Nous nous élevons d’abord par des pentes d’éboulis

LE SUD-ORANAIS

=ÉTUDES FLORISTIQUES ET PHYTOGÉOGRAPHIQUES=

=faites au cours d’une exploration dans le Sud-Ouest

de l’Algérie en 1901=

PAR

=B. P. G. HOCHREUTINER, Dr sc.=

PRIVAT-DOCENT A L’UNIVERSITÉ DE GENÈVE

ASSISTANT A L’HERBIER DELESSERT

ATTACHÉ A L’INSTITUT BOTANIQUE DE BUITENZORG (JAVA)

* * * * *

_Avec 5 zincogravures ou vignettes dans le texte et 22 planches._

* * * * *

=Mission officielle de la Ville de Genève en 1901=

* * * * *

(Extrait de l’_Annuaire du Conservatoire et du Jardin

botaniques de Genève_, années VII-VIII. 1903-1904.)

* * * * *

GENÈVE

IMPRIMERIE ROMET, 26, BOULEVARD DE PLAINPALAIS

* * * * *

15 avril 1904

TABLE DES MATIÈRES

* * * * *

Pages.

INTRODUCTION 1

PREMIÈRE PARTIE. — =Récit de voyage= 4

DEUXIÈME PARTIE. — =Phytogéographie= 21

CHAPITRE I. — _Les oasis et les points d’eau_ 24

§ 1. Oasis proprement dites 24

§ 2. Points d’eau 27

§ 3. Sources de montagne 29

§ 4. Conclusions 29

CHAPITRE II. — _Les dunes_ 31

CHAPITRE III. — _Les steppes_ 35

§ 1. Steppes à une espèce exclusive 39

§ 2. Steppes sablonneux 40

§ 3. Steppes rocailleux 42

§ 4. Steppes limoneux 43

§ 5. Steppes composites 44

§ 6. Conclusions 45

CHAPITRE IV. — _Les montagnes_ 46

§ 1. Zone inférieure à caractère steppique 47

§ 2. Zone moyenne plus ou moins boisée 49

§ 3. Zone supérieure boisée 58

§ 4. Conclusions 74

CHAPITRE V. — _Rochers désertiques du Sud_ 75

CHAPITRE VI. — _Conclusions générales_ 80

§ 1. Migrations des flores 80

§ 2. Influences locales 86

§ 3. Comparaison avec la flore européenne 88

TROISIÈME PARTIE. =Enumération des espèces accompagnée

d’observations floristiques et biologiques= 91

I. — Cryptogames vasculaires 91

II. — Gymnospermes 92

III. — Monocotyledoneæ 98

IV. — Dicotyledoneæ 108

APPENDICE.

Enumération des Mousses récoltées par M. Hochreutiner

en Algérie, par J. Cardot 218

Fungi Oranenses Hochreutinerani, auctore P. Hennings 221

Lichenes Oranenses Hochreutinerani, auctore

A. Zahlbruckner 233

Algæ Hochreutineranæ Oranenses, auctoribus W. Migula

et W. Schmidle 227

Su alcuni Zoocecidii d’Algeria raccolti dal Dott.

Hochreutiner, appunti critico-descrittivi del

Dott. Alfredo Corti 229

Liste des insectes récoltés par M. Hochreutiner dans

le Sud-Oranais 234

INDEX 236

Errata 276

* * * * *

(Extrait de l’_Annuaire du Conservatoire et du Jardin botaniques

de Genève_. 7me année, 1903.)

* * * * *

LE SUD-ORANAIS

=ÉTUDES FLORISTIQUES ET PHYTOGÉOGRAPHIQUES=

=faites au cours d’une exploration dans le Sud-Ouest de

l’Algérie en 1901=

PAR

=_B. P. G. HOCHREUTINER_=

* * * * *

INTRODUCTION

Le plan du présent travail a dû être considérablement modifié

à cause de notre départ inopiné pour Buitenzorg ; nous nous en

tiendrons donc à une énumération de nos collections systématiques,

à un court récit de voyage et à une étude rapide des formations

que nous avons eu l’occasion d’observer dans le Sud. Quant à

la partie floristique, nous avons appliqué d’une façon aussi

rigoureuse que possible les principes de nomenclature adoptés à

l’Herbier Delessert, à savoir : le Code de 1867 mitigé jusqu’à

nouvel ordre pour la nomenclature générique par le principe de la

prescription cinquantenaire. Toutefois nous ne citons pas l’auteur

princeps entre parenthèse pour les espèces transférées d’un

genre dans un autre parce que, dans ce cas, nous donnons, autant que

faire se peut, la citation de la synonymie en entier.

La bibliographie a été réduite au strict minimum, et quoique nous

ayons eu constamment sous les yeux les travaux remarquables des Cosson,

Battandier et Trabut, John Ball, Murbeck, Bonnet et Barratte, Boissier,

Desfontaines, nous ne citerons ces ouvrages que lorsque cela pourra

contribuer à éclaircir la notion d’une espèce.

On s’étonnera peut-être du grand nombre de variétés nouvelles

que nous avons décrites, cette circonstance est due à l’idée que

nous nous faisons de l’espèce et que nous avons déjà exposée

dans un précédent travail[1].

En un mot, nous considérons généralement comme variétés les

formes qui sont reliées entre elles par des états intermédiaires.

Maintenant qu’il nous soit permis de témoigner notre reconnaissance

aux nombreuses personnes qui se sont intéressées à notre exploration

et nous ont secondé de leurs conseils et de leur appui : tout

d’abord le Conseil administratif de la ville de Genève, qui nous a

conféré la mission officielle dont nous exposons ici les résultats ;

le Conseil d’Etat du canton de Genève et le Conseil fédéral

de la Confédération suisse qui ont bien voulu nous recommander

par voie diplomatique auprès des Autorités françaises ; c’est

enfin le Président du Conseil des Ministres de ce dernier pays qui,

en nous introduisant auprès du Gouverneur général de l’Algérie,

nous a permis de jouir des plus grandes facilités et des avantages

les plus précieux pour notre exploration dans l’extrême Sud.

Grâce à la protection de ces hautes Autorités, nous avons reçu

partout l’accueil le plus empressé et avons pu visiter en toute

sécurité une région qui, dans certaines de ses parties au moins

n’est pas toujours sûre.

