SCENE XX.

LAUBEPIN, MARGUERITE.

MARGUERITE.

Monsieur Laubépin, je cherchais l'occasion de vous trouver

seul.

LAUBEPIN.

Qu'est-ce qu'il y a, mon enfant? (Il regarde l'heure à sa

montre.) Dépêchons, la voiture m'attend.

MARGUETITE.

Monsieur Laubépin, j'ai toujours cru que vous étiez un honnête

homme!

LAUBEPIN, la regardant étonné.

Moi aussi, Mademoiselle.

MARGUERITE.

Cependant, que signifie cette intrigue à laquelle vous vous

êtes prêté?

LAUBEPIN.

Quelle intrigue?

MARGUERITE.

Ce jeune homme, cet intendant que vous nous avez envoyé...

mademoiselle Hélouin l'a rencontré autrefois à Paris... elle

le connaît... me direz-vous pourquoi il ne porte pas son nom?

LAUBEPIN.

Mais il porte son nom, Mademoiselle; le véritable nom de sa

famille! S'il ne porte pas son titre, c'est par un motif de

convenance, de juste fierté que vous devez comprendre. Et

puisqu'il vous déplaît si fort, vous n'avez qu'à lui jeter ce

titre au visage, vous en serez débarrassée, je vous le

garantis.

MARGUERITE.

Enfin... qu'est-il venu faire ici?

LAUBEPIN.

Mais... gagner sa vie, puisqu'il y est réduit. Eh bien, où est

l'intrigue? Je ne la vois pas, moi! Ce que je vois, c'est que

vos procédés à l'égard de ce jeune homme sont étranges. Vous

lui faites acheter cher vos bienfaits, mon enfant. (Fausse

sortie.)

MARGUERITE.

Monsieur Laubépin... je vous crois... je vous remercie... Il

est si douloureux de croire au mal... Grâce à vous, me voilà

plus gaie, plus heureuse; je vous aime, monsieur Laubépin!

LAUBEPIN, gaiement.

Ah! mon Dieu!... ne dites donc pas cela au moment où je pars,

Mademoiselle! Ah! c'est cruel! (Il regarde sa montre.) car, je

pars... je n'ai que le temps de dire adieu à votre mère...

MARGUERITE.

Eh bien, savez-vous ce que je vais faire pour vous remercier?

Je vais prendre mon cheval et vous accompagner un peu sur la

route.

LAUBEPIN.

Ah bah! mon enfant!

MARGUETITE.

Cela va me promener...

LAUBEPIN.

Non! laissez donc, je ferais trop de jaloux.

MARGUERITE.

Je le veux! D'ailleurs, cela m'arrange, je vous assure... Je

vous conduirai jusqu'à Elven...

LAUBEPIN, avec intention, à part.

A Elven?

MARGUERITE.

Oui... et puis, je reviendrai par les ruines du vieux

château... à travers les bois... et cela me fera une promenade

ravissante.

LAUBEPIN, qui semble préoccupé.

Eh bien, dame! ma chère enfant... ce que femme veut...

MARGUERITE.

Eh bien, partons! (Elle prend le bras de Laubépin.)

LAUBEPIN.

Partons!... Oh! les ruines, les vieux châteaux!... Prenez

garde, mon enfant, c'est hanté quelquefois... (Chantant

gaiement en vieillard.)

Prenez garde,

Prenez garde...

La Dame Blanche vous regarde...

FIN DU TROISIEME TABLEAU.

IVe TABLEAU

L'intérieur d'une salle octogonale dans la vieille tour

d'Elven. Architecture sombre et sévère. Les voûtes de la salle

sont en partie effondrées. En face du public, dans la profonde

embrasure d'une fenêtre ruinée, un pan de la muraille est

presque entièrement écroulé; une large brèche, revêtue de

lierre, laisse apercevoir la cime de quelques arbres qui

croissent dans les fossés, et plus loin un haut donjon à demi

ruiné qui se détache sur le ciel et sur la masse des bois

lointains. Cette brèche ne s'ouvre point au niveau de l'aire

de la salle: quelques pierres restées debout, et semblant

former les assises d'une ancienne fenêtre, permettent de

monter sur une espèce de balcon ou de plate-forme extérieure

qui est praticable, et qui surplombe le précipice. A droite un

escalier de deux ou trois marches, au bas duquel on voit la

porte étroite et massive de la tour. Le soir commence.

