nous jeter dans les bras l'un
de l'autre... nous embrasser en vieux frères d'armes... Songez, j'étais
à côté de lui, le 15 Mai, à la tribune de la Chambre... J'étais à côté
de lui partout...
Et Flotte s'arrête un instant.
--Non... il ne bouge pas...
--C'est Flotte, lui dit sa sœur.
--Ah! c'est toi... Et il me tend, sans se lever, une main que je
serre... Ce fut là toutes nos effusions...
--Tu lui en veux? dis-je à Flotte.
--Moi?... Pourquoi?...
Et, moitié riant, moitié attristé:
--Pourquoi lui en voudrais-je?... Non... je ne le pourrais pas.
Flotte, qui touchait à la soixantaine,--visage long, cheveux blancs
coupés ras,--resta avec nous pendant la Commune, tout entier à son
projet d'échange de Blanqui contre l'archevêque et divers otages.
--Ah! quand nous LE reverrons ici--disait-il, un soir, à Vallès--je
me mettrai moi-même aux fourneaux de Glaser, et je vous ferai, de mes
mains, ce que vous n'avez jamais mangé... Un délice... Je suis seul à
connaître la recette... L'omelette aux foies de poulet...
--Convenu, Flotte, opinait Vallès de sa grosse voix... A quand
l'omelette aux foies de poulet?
Hélas!... La défaite vint... Ceux qui survécurent s'en allèrent en
exil... Flotte retourna à San-Francisco... Et nous ne sûmes jamais ce
qu'était la délicieuse omelette de Benjamin Flotte, l'ami, l'ombre de
Blanqui.
_22 janvier_
Le jour s'est levé sur un ciel sombre et glacial. Des bruits sinistres
circulent. Dans quelques jours, ce sera la capitulation. Paris est à
bout de forces. On distribue parcimonieusement l'horrible pain noir de
riz et d'avoine. Les derniers chevaux sont mangés. La veille, pendant
que nous étions là, devisant autour du poêle éteint, une vieille femme,
proprette, a fait le tour des tables du café, soulevant le couvercle
d'un panier d'osier qu'elle portait avec précaution à la main. Dans le
panier, un gros matou à la robe tigrée, les moustaches effilées, l'œil
jaune coupé d'une raie noire. Appétissant, le matou. Le dernier matou
du siège. Pauvre matou. Il n'a pas trouvé acquéreur chez Glaser.
Deux heures. Filons vite. Notre bataillon, le 248e, a rendez-vous rue
des Écoles, pour marcher sur l'Hôtel de Ville. Pilotell boucle son
ceinturon, coiffe son képi d'artilleur de la batterie Notre-Dame,--la
batterie du _Rappel_,--où sont Vermorel, Rogeard, Treillard.
Paget-Lupicin sort avec nous, en amateur, sa calotte sous le bras.
Roullier nous dépasse de sa haute taille, sa longue barbe d'insurgé de
juin constellée de petites étoiles de givre.
Nous rencontrons le bataillon au parvis Notre-Dame. Longuet en tête,
dans sa longue capote grise de commandant. Aconin (qui sera adjoint au
Panthéon après le 18 Mars) près de lui. Une cinquantaine d'hommes. Le
reste n'est pas venu. On dit que ça va chauffer.
Pont d'Arcole. La place de l'Hôtel de Ville est pleine d'une foule
bigarrée. La foule des dimanches. Des gardes nationaux. Des femmes.
Des enfants. Les fenêtres de l'Hôtel de Ville sont closes. Au coin de
l'avenue Victoria, des groupes en armes. Rue de Rivoli, un bataillon
débouche. Au-dessus des têtes, le bonnet phrygien, rouge, d'un drapeau.
Nous sommes au milieu du pont, arrêtés, serrant nos rangs modestes. Où
allons-nous? Avenue Victoria? Au café de la Garde Nationale, où--nous
sommes avertis--sont, avec Blanqui, quelques amis?
Des coups de feu, subits, sans que rien ait pu les annoncer. A toutes
les fenêtres de l'Hôtel de Ville, des nuages de fumée blanche...
Encore des coups de feu... La place riposte. Et, derrière nous,
ripostent aussi des gardes nationaux, embusqués dans les bâtiments,
encore inachevés, du nouvel Hôtel-Dieu... De l'Hôtel de Ville, on tire
partout. Sur la place, sur l'avenue Victoria, sur l'Hôtel-Dieu, sur le
pont, où nous sommes toujours, figés d'épouvante et de colère...
Plus rien. La place est vide... Nous avons avancé... Un groupe vient
vers nous... Au milieu une grosse tache rouge... Nous nous approchons.
La tache rouge, c'est un édredon, porté sur deux échelles... Sur
l'édredon rouge, un homme étendu... Un képi à quatre galons... Parmi
ceux qui accompagnent le blessé, un ami, un habitué de chez Glaser.
Lucipia.
--C'est Sapia, nous dit Lucipia.
--Mort?
--Non. Blessé à la hanche. Une balle, là, dans l'avenue... Il levait sa
badine pour crier «en avant» quand il a été frappé... Nous le portons à
l'Hôtel-Dieu.
Quelqu'un s'approche. Un médecin. Il appuie sa tête sur la poitrine.
Le cortège continue sa route.
Quand il franchit le portique de l'hôpital, le commandant Sapia rendait
le dernier soupir.
_au gymnase Paz_
Le lendemain. Cinq jours avant la capitulation. Au gymnase Paz. Rue
Toullier. Entre la rue Cujas et les escaliers (disparus) qui, de la
voie en contre-bas, montaient à la rue Soufflot. Une grande salle, nue,
étroite et longue. Dans un coin, on a poussé les barres parallèles sur
lesquelles s'exerçaient, avant le siège, les gymnastes. Je me hisse
pour jouir du coup d'œil.