Nous désirons aussi remercier personnellement M. A. Babel, président

du Conseil administratif, dont dépendait à cette époque le service

botanique municipal, et le Directeur du Conservatoire et du jardin

botaniques, M. John Briquet, qui, non seulement nous a facilité notre

entreprise, mais nous a aussi aidé de ses conseils et a bien voulu,

comme monographe des Labiées, nous déterminer les plantes de cette

famille. Nous devons également un juste tribut de reconnaissance à

MM. Brenner, Lachenal, Turettini, Barrère, ambassadeur français

à Rome, pour les recommandations qu’ils ont bien voulu nous

donner ; à M. Borgeaud, Consul suisse à Alger, pour son accueil si

aimable ; enfin à M. le général Bertrand, Commandant de la place

d’Aïn-Sefra, et à M. le capitaine Dessigny, Chef de bureau arabe

de la même localité.

Nous voulons aussi exprimer notre reconnaissance à MM. les professeurs

Battandier et Trabut d’Alger, lesquels ont bien voulu parcourir

rapidement la plus grande partie de nos collections et nous donner

des indications précieuses. Ces dernières ont beaucoup facilité

nos recherches lors de la détermination.

Pour l’élaboration de nos collections nous avons utilisé :

1o la Bibliothèque et l’Herbier Delessert qui contient une série

assez complète des originaux de Desfontaines ;

2o la Bibliothèque et l’Herbier Boissier ;

3o la Bibliothèque et l’Herbier de Candolle.

Nous tenons à assurer Messieurs W. Barbey et C. de Candolle,

propriétaires de ces deux dernières collections, de nos sentiments

de reconnaissance pour la généreuse hospitalité qu’ils offrent

à tous les naturalistes et pour les précieux encouragements qu’ils

prodiguent aux botanistes genevois.

* * * * *

[Note 1 : Hochreutiner, Malvaceæ novæ in _Ann. du Cons. et

Jard. bot. de Genève_, VI.]

PREMIÈRE PARTIE

=Récit de voyage.=

* * * * *

Parti de Genève le 26 avril 1901, je m’embarquai à Marseille le

lendemain à midi par un orage épouvantable.

Après une traversée quelque peu mouvementée, nous arrivions à Alger

le lendemain à 5 heures du soir. Ma première visite dans cette ville

fut pour notre aimable consul suisse, M. Borgeaud, auquel j’avais

été annoncé par le Conseil fédéral. Il m’accompagna au bureau

du Gouvernement général de l’Algérie où je remis mes lettres

de recommandation et où je reçus l’accueil le plus empressé. On

m’adressa au _Bureau des Affaires indigènes_, autorité qui devait

me prendre sous sa protection tutélaire lorsque je sortirais des

sentiers battus. Après quoi M. Borgeaud me fit visiter en détail

la Kasbah, où il est fort connu et apprécié si j’en juge par

l’accueil que lui faisaient les Arabes.

Jeudi 2 mai : Excursion à Fort-de-l’eau, une jolie station

balnéaire située à environ 25 km. d’Alger, dans la direction

du cap Matifou. Comme je me trouvais avec des parents et des amis,

l’herborisation ne fut pas très abondante. J’eus cependant la

chance de voir là plusieurs espèces intéressantes. Cet endroit

paraît peu visité par les botanistes.

Le lendemain je fis une excursion plus fructueuse à la Bouzarea,

le sahel qui domine Alger. A partir de Deux-Moulins nous suivîmes

un oued desséché qui forme un ravin profond, tout couvert d’une

végétation luxuriante. A mesure qu’on s’élève, les plantes

arborescentes diminuent et c’est enfin la brousse avec ses grosses

touffes de disse (_Ampelodesma mauritanica_) et ses affreux palmiers

nains (_Chamaerops humilis_). L’herborisation fut copieuse et

intéressante, quoique je fusse encore novice dans l’étude de la

flore de la contrée.

Le 5 mai, nouvelle excursion au bord de la mer, à la Pointe Pescade,

la promenade favorite des Algérois. Malgré le mauvais temps j’en

rapportai quelques clichés et un certain nombre d’espèces du

littoral.

Pendant les jours qui suivirent je pus visiter aussi le Jardin

d’Essai, qui est un parc superbe où l’on cherche à acclimater

les espèces tropicales. Des cultures de ce genre ne pourront réussir

qu’aux environs d’Alger grâce à la douceur exceptionnelle du

climat de ce coin de terre.

En même temps je préparai mon expédition pour le Sud-Oranais et

comme le temps pressait, j’eus l’imprudence de laisser à Alger,

incomplètement séchées les collections faites aux environs. Mal

m’en prit, car je les trouvai dans un état de moisissure avancée

à mon retour, et je dus en jeter les deux tiers environ. Aussi

remarquera-t-on que malgré plusieurs herborisations, les plantes

d’Alger sont en très petit nombre dans nos exsiccata.

Enfin le jeudi 9 mai, je partis par le train de nuit à 9 heures

du soir. Je me réveillai le lendemain matin dans la plaine du

Chélif, une des parties les plus fertiles et les plus chaudes de la

colonie. Cette année la sécheresse fut si grande que les récoltes

y sont très compromises. A 6 heures nous arrivons à Perrégaux,

une petite station de la ligne d’Alger à Oran, station à laquelle

s’embranche la voie étroite de la Compagnie franco-algérienne

qui doit me transporter jusque dans l’extrême Sud. Dès lors la

partie intéressante du voyage commence. En partant de Perrégaux,

on s’élève de suite par des pentes arides jusqu’au barrage

de l’Habra. En cet endroit, la vallée est resserrée en une

gorge étroite qui a été fermée par un mur cyclopéen de 478

m. de longueur, de 40 m. de hauteur et de 38 m. d’épaisseur à sa

base. En amont, l’eau de trois ouadis s’accumule et forme un lac

se divisant en trois branches et remontant la vallée de l’Ouest

(vallée de l’oued El-Hamman) pendant 7 km.

Cette nappe d’eau paraît exercer une certaine influence sur

le climat local, car ses rives abruptes et les montagnes qui

l’avoisinent présentent des forêts et des belles prairies

bien vertes. Au-delà, la voie ferrée continue à monter entre des

croupes dénudées et arides. On débouche enfin dans la haute plaine

d’Eghris, couverte de plantations verdoyantes et, où tout dénonce

une fertilité admirable. Dans le lointain, on aperçoit les maisons

de Tizi. Des champs d’orge et de blé dur s’étendent à perte

de vue, ils ont été conquis sur la brousse qui couvrait la plaine.

Il a fallu défricher, et ce n’est pas un mince travail ; le

palmier nain forme des souches extraordinairement résistantes, contre

lesquelles se brisent les charrues à vapeur des colons, et il est

nécessaire d’extirper ces plantes avec la pioche, l’une après

l’autre. Les Arabes, trop indolents, ne se donnent pas la peine

de faire ce travail préliminaire et ils sèment leurs céréales

par-dessus ces troncs si tenaces. Rien n’est plus curieux à voir,

que ces taches vertes des palmiers nains au milieu des moissons

dorées.