SCENE I.

YVONNET, puis MAXIME.

Au lever du rideau, Yvonnet, debout sur le balcon, regarde au

dehors et paraît écouter: on entend au loin quelques notes de

hautbois répétées par l'écho. Des voix chantent au loin dans

la campagne.

Le soir répand ses pleurs sur les bruyères...

Sonnez, braves sonneurs!

Au fond des bois passent les lavandières...

Priez, bons moissonneurs!

Les spectres gris sur la lande voisine

Semblent grandir encor...

Jusqu'à demain daignez, vierge divine,

Veiller nos gerbes d'or!

(Au moment où le choeur finit, Maxime entre et s'approche du

balcon.)

MAXIME.

Qu'est-ce que tu fais là, mon petit bonhomme?

YVONNET, un peu effrayé.

J'écoutais les chanteurs, Monsieur.

MAXIME.

Qui est-ce qui chante donc comme cela?

YVONNET.

Les moissonneurs, Monsieur, qui reviennent tous les soirs à

travers les bois.

MAXIME.

Ah! Et, dis-moi, c'est toi, mon garçon, qui es le gardien des

ruines?

YVONNET.

Oui, Monsieur. Je suis le petit berger de la ferme de M. le

comte... je passe toutes mes journées dans les bois, là

auprès, avec mes bêtes... et quand il vient des étrangers pour

voir la vieille tour, c'est moi qui leur ouvre la porte. (Il

montre la clé de la tour.)

MAXIME.

Ah! Eh bien, tiens, mon garçon. (Il lui donne de l'argent.)

YVONNET.

Merci, Monsieur.

MAXIME.

Tu n'as jamais peur, là, tout seul?

YVONNET.

Oh! pendant le jour, non, Monsieur; mais quand vient le soir,

je ne suis pas très-fier. (Il passe.)

MAXIME.

Ah! ah! il y a donc des fées, par ici, des sorciers, des

lavandières... quoi?

YVONNET, dédaigneux.

Oh! Monsieur, ce sont des bêtises, tout ça... c'était bon

autrefois... mais on ne croit plus à ces choses-là.

MAXIME.

Ah! tu ne crois donc à rien, toi?

YVONNET.

Je ne crois pas à ces bêtises-là... Ah! si vous me parliez de

la dame noire! à la bonne heure! La dame noire, ça, c'est

autre chose!

MAXIME.

Ah! il y a une dame noire?

YVONNET.

Ah! oui, dame! Il y en a une, Monsieur, qu'on voit se promener

avec ses grandes jupes, jusque sur le haut du donjon là-bas...

où il n'y a pas d'escalier pourtant... mais ce n'est jamais

pendant le jour, c'est toujours la nuit qu'on la voit.

MAXIME, riant.

Oui... quand on n'y voit pas.

YVONNET, qui regarde au dehors par la brèche.

Ah! bon, voilà le rouge qui fait des siennes!... Ce mouton-là,

tenez, Monsieur, il n'a pas son pareil pour la malice; faut

toujours qu'il grimpe... Ohé! Veux-tu descendre, méchant

rougeaud? (Il lui jette une pierre.) Attends va! (Il court

vers la porte.)

MAXIME, montrant la brèche.

Eh bien, saute par là!

YVONNET.

Sautez-y donc un peu pour voir, vous, Parisien!... Eh! dites

donc! Est-ce que vous allez rester longtemps, Monsieur? c'est

que la nuit va tomber...

MAXIME.

Sois tranquille. Je m'en vais dans deux minutes.

YVONNET.

Bien! car je ne suis pas fier, moi, à ces heures-là. C'est pas

que j'aie peur, mais je ne suis pas fier. (Il sort.)

SCENE II.

MAXIME, seul, regardant autour de lui.

C'est beau, cela!... Comment n'avais-je pas encore eu l'idée

d'entrer ici?... Il faudra que je vienne un jour...

(Tristement.) Un jour! Ah! j'oublie qu'il n'y a plus pour moi

d'avenir, plus de lendemain dans ce pays... Ce sont des adieux

que je dois faire à tous ces sites aimés... où j'ai tant

pensé... où j'ai trop pensé à elle... Misérable coeur, c'est

donc parce que tout me défend de l'aimer, la raison et

l'honneur, c'est pour cela que... Ah! si je n'avais la charge

d'une autre existence plus précieuse que la mienne, j'aurais

déjà fui au bout du monde ce supplice de chaque jour, de

chaque heure... (Marguerite entre.) Elle! Dieu!