Foule. Des femmes. A la tribune,--une estrade,--un orateur. Une face
émaciée, d'une pâleur atroce. Les yeux, noirs, brillants. Barbe noire
embroussaillée. Cheveux longs. Briosne.[195]
[195] Briosne, élu membre de la Commune (9e arrondissement) aux
élections complémentaires du 16 avril. Refusa de siéger.
La voix, caverneuse, a de superbes éclats.
--Citoyennes et citoyens... Nous résisterons jusqu'à la mort... Paris
s'ensevelira sous ses ruines...
Ce sont des applaudissements, des voix qui crient et rugissent.
--Oui... Oui...
Briosne attend. Quand le bruit s'est apaisé, il reprend, de sa voix
grave, à l'accent prophétique.
--Citoyennes et citoyens... Quand, dans Jérusalem assiégée par les
soldats de Titus, tous les combattants eurent succombé, les femmes,
debout sur les remparts à demi écroulés, ramassaient les cadavres de
leurs époux et de leurs fils, et les lançaient, superbes de rage et de
désespoir, à la face des assaillants...
Un grondement court sur les bancs où les femmes sont assises, le regard
fixé sur Briosne, rouges, comme illuminées.
--Citoyennes et citoyens... C'est ainsi que feront nos femmes... Paris
peut succomber. Il ne se rendra jamais...
--Je demande la parole, crie une voix que je reconnais à son timbre
faubourien.
La voix de notre ami Roullier.
Briosne a fini. Je le vois qui s'en va, la face blême couverte de
gouttes de sueur...
La longue blouse bleu pâle de Roullier flotte au-dessus de l'estrade.
--Vous avez entendu le citoyen Briosne, commence Roullier... Eh bien!
jurons tous ici de mourir plutôt que de nous rendre aux Prussiens.
Des mains se lèvent.
--Oui. Nous mourrons tous... D'abord, avant de nous rendre, nous
mangerons tout... Nous mangerons les chats... Nous mangerons les
chiens... Nous mangerons les rats...
La salle se déride. Empoignés tout à l'heure par l'éloquence de
Briosne, les nerfs se détendent.
--Oui, vocifère toujours Roullier... Les rats... Nous mangerons nos
souliers... le cuir de nos ceinturons... nos gibernes... Est-ce que les
naufragés ne mangent pas tout ce qu'ils trouvent sur leurs bateaux?...
Ils se mangent quelquefois entre eux...
Roullier est allé trop loin... Un formidable rire secoue la salle, qui
se vide.
_les lettres de l'archevêque_
Mercredi 24 mai, de la Semaine sanglante. La bataille se rapproche.
Plus d'espoir. Je viens de passer une demi-heure, dans mon logis de la
rue du Sommerard, à brûler les papiers compromettants, pour moi et pour
d'autres, que deux mois d'insurrection ont accumulés.
Voici des lettres, cependant, que je ne brûlerai pas.
Les lettres de l'archevêque[196].
[196] J'ai déjà parlé plus haut (page 72) de ces lettres.
Sa lettre à M. Thiers, datée de Mazas, le 12 avril.
A cette lettre du 12 avril, le prélat prisonnier a joint une copie du
court billet de rappel adressé par lui à son grand-vicaire, l'abbé
Lagarde, alors à Versailles. Ce billet daté de Mazas, 19 avril.
Avec ces deux précieux documents, je détiens encore un chiffon de
papier, sur lequel l'abbé Lagarde a tracé, au crayon, quatre lignes,
adressées au malheureux archevêque.
Ces quatre lignes au crayon sont le refus de l'abbé Lagarde--daté de
Versailles--de se rendre à l'appel pressant du prélat prisonnier.[197]
[197] Voici ces deux derniers documents. D'abord le court billet
de rappel, daté de Mazas, adressé par le prélat prisonnier à son
grand-vicaire:
_L'archevêque de Paris à M. Lagarde, son grand-vicaire._
M. Flotte, inquiet du retard que paraît éprouver le retour de M.
Lagarde, et voulant dégager, vis à vis de la Commune, la parole qu'il
avait donnée, part pour Versailles à l'effet de communiquer son
appréhension au négociateur.
Je ne puis qu'engager M. le grand-vicaire à faire connaître au juste
à M. Flotte l'état de la question, à s'entendre avec lui, soit pour
prolonger son séjour de vingt-quatre heures, si c'est absolument
nécessaire, soit pour rentrer immédiatement à Paris, si c'est jugé
plus convenable.
De Mazas, 19 avril 1871.
G... archevêque de Paris.
Flotte n'alla pas lui-même à Versailles. Ce fut le jeune fils de
madame Antoine (sœur de Blanqui) qui s'y rendit, porteur du billet de
rappel de Monseigneur Darboy.
Quand Antoine se présenta au domicile de l'abbé Lagarde--je tiens de
lui-même ces détails qu'il me donna dès son retour de Versailles--il
lui fut répondu que le vicaire-général était en conférence et qu'il
lui était impossible de se déranger.
Antoine fit remettre à Lagarde le billet de l'archevêque. Quelques
minutes après, un domestique lui rapportait un chiffon de papier sur
lequel le grand-vicaire avait transcrit au crayon, cette réponse
laconique mais claire:
M. Thiers me retient toujours ici, et je ne puis qu'attendre ses
ordres, comme je l'ai plusieurs fois écrit à Monseigneur. Aussitôt
que j'aurai du nouveau, je m'empresserai d'écrire.