Remontant encore dans le Sud, la voie ferrée va suivre désormais

la vallée de l’oued Saïda. Les montagnes s’élèvent, elles

deviennent abruptes et se couvrent de forêts, tandis que dans le

fond des vallées, on cultive l’orge, le blé dur et la vigne.

Le pays est riant et ne ressemble en rien aux chaînes désolées

précédant la plaine d’Eghris. Les forêts dont nous parlions sont

formées en majeure partie de genévriers de Phénicie, que les gens

du pays nomment, je ne sais pourquoi, des _Thuya_.

Enfin nous arrivons à Saïda, à 880 m. d’altitude. C’est le

dernier centre de civilisation un peu important dans le Sud. Le

pays est très accidenté et rappelle certaines régions de

nos Alpes. L’eau étant relativement abondante, il se forme de

véritables prairies et les arbres fruitiers, les champs de sainfoin,

les plantations de fèves, les vignes aux ceps très espacés, forment

un tableau qui paraît familier à un habitant de l’Europe centrale.

J’utilisai l’après-midi qui restait libre pour visiter les

environs. La ville elle-même n’offre pas grand intérêt, avec ses

petites maisons basses, blanchies à la chaux, ses casernes entourées

d’un rempart et dominées par le clocher de l’église sur lequel

nichent deux cigognes.

Deux remarques en passant : devant mon hôtel, on cultive en pots

des figuiers malingres, de l’espèce qui forme au Jardin d’Essai

des arbres majestueux, et, sur le mur, que vois-je ? Une réclame du

chocolat Suchard ; c’est à croire que plus on s’éloigne dans

le Sud, plus l’analogie avec l’Europe centrale devient frappante !

Sortant de la ville, j’allai faire une herborisation dans les

rochers qui portent les ruines du vieux Saïda, ce nid d’aigle

où Abd-el-Kader défia jusqu’au 28 mars 1844 les poursuites de

l’armée française. Ces rochers, coupés à pic, présentent une

flore calcicole riche ; ils rappellent par place le lapié.

Le lendemain matin (11 mai), le train reprit sa marche vers le Sud. Je

disposais d’un compartiment entier et je m’étais installé de

telle sorte que je pouvais descendre herboriser à chaque station ;

pendant l’intervalle entre les deux gares, je mettais mes spécimens

en papier. De cette manière je pus récolter des documents tout le

long de la voie, depuis Saïda jusqu’à Aïn Sefra qui devait être

mon centre d’excursion.

Au sortir de Saïda, on monte lentement jusqu’à Aïn el Hadjar

où commencent les hauts plateaux. Dans cette partie septentrionale,

l’impression que j’avais eu à Saïda alla encore s’accentuant :

partout des fleurs, de la verdure et d’immenses étendues cultivées,

donnant l’impression d’une contrée fertile et d’un aspect

totalement différent de celui du littoral méditerranéen. Cependant,

la sécurité commence à diminuer, les fermes sont fortifiées,

les stations du chemin de fer sont des block-houses, et les gens que

l’on voit circuler portent des armes.

Bientôt le paysage se modifie, les fermes se font rares, les cultures

et les arbres disparaissent, et la plaine immense s’étend tout

autour de nous, monotone et déserte.

Après les nuits très froides, la chaleur devient brûlante au milieu

du jour, et sur l’immensité du steppe, apparaissent les premiers

phénomènes de mirage ; ils nous accompagneront pendant toute la

traversée des hauts plateaux. A l’horizon de la plaine couverte

d’alfa, on voit des étendues d’eau, des arbres, des buissons et

dès qu’on approche tout se dissipe.

En passant à Krafallah, nous apercevons les hangars où l’on

prépare l’alfa pour l’exportation.

Voici enfin les Chotts dont l’immense miroir réfléchit la lumière

aveuglante du soleil. L’arrêt du train au Kreider me permet de faire

une ample moisson ; vite quelques instantanés et nous roulons de

nouveau longeant la rive du Chott el Chergui, où de larges croutes

de sel se déposent peu à peu. Puis la voie s’élève un peu,

les lacs salés se perdent dans le lointain et c’est de nouveau le

steppe d’alfa qui s’étend à l’infini.

Lorsque le soleil commence à décliner, les silhouettes azurées

des montagnes de la grande chaîne de bordure saharienne deviennent

visibles dans le lointain. Nous traversons Mecheria, au pied du

Djebel Antar, puis Mekalis, qui est sur la ligne de partage des

eaux. A partir de là nous redescendons peu à peu vers Aïn-Sefra,

en longeant le Faidjet-el-Betoum.

Aïn-Sefra : tout le monde descend ! — et je débarque dans une

petite gare où m’accueille le portier de l’Hôtel de France, car

il y a un hôtel de France à Aïn-Sefra. Mais, quel hôtel ! Je trouve

néanmoins à me loger dans une immense chambre où je troublai la

sérénité de nombreux habitants en installant mes presses à sécher.

Je voulus sortir le soir même ; mal m’en prit, car je m’enrhumai

sérieusement. Le rayonnement est si intense ici, que les nuits sont

glaciales ; et les deux jours qui suivirent je dus me contenter de

visiter la station et ses environs immédiats.

Aïn-Sefra était autrefois un simple village arabe, misérables huttes

en terre, entourées de jardins et de quelque palmiers formant plus ou

moins oasis. Le village indigène a subsisté, mais l’administration

militaire a construit non loin de là de vastes casernes fortifiées,

pouvant abriter de 1000 à 1500 hommes, et près de cette redoute se

sont installés des marchands et industriels européens : en tout 500

à 600 personnes attirées par cette forte agglomération militaire.

Ce poste est la dernière garnison importante que l’on rencontre

avant de s’enfoncer dans le Sahara ; c’est là que se sont formées

les colonnes destinées aux expéditions dans le Sud.

Le chef de la place est un général et les soldats appartiennent

presque tous à la légion étrangère, aux bataillons indigènes

ou aux compagnies de discipline, aussi parlent-ils l’italien,

l’allemand ou même le suisse allemand autant que le français

ou l’arabe. Je me souviens encore mon ahurissement d’entendre,

le soir, dans les cafés (quels cafés !) des yodles et les accents

du _Rufst du mein Vaterland_. Le service mercenaire a gardé son

attrait, surtout chez nos confédérés de la Suisse allemande,

et ceux-ci sont très appréciés à la Légion.