SCENE III.

MAXIME, MARGUERITE.

MARGUERITE, fait quelques pas en regardant autour d'elle;

apercevant Maxime tout à coup, avec trouble.

Monsieur!... je vous demande pardon... j'ignorais...

absolument... je vous laisse.

MAXIME, souriant.

Mon Dieu, Mademoiselle, je ne suis pas ici chez moi... et

c'est à moi de sortir... Je vous en prie... (Il fait quelques

pas vers la porte.)

MARGUERITE, traversant1 [1. Marguerite, Maxime.].

Monsieur Maxime... je comptais vous parler ce soir même... et

puisque je vous rencontre ici... Eh bien, voyons, dites,

Monsieur, est-il vrai que j'aie envers vous les torts graves

qu'on me prête?

MAXIME.

Mademoiselle, je ne pense pas m'être plaint.

MARGUERITE.

Mais vous voulez partir?

MAXIME.

Mademoiselle!

MARGUERITE.

Et l'on assure que j'en suis la cause... Votre départ,

Monsieur, serait pour ma mère un chagrin sensible... que je

désire lui épargner, s'il dépend de moi... Mais enfin, quelle

explication souhaitez-vous? Que faut-il vous dire? Que le

langage... dont vous vous êtes offensé... n'est pas toujours

sincère... que j'étais née peut-être pour comprendre comme une

autre des joies, des fêtes, plus nobles que celles dont la

richesse et le monde disposent? Eh bien... cela est

possible... Mais suis-je donc si blâmable de consacrer tout ce

que j'ai de volonté et de courage à étouffer en moi des

idées... des sentiments... qui me sont interdits?...

MAXIME.

Interdits!

MARGUERITE.

Interdits, sans doute! Mon Dieu, Monsieur, il est fort

ridicule peut-être de nous plaindre d'une destinée que tant de

gens nous envient, mais enfin, par un travers d'esprit que je

tiens apparemment de ma pauvre mère, et qui a du moins

l'excuse de la bonne foi, je sens que, si j'étais moins riche,

je serais plus heureuse. Vous m'avez reproché ma défiance

éternelle. Mais à quoi donc pourrai-je me fier, dites? moi

qui, depuis que je me connais, ne suis entourée... est-ce que

je ne le vois pas?... que de faux amis, de parents avides, de

prétendants suspects...? Eh! grand Dieu! pensez-vous que je

prenne pour moi les soins, les tendresses dont tous ces

parasites nous fatiguent? les hommages dont tant de... lâches

m'importunent?... Et si jamais, enfin, quelque âme grande et

généreuse... s'il y en a!... était capable de me rechercher,

de m'aimer pour ce que je suis... non pour ce que je vaux...

je ne le saurais pas... (Avec intention.) Je ne le croirais

pas! jamais! non! jamais je ne risquerai de donner à un coeur

vil, indigne, vénal... un coeur tel que le mien!... Et voilà

pourquoi j'éloigne... je repousse... je veux haïr tout ce qui

est beau... tout ce qui fait penser... tout ce qui me parle

d'un ciel... défendu! (Le choeur des moissonneurs a repris sur

les dernières paroles de Marguerite. Elle dit à demi-voix:)

Qu'est-ce là! (Puis elle se rapproche du fond, écoute, penche

la tête et pleure.)

MAXIME.

Mademoiselle!... Cette émotion, des larmes!

MARGUERITE, avec élan.

Eh bien, oui, je puis pleurer!... j'ai une âme! (Elle fait

deux pas avec confusion, et reprend:) Monsieur, je ne vous

avais pas destiné tant de confiance; mais enfin, vous me

connaissez maintenant, et si jamais j'ai pu blesser votre

coeur, j'espère que vous me pardonnez (Maxime s'incline vers la

main qu'elle lui tend, et y pose ses lèvres: elle reprend

aussitôt): Partons! (Elle fait un pas, et se retournant); Et

plus un mot jamais sur ce sujet!

MAXIME.

Jamais!

MARGUERITE, troublée.