Aïn-Sefra est le chef-lieu d’une commune dont le capitaine de

bureau arabe est le maire, le commissaire de police, le juge de paix,

etc., c’est donc à ce capitaine qui était alors M. Dessigny que

je devais m’adresser. Avec beaucoup d’amabilité, il m’aida

à organiser toutes mes expéditions et pour commencer me confia

à la garde de deux spahis dont l’un Ben-Nahoum parlait un peu le

français et me servit partout de truchman.

Le capitaine Dessigny poussa même la prévenance jusqu’à me prêter

une selle, objet de première nécessité dans ces parages où les

chevaux abondent, mais où les selles sont fort rares. Je crois même

qu’il m’eut été impossible de m’en procurer une sans lui.

Dès le lendemain, à savoir le jeudi 16 mai, je partais pour une

excursion au Ras-Chergui, la sommité qui domine Aïn-Sefra au Sud et

qui constitue le point culminant de la chaîne du Mekter. C’est un

sommet rocheux formé de grès paléozoïques comme toutes les autres

montagnes de la région.

Pour en atteindre le pied, il faut traverser la dune dont la partie

supérieure est formée de sable mouvant, sans aucune végétation,

et où bêtes et gens enfoncent jusqu’à mi-jambe.

L’apparence de cette dune rappelle celle des immenses champs de neige

de nos Alpes. Comme la neige, le sable produit des vallonnements et des

crêtes ; comme elle, il est charrié par le vent et vient bientôt

combler les traces qu’on laisse derrière soi ; comme elle enfin,

il produit une série de figures semblables à de petites vagues,

de petits entonnoirs, etc.

Cette dune est d’un type très spécial dont nous avons déjà

parlé ailleurs[2]. Elle est due à un violent courant d’air qui

se fait sentir presque chaque soir à Aïn-Sefra.

Ce courant vient du Nord par le Faidjet-el-Betoum, il traverse la

vallée de l’Oued-el-Bridj en soulevant des nuages de poussière

et vient se briser contre les flancs du Djebel-Mekter, en laissant

déposer le sable qu’il transportait. Ce courant d’air est

dû, comme nous l’avons montré, au refroidissement plus rapide

de l’atmosphère sur les hauts plateaux que dans la vallée

d’Aïn-Sefra, il est donc tout à fait local et il en résulte :

1o Que la dune est immobile dans son ensemble. 2o Qu’elle n’est

pas appliquée contre le flanc de la montagne, mais qu’elle est

séparée de celle-ci par un large vallonnement que nous dûmes

traverser avant de commencer notre ascension.

Celle-là s’effectue par un chemin muletier qui conduit jusqu’au

sommet où se trouve un poste de télégraphie optique. Toute la

montagne est rocheuse et la terre végétale y forme une couche mince

et discontinue. La partie supérieure est boisée et sur le sommet

même qui s’élève à 2000 mètres d’altitude se trouvent des

buissons de chênes-verts rabougris. Dans les intervalles entre ces

buissons, végète une véritable flore alpine et, à leur ombre,

croissent de nombreuses espèces des climats tempérés. Après une

abondante récolte sur ce petit plateau rocheux, nous nous dirigeâmes

vers des tentes de nomades que nous avions aperçues en contre-bas,

parmi les arbustes sur le versant oriental. Un dîner frugal, et nous

descendîmes à la source voisine en suivant un chemin fréquenté

par les Arabes et leurs troupeaux et serpentant à travers des

éboulis couverts de buissons de chênes-verts et de genévriers

disséminés. La source elle-même était une sorte de puits où

dormait une eau infecte ; à proximité immédiate cependant, le

terrain était humide et hébergeait quelques plantes de marais.

A partir de là, par une marche de flanc interminable, nous allâmes

rejoindre le chemin que nous avions pris en montant. Nous suivîmes

ainsi pendant près de deux heures un sentier qui côtoyait la montagne

en se maintenant à une altitude moyenne de 1600 mètres environ. La

descente s’effectua par la route du matin et nous arrivâmes à

Aïn-Sefra le soir, à la nuit noire, par une bourrasque épouvantable.

Le lendemain fut consacré à la mise en ordre de mes collections et

le soir, comme je parlais d’aller au Figuig, on m’apprit qu’il

fallait y renoncer à cause des relations tendues qui existaient à

ce moment entre l’Administration et le fameux rebelle Bou-Amama. Or

étant confié à la garde de l’Administration militaire, celle-ci ne

pouvait me laisser pénétrer dans ce nid de pirates. (L’officialité

a parfois ses inconvénients !)

Le 18 mai, nous partions à sept heures pour Aïn-Aïssa.

Après avoir suivi quelque temps l’oued, et avoir traversé une

plaine fastidieuse, nous arrivâmes près d’un de ces massifs rocheux

qui s’élèvent brusquement au-dessus de la plaine. Il y avait là

une série d’espèces en pleine floraison, aussi nous y fîmes une

halte prolongée. Cela nous donna l’occasion d’examiner de près

les sculptures préhistoriques qui revêtent ces rochers. Ce sont des

silhouettes d’éléphants et des figures géométriques, semblables

à celles que l’on observe sur certaines pierres à écuelles.

Ces sculptures sont donc antérieures à l’Islam et contemporaines

du temps où l’éléphant habitait ces régions.

Nous reprîmes la marche en plaine et, à midi, nous arrivions à

Tiloula, une oasis abandonnée où, sous les lauriers-roses, les

térébinthes et les dattiers coule une source fraîche qui est la

fée créatrice de ces ombrages.

Une longue halte permit à mes hommes de faire la sieste pendant que je

mettais en coupe réglée la flore, du reste triviale, de l’endroit.

Depuis Tiloula jusqu’à l’entrée du ravin d’Aïn-Aïssa,

s’étend un immense steppe d’alfa et, à six heures du soir

seulement, nous abordions la montagne. Nous pénétrâmes dans une

gorge sauvage et boisée qui nous conduisit jusqu’à Aïn-Aïssa

même.

Là nous attendait le neveu de l’agha, envoyé par son oncle pour

nous offrir l’hospitalité. Il avait amené une tente spacieuse

et des vivres en quantité ; le campement était dressé dans une

sorte de clairière, à proximité de la source, non loin des ruines

de l’ancien sanatorium militaire installé là il y a quelques

années. Ce point fut déjà visité par M. Battandier lors de son

excursion au Djebel-Aïssa et nous y avons retrouvé plusieurs des

plantes décrites par ce botaniste.

Après une nuit passée sous la tente, nous partions en excursion à

la première heure. Au moment du lever du soleil, le froid était

très vif (4 à 5 degrés au-dessus de 0) à cause du rayonnement

nocturne très intense dans ces régions. La journée se passa à

faire l’ascension du Djebel-Aïssa.

Nous nous élevons d’abord par des pentes d’éboulis

anciens couverts de buissons et d’une végétation herbacée

fort intéressante. Nous traversons un ravin et nous arrivons à

l’entrée d’une forêt de pins où nous jouissons d’une ombre

relative. Ces pins qui sont tous de vieux exemplaires s’étagent

sur un contrefort couvert d’humus, mais ils se continuent aussi

plus haut dans les rochers où nous apercevons en grande quantité le

_Jasminum fruticans_. La vue se découvre de plus en plus et à deux

ou trois endroits encore nous découvrons au loin, sur les flancs de

la montagne, des bouquets de pins semblables à celui dans lequel nous

nous trouvons, mais moins étendus. Les arbres vont en s’espaçant,

mélangés qu’ils sont à des chênes-verts et à des genévriers

buissonneux. Bientôt ces derniers subsistent seuls et nous abordons

l’ascension de l’arête terminale. Plus on s’élève, plus

les chênes-verts deviennent grands et plus ils se resserrent, de

telle sorte qu’il est déjà moins aisé de trouver son chemin. Mes

hommes fatigués de ces courses en zig-zag dans la forêt refusent

de marcher et je les laisse pour faire l’ascension de l’arête

elle-même. Bien m’en prit, car j’y observai une petite forêt

de chênes-verts si denses qu’elle formait presque un sous-bois

continu ; en poussant un peu plus loin, j’aperçus une vaste

clairière couverte d’une prairie véritable, semblable à celle où

nous avions campé, mais beaucoup plus verdoyante et où l’herbe

haute n’avait pas encore été tondue par les herbivores. J’y

récoltai à peu près toutes les espèces qui s’y trouvaient et

ayant vu un gros serpent s’éclipser sous les buissons, je jugeai

prudent de prendre le chemin du retour. Ce n’est pas sans peine

que je retrouvai mes hommes et avant de redescendre à Aïn-Aïssa,

je récoltai encore dans les rochers herbeux et buisonneux que nous

traversions, une foule d’espèces intéressantes. A mi-chemin de

la descente nous rencontrâmes de nouveau une clairière herbeuse,

mais elle était plus petite et les espèces qui la composaient un

peu différentes.

Le soir, à six heures, nous étions de retour au campement et le

lendemain matin, à sept heures, nous revenions sur Aïn-Sefra,

escortés jusqu’à Tiloula par notre hôte.

Ce retour fut marqué par un incident très fâcheux pour moi. Ayant

abandonné quelques instants la caravane qui comptait plusieurs

chevaux et deux chameaux forcés de suivre le chemin muletier, je

perdis contact avec ma troupe et lorsque je rejoignis la route, je ne

trouvai plus personne. Je m’embarquai donc à pied et descendis en

cet équipage tout le ravin d’Aïn-Aïssa. N’ayant pas avec moi

mon papier à sécher, je ne pus récolter que d’une façon très

incomplète les espèces nombreuses et intéressantes qui habitent

le long de l’oued ; encore ai-je dû rouler dans ma veste les

plantes recueillies, pour les soustraire aux rayons incendiaires du

soleil. Arrivé dans la plaine, je parcourus ainsi 8 à 10 kilomètres

avant d’être rejoint par le neveu de l’agha, lequel arrivait

bride abattue pour m’annoncer que la caravane inquiète de mon

absence, avait rebroussé chemin jusqu’à Aïn-Aïssa et qu’elle

me rejoindrait à Tiloula. C’est ce qui eut lieu en effet. Après

un repas fait en commun, je pris congé de notre hôte qui retournait

à Tiout et accompagné de mes deux cavaliers arabes, je rentrai à

Aïn-Sefra le soir.

Les trois jours qui suivirent, du 21 au 23 mai, furent consacrés à

mettre en ordre mes collections, à visiter les plantations étendues

du bureau arabe et à préparer l’expédition au Djebel-Morghad.

Le 24 mai, je partis, toujours avec mes deux Arabes, pour me rendre

au Djebel Morghad. Nous remontons jusqu’au Faidjet-el-Betoum et,

après avoir traversé la voie du chemin de fer, nous arrivons à

Bellef-Loufa, un point d’eau isolé dans le steppe. C’est une

petite mare d’eau croupissante et où j’hésite même à faire

boire ma monture. A quelque distance nous trouvons deux misérables

tentes habitées par deux femmes arabes déguenillées et dont l’une

tremblait la fièvre. Je lui donnai quelques cachets de quinine, et

cela me fit passer pour un grand médecin. Aussi quelques jours plus

tard, on vint me consulter à Aïn-Sefra pour la malade en question

qu’on avait à grand peine transportée près de chez moi.

En quittant Bellef-Loufa, nous eûmes à chevaucher encore longtemps

dans la plaine avant d’arriver au pied du Djebel-Morghad. Là, comme

au Djebel-Aïssa, il faut s’engager d’abord dans un ravin et,

par un sentier de chèvres, où nos chevaux arabes grimpent avec une

adresse merveilleuse, on s’élève à travers des pentes herbeuses

infestées de serpents. Tout au fond du ravin sont quelques arbres,

mais sur les pentes de la montagne, il faut monter déjà bien haut

pour rencontrer les premiers genévriers.

Vers cinq heures du soir seulement nous arrivons au col de Merbah,

où nous retrouvons la flore de haute montagne du Ras-Chergui et du

Djebel-Aïssa. L’autre versant du Djebel-Morghad est couvert de

forêts beaucoup plus denses, les chênes-verts y dominent. Parmi

eux et sur des couches de grès s’infléchissant en pentes douces

vers la plaine, nous nous dirigeons vers le douar des Ouled-Chami où

nous devons passer la nuit. Là, à 1900 mètres d’altitude environ,

nous rencontrons dans une prairie-clairière tondue ras et piétinée

par le bétail, un grand village de tentes. Impossible d’herboriser

aux environs, tout a été décapité par les herbivores.

Ce n’est que le lendemain matin, après avoir parcouru trois

ou quatre kilomètres sur le dôme rocheux et buissonneux formant

l’arête de la montagne, que nous arrivons en des lieux où une

herborisation est possible. Néanmoins les résultats sont bien

maigres, aussi je me résous à descendre au bas de la paroi de

rochers formée par ce dôme démantelé du côté du Sud-Est ;

bien m’en prit, car j’observai là de nombreuses espèces que

je n’avais vues nulle part ailleurs. Seulement les cinq gardes du

corps qui m’accompagnaient ont cru que je voulais leur faire rompre

les os. Le noble sport de la « varappe » paraît être inconnu dans

ces régions !