On ne peut sortir par là? par cette brèche?

MAXIME.

Oh! Mademoiselle, il y a un abîme!

MARGUERITE.

Il faut que je voie cela avant de partir... Est-ce qu'il n'y a

pas une espèce de balcon, là, au dehors?

MAXIME.

Je vous en prie, Mademoiselle, prenez garde, cela ne tient à

rien.

MARGUERITE.

Oh! je n'ai pas peur!

MAXIME.

Veuillez au moins prendre ma main. (Elle monte sur la plate-forme

extérieure. Il commence à faire nuit.)

MARGUERITE.

Oh! c'est vrai. C'est assez effrayant ce précipice, mais

très-beau d'ailleurs. On resterait là une éternité.

SCENE IV.

MAXIME, MARGUERITE, au fond, YVONNET.

YVONNET, entrant; il reste sur l'escalier, et regarde

timidement dans l'intérieur de la tour.

Ah!... il est parti! bon, je ne vais pas être longtemps à me

sauver, moi, maintenant! (Il sort.)

SCENE V.

MAXIME, MARGUERITE.

La nuit tombe: des rayons de lune blanchissent les déchirures

de la fenêtre et éclairent au loin les arceaux du donjon

ruiné.

MAXIME, descendant du balcon.

C'est étrange! j'avais cru entendre!...

MARGUERITE.

Mais voilà la nuit pour tout de bon; heureusement elle est

claire, nous pourrons retrouver nos chevaux. Allons vite,

Monsieur, je vous en prie... (Elle descend les degrés de la

fenêtre ruinée, soutenue par Maxime; musique douce à

l'orchestre; ils s'approchent de la porte, que Maxime essaie

en vain d'ouvrir. Marguerite reprend): Comment! cette porte

est fermée?

MAXIME.

Ce n'est pas possible!... (Il fait de vains efforts pour

ouvrir la porte.) C'est la tour enchantée!... Il faut que cet

imbécile de berger l'ait fermée pendant que nous étions sur le

balcon!...

MARGUERITE, remontant soucieuse.

Essayons de l'appeler. Il ne doit pas être bien loin... N'est-ce

pas lui qui court là-bas?

MADIME, sur la plate-forme.

Eh! petit! veux-tu revenir?... Bon! il vous a vue... Il n'en

court que plus fort... Sa sotte superstition!...

MARGUERITE, descendant et regardant autour d'elle.

Aucune autre issue!... Que faire?... on va mourir d'inquiétude

chez moi!... Et puis... enfin... C'est impossible!... chercher

un moyen, Monsieur! il faut que nous sortions!

MAXIME.

Mon Dieu! Mademoiselle... j'ai beau chercher... cette porte...

de prison... résiste à tous mes efforts... je suis vraiment

désespéré...

MARGUERIE, pendant que Maxime remonte vers la brèche, à part.

Dieu!... quelle pensée!... (A Maxime avec une colère

contenue.) Monsieur le marquis de Champcey!

MAXIME, se retournant vivement.

Mon nom!

MARGUERITE, lentement.

Dites-moi, y a-t-il eu avant vous beaucoup de lâches dans

votre famille?

MAXIME.

Marguerite!

MARGUERITE, violemment.

C'est vous... c'est vous qui avez payé cet enfant pour nous

enfermer ici!

MAXIME.

Moi? grand Dieu!

MARGUERITE.

Vous!... Ah! je devine tout, allez!... Je comprends votre

calcul! Demain... je serai diffamée, perdue dans l'opinion...

et je ne pourrai plus appartenir qu'à vous! Mais ce calcul

honteux... qui couronne toutes vos manoeuvres... je le

tromperai!... Certes vous me connaissez mal encore, si vous

croyez que je ne préférerai pas tout... le déshonneur... le

cloître, la mort même au désespoir, à l'abjection d'unir ma

vie à la vôtre!

MAXIME, avec calme.

Mademoiselle, je vous supplie de revenir à vous, à la raison.

Je comprends les inquiétudes qui vous agitent en ce moment...

mais je vous atteste que vous me faites outrage. Je n'ai pu en

aucune façon préparer cette perfidie. (Avec élan.) Et quand je

l'aurais pu, enfin, comment vous ai-je jamais donné le droit

de m'en croire capable?

MARGUERITE, passant à gauche.