Ces cinq gardes du corps, si encombrants, étaient, paraît-il,

nécessaires parce que nous nous trouvions sur territoire marocain,

la frontière étant un vain mot pour les nomades.

Le paysage était tout à fait alpestre. Ces grands rochers

déchiquetés, ces pentes couvertes de chênes-verts, la fraîcheur

de la température, le ciel même, couvert de nuages et la pluie

qui commençait à tomber contribuaient à donner l’illusion des

montagnes de l’Europe centrale. Aussi ai-je cueilli là, sans

trop d’étonnement, l’_Hutchinsia petraea_, le _Sedum album_

et le _Tulipa Celsiana_ qui ressemble tant au _Tulipa sylvestris_

de l’Europe moyenne.

Le sommet le plus élevé du Djebel-Morghad s’élève à 2136

mètres ; pour l’atteindre par l’arête que nous suivions,

il faut escalader des escarpements qui ont la forme d’énormes

marches d’escalier irrégulières, dans les interstices desquelles

croissent des buissons de chênes-verts mélangés de _Cotoneaster_

et de _Berberis_. Le sommet lui-même est plat et les chênes-verts

qui le couvrent sont si hauts et si serrés qu’ils forment un

dôme ombreux continu. Là-dessous végète le _Geum_ formant un

tapis très dense et d’un beau vert. Au moment de notre arrivée

au sommet, la pluie commençait à tomber et c’est en toute hâte

que nous redescendîmes à notre campement. Nous eûmes à traverser

encore une prairie-clairière au pied des escarpements du sommet,

mais un troupeau de chameaux y pâturait et n’avait rien laissé

à brouter pour un botaniste.

Le dimanche 26, nous revenions à Aïn-Sefra en passant par Tircount,

un autre point d’eau du Faidjet-el-Betoum.

La source de Tircount est beaucoup plus abondante que celle de Bellef

Loufa, aussi il y a là une véritable forêt de lauriers-roses et

de nombreuses cultures. A l’ombre de ces lauriers-roses dans le

sable humide, j’ai pu récolter un très grand nombre de plantes

intéressantes.

Le soir, de retour à Aïn-Sefra, toute la plaine était illuminée

par les feux de bivouac d’un convoi revenu d’Igli. Il y avait là

plusieurs milliers de chameaux accompagnés de nombreux indigènes

qui campaient dans le bled.

Les deux jours suivants sont employés à la mise en ordre de mes

collections ; le temps est couvert et il ne fait pas chaud.

Le 30 mai, visite au ksar d’Aïn-Sefra, herborisation dans les

jardins et à la base de la dune. Les jardins sont d’une fertilité

incomparable, chacun a son puits servant à l’irrigation. On emploie

pour cela un seau pendu à une corde attachée au bout d’une longue

perche mobile autour d’un madrier transversal. A l’autre bout

de la perche se trouve un contrepoids qui facilite la manœuvre. Au

moyen de cet instrument primitif, on remplit un réservoir qui se

déverse ensuite dans de petits canaux aboutissant au pied de chaque

arbre à arroser.

Vendredi 31 mai : excursion à Tiout. Après avoir traversé de grandes

étendues couvertes de buissons disséminés de _Zizyphus Lotus_,

nous arrivons près d’une petite arête rocheuse qui fait saillie

sur la plaine et qu’on longe pour arriver à Tiout. Ces rochers sont

sculptés d’une façon très remarquable par l’érosion aquilonaire

et seraient très propices à une embuscade, aussi n’étions-nous

pas rassuré en y apercevant des rodeurs, le soir au moment de notre

retour. C’est du reste la seule fois que nous en ayons rencontré.

Voici enfin l’oasis où nous attend l’hospitalité plantureuse du

caïd des Soualas ; aussi après dîner faut-il faire la sieste. Voilà

bien du temps perdu ! Cependant je m’éclipse le plus vite possible

pour aller faire une rapide herborisation près de l’oued et sur

les rochers déchiquetés qui dominent la petite rivière.

La rentrée à Aïn-Sefra s’opère à 10 heures du soir par un

clair de lune d’une beauté incomparable. Nos chevaux galopent et

filent comme des fantômes sur le steppe où la lune met une clarté

blafarde mais si vive qu’on distingue chaque brin d’herbe.

Le surlendemain 2 juin, nous montions au poste optique du Djebel

Aïssa ; c’est un block-house qui se trouve à 1600 m., sur

l’arête W. dénudée du Djebel Aïssa. En y arrivant nous

débusquons un troupeau de gazelles que nous saluons en vain de

quelques coups de fusil. C’est la journée aux malheurs ; nous

avons répandu par accident notre provision de liquide et l’on ose

à peine allumer du feu pour bouillir l’eau de la citerne du poste

optique. — Depuis le 1er juin tout incendie de prairie ou de forêt

allumé par mégarde rend son auteur passible du Conseil de guerre. —

Nous longeons l’arête de la montagne jusqu’à une altitude de

1850 m. environ. A l’aller nous explorons quelques rochers ombreux

du versant N.-W. mais au retour je prends seul avec Ben-Abdallah,

par les grandes parois qui tombent abruptes du côté du S.-E.

Sur le versant N., bien des plantes en bouton nous montrent que nous

ne sommes pas en retard pour une herborisation dans ces parages. Sur

le versant S. au contraire, il n’y a presque rien.

Mourant de soif nous retournons au poste optique et, après nous être

abreuvé avec l’eau plus que douteuse de la citerne, nous rentrons

en hâte à Aïn-Sefra, où nous arrivons le soir très tard.

Mardi 4, grâce à une réquisition du général Bertrand, je

m’embarquai avec Ben-Nahoum sur un train de ravitaillement pour

Duveyrier. La ligne contourne le Djebel Mekter et passe dans des

tranchées profondes où nous admirons en grande quantité le joli

_Rumex_ rouge que nous avons récolté au Djebel Aïssa.

A Aïn-el-Hadjej, nous avons le temps de recueillir à la hâte

quelques-unes des plantes les plus caractéristiques de ce steppe et

nous continuons à rouler à travers la plaine presque déserte où

l’on aperçoit guère que les mamelons grisâtres de l’_Anabasis

aretioides_.

Nous arrivons à Duveyrier à 11 heures et nous y sommes reçus

très aimablement par les officiers de ce poste. Si je veux faire

quelques collections, il ne s’agit pas de perdre mon temps et,

par une chaleur torride, je m’embarque avec un tirailleur algérien

mis à ma disposition par le commandant.

[Illustration : LE MARCHÉ DE L’ORGE À AÏN-SEFRA.]

[Illustration : PRESSE POUR ÉTENDRE LES PLAQUES DE LIÈGE ET LES LIER.]

Je m’en vais faire une petite tournée aux environs, d’abord près

de l’oued où nous ne trouvons rien d’intéressant, ensuite sur les

rochers désertiques du Raz ed Dib dont nous faisons l’ascension. De

ce sommet nous apercevons dans le lointain le Figuig. Après avoir

arraché à la hâte toutes les espèces à notre portée, nous

redescendons au pas de gymnastique dans ces éboulis grillés et nous

arrivons trempés de sueur pour prendre le train qui devait repartir

à 3 heures. Tout cela par une température qui excédait sûrement

40 degrés à l’ombre.

Au retour nous débarquons à la station de Mograr : Le caïd nous

attendait et, avant d’aller souper chez lui, nous faisons une

tournée dans les rochers arides et déserts au N. de l’oasis. Là

nous récoltons cependant, dissimulés dans les infractuosités

des rochers, un bon nombre de plantes à caractère désertique

marqué. Nous y rencontrons même une de ces affreuses petites vipères

à corne si justement redoutées des Arabes. Je lui coupe la tête

d’un coup de piolet, et je l’envoie dans la naphtaline rejoindre

la collection d’insectes.

Le lendemain, départ à la première heure. Montés sur les chevaux

prêtés par le caïd, nous traversons les mêmes rochers que la veille

et nous arrivons sur le petit plateau pierreux qui s’étend entre

ces rochers et le Djebel Mekter. Nous avons remarqué là un monument

fort ancien au dire de mon spahi Ben-Nahoum. La tombe d’un marabout,

dont l’emplacement est jalonné par un gros tas de pierres. Chaque

Arabe y ajoute la sienne en passant et le tas va s’augmentant pour

la plus grande gloire du saint homme.

Nous abordons les pentes du Djebel Mekter et nous nous élevons sur

ses flancs par un petit sentier jalonné au moyen de kairns tout à

fait semblables à ceux que l’on rencontre dans nos Alpes. Toujours

herborisant, nous pénétrons dans la zone boisée et nous allons

demander l’hospitalité à la tribu des Ouled-Saïd installée dans

une de ces nombreuses prairies-clairières au sommet du col. Après

dîner, le temps se couvrant, nous descendons bien vite dans la

vallée d’Aïn-Sefra. Nous traversons la dune en suivant le lit

d’un oued qui la coupe de part en part, et nous rejoignons le lit

de l’oued el Bridj que nous suivons jusqu’à Aïn-Sefra.

Les deux jours qui suivirent furent employés encore à

l’organisation, au séchage des collections et à l’acquisition

d’un grand nombre d’objets fabriqués avec des produits

végétaux : nattes, tapis, paniers, ustensiles divers. A noter

en particulier, une serrure en bois du type de celle qui était

employée par les anciens Hébreux au temps du Christ, et que nous

avons retrouvée dans tous les ksour du Sud.

Samedi 8 : Grâce à l’obligeance de M. Brossard, interprète au

bureau arabe d’Aïn-Sefra, j’assistai à une chasse aux criquets

sur la dune. Les indigènes réquisitionnés à cet effet cernent le

troupeau de jeunes sauterelles et le chassent devant eux, vers une

tranchée profonde creusée préalablement dans le sable. Toutes ces

petites bêtes s’y précipitent et lorsque cette masse grouillante

est venue s’accumuler au fond du trou, on la recouvre rapidement

avec du sable. Ou bien, si le troupeau n’est pas trop considérable,

on le chasse vers un tas d’herbes sèches auxquelles on met le feu.

Dimanche 9 juin, l’heure du départ a sonné ! J’emballe en hâte

toutes mes collections et je prends congé de toutes les personnes qui

m’ont reçu ici avec tant d’amabilité. Au dernier moment encore

le caïd des Soualas m’envoie en cadeau un sabre et un grand panier

arabe décoré avec des cuirs de couleur. Ben-Nahoum m’accompagne

à la gare et par un orage épouvantable le train s’ébranle et

m’emporte loin de ce pays pour lequel je m’étais pris déjà

d’une singulière affection.

Je devais m’arrêter à Mécheria, pour faire l’ascension du

Djebel Antar, mais pendant la nuit que je passai là, je ressentis les

premières atteintes du typhus. Je m’empressai donc de m’embarquer

le lendemain pour rentrer à Alger où, grâce aux soins dévoués

d’un cousin, je me rétablis assez rapidement.

Au bout de quatre semaines environ, je me trouvai assez bien pour

rentrer en Europe. Cependant je ne m’embarquai pas avant d’avoir

fait de nombreuses acquisitions de produits végétaux manufacturés

destinés aux musées botaniques de Genève et de Zurich. C’est

à ce moment que j’eus l’occasion de visiter aussi l’usine

de préparation du liège de notre aimable consul, M. Borgeaud. Ce

dernier me fit remettre aussi une série considérable de produits

végétaux pour les musées sus-nommés.

Quelques jours plus tard j’eus la bonne fortune de faire

la connaissance de MM. les professeurs Battandier et Trabut,

les distingués auteurs de la Flore d’Algérie. Ces messieurs

voulurent bien jeter un coup d’œil rapide sur une grande partie

de mes collections et me donner la détermination approximative de

la majorité des plantes qu’elles contenaient. Ces indications

préliminaires m’ont certainement beaucoup facilité la tâche pour

les déterminations définitives et, comme je l’ai dit déjà dans

mon introduction, je dois à ces Messieurs beaucoup de reconnaissance.

Je m’embarquai enfin pour Genève où j’arrivai le 8 juillet.

[Illustration]

[Note 2 : Hochreutiner, _Sur un type spécial de dunes_ in _Comptes

rendus de l’Acad. sc. Paris_, 9 février 1903.]

DEUXIÈME PARTIE

=Phytogéographie.=

* * * * *

=Principales associations végétales observées dans le Sud de la

Province d’Oran.=

Nous tenons à répéter ici une fois de plus que, pressé par un

départ imminent, nous sommes obligé, pour ne pas perdre le fruit

des observations faites au cours de cette exploration, d’éliminer

absolument tout ce qui n’est pas indispensable à notre exposé.