Tout ce que je sais de vous m'en donne le droit. Qu'êtes-vous

venu faire dans notre maison, sous un nom, sous un caractère

empruntés? Nous vivions heureuses... vous nous avez apporté

des troubles, des chagrins que nous ignorions... Pour

atteindre votre but, pour réparer les brèches de votre

fortune! vous avez usurpé notre confiance, vous avez joué avec

nos sentiments les plus purs, les plus sacrés... Eh bien, je

suis profondément lasse et ulcérée de tout cela, je vous le

dis! Et quand vous m'offrez en gage, à cette heure, votre

honneur de gentilhomme... qui vous a déjà permis tant de

choses indignes... certes j'ai le droit de n'y pas croire...

et je n'y crois pas!

MAXIME, allant rapidement vers la brèche de la muraille, et

revenant aussitôt.

Marguerite... ma pauvre enfant! écoutez bien! Je vous aime,

c'est vrai, et jamais amour plus ardent, plus désintéressé,

plus saint n'est entré dans le coeur d'un homme!... mais vous

aussi, vous m'aimez... vous m'aimez, malheureuse!... et vous

me tuez!... vous me brisez le coeur!... mais ce coeur, il est à

vous! vous pouvez en faire ce qu'il vous plaît... Quant à mon

honneur, il est à moi, et je le garde! Et sur cet honneur, je

vous fais serment que si je meurs, vous me pleurerez... que si

je vis, jamais... tout adorée que vous êtes... quand vous

seriez à deux genoux devant moi... jamais je n'accepterai une

fortune de votre main... jamais!... Et maintenant priez!...

demandez à Dieu un miracle... Il en est temps! (Il court vers

le balcon.)

MARGUERITE, qui s'est précipitée vers la brèche, étendant les

bras et l'arrêtant.

Dieu du ciel! je ne veux pas, je ne veux pas!

MAXIME.

Oh! rassurez-vous... ces branches... ces arbres me

soutiendront... A reste, que m'importe!

MARGUERITE.

Je ne veux pas! Je vous en supplie, oubliez ce que j'ai dit,

par grâce, par pitié!... Je ne veux pas!

MAXIME, se défendant.

Non! laissez-moi! (Il la repousse et s'élance sur le balcon. --

Le choeur recommence au loin.)

MARGUERITE, tombant à genoux sur les degrés de la fenêtre.

Malheureux! c'est la mort!

MAXIME, sur le balcon.

C'est l'honneur! (Il se précipite.)

MARGUERITE, poussant un cri terrible.

Ah! (Elle tombe sur le sol.)

FIN DU DEUXIEME ACTE

ACTE TROISIEME

Ve TABLEAU.

Un boudoir dans le château des Laroque. -- Porte à droite. --

Porte à gauche. -- Porte au fond. Table, fauteuils, le brasero

allumé devant le fauteuil de madame Laroque. -- Lampes ou

flambeaux allumés.1 [1. A gauche: madame Aubry, madame

Laroque, Bévallan; à droite, mademoiselle Hélouin, Desmarets;

Alain, au fond.]

SCENE I.

M. DE BEVALLAN, LE DOCTEUR DESMARETS, MADAME LAROQUE, MADAME

AUBRY, MADEMOISELLE HELOUIN, ALAIN, près de la porte au fond.

Tous paraissent inquiets et préoccupés.

MADAME LAROQUE.

Elle est sortie à cheval, dites-vous, Alain?

ALAIN.

Oui, Madame.

MADAME LAROQUE.

Seule?

ALAIN.

Seule.

MADAME LAROQUE.

A quelle heure?

ALAIN.

Vers quatre heures et demie, Madame.

BEVALLAN.

Mais mademoiselle Marguerite ne comptait-elle pas aller ce

soir à ce bal chez madame de Castennec?

MADAME LAROQUE.

Mon Dieu, oui! et c'est ce qui rend ce retard encore plus

inexplicable... Je vous assure que je meurs d'inquiétude.

DESMARETS.

Tranquillisez-vous, Madame, vous savez que mademoiselle

Marguerite prolonge quelquefois ses promenades fort tard.

MADAME LAROQUE.

Jamais jusqu'à la nuit!... Mais ne peut-on savoir de quel côté

elle est allée?

MADEMOISELLE HELOIN.