Nous laissons donc la bibliographie de côté ; on nous pardonnera

peut-être cette omission imposée par le temps, puisque aucun

des nombreux auteurs qui ont écrit sur la flore de l’Algérie

n’a traité la question à notre point de vue. Seul Cosson

(_Comp. Fl. Atl._ I p. 241-258) a publié un aperçu rapide des plus

grandes régions naturelles de l’Algérie, puis Debeaux (_Fl. de

la Kabylie du Djurdjura_, p. 447-466) a étudié les éléments de

la géographie botanique du Djurdjura. Les autres notions que nous

possédons sur la phytogéographie de l’Algérie, sont des récits

d’herborisation et non des exposés systématiques.

Même Debeaux, dans sa notice, s’attache plutôt à la

distribution géographique qu’à une description rationnelle des

associations. Dans la seule partie où il établit des comparaisons,

avec la flore des hauts plateaux, par exemple, il base ses proportions

sur l’ensemble des espèces, quelles que soient les associations

auxquelles elles appartiennent, de sorte que les résultats sont

noyés et prouvent en somme peu de chose.

Il convient de citer aussi le remarquable travail de M. Massart[3],

lequel est rédigé sous forme d’itinéraire il est vrai, mais qui

donne des détails fort intéressants au point de vue biologique. Dans

un grand nombre de cas, nous avons pu contrôler leur exactitude et,

à ce point de vue particulier, il complète nos observations purement

géographiques.

Mais, comme ses devanciers, M. Massart ne s’occupe pas des

associations.

C’est surtout ces dernières que nous aurons en vue ici, nous

le répétons, et dans nos listes nous ne pourrons tenir compte

naturellement que de nos herborisations et de nos notes.

Dans le Sud-Oranais on rencontre les grandes associations suivantes :

1) _Les oasis et les points d’eau_ — caractérisés par des

cultures nombreuses et par une végétation arborescente dont les

espèces les plus remarquables sont : les dattiers, les lauriers roses,

les tamaris et les peupliers.

2) _Les dunes_ — caractérisées par une végétation de plantes

herbacées, nombreuses au pied de la dune et devenant de plus en plus

rares vers le sommet qui est complètement dénudé. L’espèce la

plus caractéristique est le drinn (_Aristida pungens_).

3) _Les steppes_ — qui présentent les aspects les plus divers

suivant l’espèce prédominante qui peut être fort différente

suivant les endroits. La plante la plus remarquable de cette formation

est l’alfa (_Stipa tenacissima_).

4) _Les montagnes_ — caractérisées par des bois de genévriers

et de chênes-verts disséminés et couvrant le sommet de toutes les

montagnes de la région.

5) _Les rochers désertiques de l’Extrême-Sud_ — que l’on

dirait de loin dépourvus de végétation, mais qui, étudiés de

près, présentent dans leurs anfractuosités une série de petites

plantes désertiques très espacées et faisant montre des adaptations

les plus intéressantes à une sécheresse prolongée.

Il va sans dire qu’à l’intérieur de ces formes de végétation

dont plusieurs avaient été déjà définies par Cosson, nous

distinguerons toutes les associations particulières que nous avons

eu l’occasion de voir et d’analyser. Elles se laissent toutes

classer sous l’un des cinq chefs précités.

Pour l’étude des zones, nous avons noté chaque fois l’altitude

approximative à laquelle les plantes ont été récoltées. Pour

cela nous nous sommes servi d’un baromètre anéroïde réglé

sur l’Observatoire de Genève et contrôlé à Alger et à

Aïn-Sefra. A l’aide de ce petit instrument nous avons relevé les

altitudes au moment des haltes et nous avons noté par estimation les

stations successives explorées. Pour la comparaison de la flore des

montagnes avec celle du Tell, nous nous en sommes tenu aux données

très vagues des ouvrages floristiques à notre disposition. Par

crainte d’erreurs, nous avons considéré comme plantes habitant

exclusivement les hautes montagnes du Tell, celles qui étaient

signalées comme habitant au-dessus de 1800 m. ou bien sur les hauts

sommets du Djurdjura. Mais nous ne nous dissimulons pas qu’il

y ait là-dedans beaucoup d’approximations malgré le soin avec

lequel nous avons éliminé les espèces sur lesquelles nous étions

renseigné d’une façon incomplète.

Pour l’étude des affinités floristiques avec d’autres pays,

nous avons établi l’aire de dispersion de chaque espèce et lorsque

nous en avions les moyens, de chaque variété, en nous basant sur les

ouvrages cités plus bas. Ils indiquent la distribution géographique,

non seulement dans leur dition, mais aussi dans le reste de l’ancien

monde. C’est ainsi que nous avons pu contrôler dans une certaine

mesure les données de ces ouvrages en les comparant les uns avec

les autres.

Nous ne nous dissimulons pas toutefois que, pour avoir des

renseignements précis sur ce sujet, il eut été nécessaire de

consulter un grand nombre d’herbiers et d’établir à chaque

reprise l’aire de dispersion en consultant les étiquettes

originales. Nous n’avons pu le faire que dans quelques cas, à

propos de plantes rares ou peu connues. Nous avons relevé alors la

distribution d’après les collections si complètes de l’Herbier

Boissier et de l’Herbier Delessert.

Les ouvrages suivants ont été consultés au point de vue

géographique : Battandier et Trabut, _Flore d’Algérie_ ;

Bonnet et Barratte, _Catalogue de la Flore de Tunisie_ ; Boissier,

_Flora orientalis_ ; Nyman, _Conspectus Floræ europæae_ ; Ball,

_Spicilegium Maroccanum_. Dans les cas douteux seulement, nous avons

eu recours aux ouvrages plus spéciaux de Willkomm et Lange, Cosson,

l’Abbé Chevalier, Pomel, Ascherson et Schweinfurth, Grenier et

Godron, etc. etc.

* * * * *

CHAPITRE I

=Les oasis et les points d’eau.=

Comme nous l’avons déjà dit, cette forme de végétation

est caractérisée presque toujours par des cultures et des

arbres. Cependant elle peut varier beaucoup comme aspect et comme

composition. Entre la véritable oasis, où autour d’un ksar[4]

se groupe une véritable forêt de palmiers-dattiers (v. Pl. III,

fig. 4) abritant sous son ombre des jardins bien irrigués et la

source ou le puits isolé dans la plaine, il y a une différence

bien tranchée. Ces derniers en effet sont jalonnés seulement par

quelques tamaris ou lauriers-roses.

Le Sud-Oranais: études floristiques et phytogéographiques faites au cours d'une exploration dans le Sud-Ouest de l'Algérie en 1901 · 第 1 / 20 段