Si l'on demandait à M. Odiot... Il pourrait peut-être...

MADAME LAROQUE.

Vous avez raison, mon enfant... Alain, dites à M. Odiot que je

le prie de venir.

ALAIN.

Madame, M. Odiot est lui-même sorti à cheval cette après-midi,

et il n'est pas rentré.

BEVALLAN, avec une nuance de soupçon.

Ah! et à quelle heure est-il sorti, M. Odiot?

ALAIN.

Mais... un peu avant quatre heures, je crois.

BEVALLAN.

Ah! (Il échange un regard avec mademoiselle Hélouin et madame

Aubry.)

MADAME LAROQUE, préoccupée, à part.

Mon Dieu! quelle idée!... (Un silence d'embarras: Maxime

paraît tout à coup au fond. Il est très-pâle: il a sur le

front quelques gouttes de sang.)

SCENE II.

LES MEMES, MAXIME.

MAXIME, riant, et parlant au dehors.

Ce n'est rien.

DESMARETS.

Mon ami! que vous êtes pâle... et puis, qu'est-ce que vous

avez au front? Du sang, je crois?

MAXIME.

Oh! rien... c'est mon cheval qui a eu peur de son ombre, et

qui vient de me jeter dans le fossé au bout de l'avenue.

MADAME LAROQUE.

Ah! mon Dieu! Monsieur!...

MAXIME.

Oh! Madame, j'en suis quitte pour la peur et un peu

d'étourdissement.

MADAME LAROQUE.

Mais c'est donc une soirée de malheur!

MAXIME.

Une soirée de malheur? Comment! qu'y a-t-il donc?

MADAME LAROQUE.

Croiriez-vous que ma fille n'est pas encore rentrée à cette

heure-ci?

MAXIME.

Mademoiselle Marguerite? Mais je l'ai rencontrée.

MADAME LAROQUE.

Vous l'avez rencontrée... où, Monsieur... je vous en prie... à

quelle heure?

MAXIME.

Mais à cinq heures environ... sur la route de Vannes... elle

allait... je venais... nous nous sommes croisés.

MADAME LAROQUE.

Et elle ne vous a pas parlé? Elle ne vous a pas dit...?

MAXIME.

Elle m'a dit qu'elle allait voir les ruines du château

d'Elven.

MADAME LAROQUE.

Les ruines d'Elven... ah! grand Dieu! mais il y a par là des

bois... des marais dangereux... la pauvre enfant se sera

égarée... il faut y courir... je veux y aller moi-même...

Alain, faites atteler promptement... mon châle, mon chapeau,

Mademoiselle, je vous prie..

MADAME AUBRY.

Je vais avec vous, ma chère cousine.

BEVALLAN.

Et je vais vous accompagner à cheval, Madame, si vous le

permettez...

MADAME LAROQUE.

Oui, oui, mon ami... venez aussi, docteur, je vous en prie...

Allons, vite, partons. (Tous sortent, excepté Maxime.)

SCENE III.

MAXIME, seul, puis ALAIN, portant une aiguière sur un plateau.

MAXIME.

Ah! il était temps. (Il se laisse tomber sur un siège. -- Entre

Alain.)

ALAIN.

Voici de l'eau, monsieur Maxime... Comment vous trouvez-vous?

MAXIME.

Mieux, mon ami, merci. (Il trempe son mouchoir dans l'aiguière

et se lave le front.)

ALAIN.

Oh! ce ne sera rien, Monsieur... Une chute de cheval, quand ça

ne tue pas... c'est égal, ça doit vous secouer fièrement tout

de même... J'ai eu une drôle de chance, moi, Monsieur...

depuis quarante ans que je monte à cheval, je ne suis jamais

tombé... je ne me doute pas de l'effet que ça peut faire.

MAXIME.

As-tu jamais rêvé que tu tombais du haut d'une tour?

ALAIN.

Oh! oui, Monsieur, bien souvent.

MAXIME.

Eh bien, c'est cela... voilà l'effet que cela fait, tiens!

ALAIN.

Ah! (Mystérieusement.) Eh bien, Monsieur, pendant que vous

receviez ce mauvais coup-là, j'en recevais un, moi, de mon

côté, qui ne me faisait pas de bien non plus!

MAXIME.

Comment?

ALAIN.

Il faut que je dise cela à Monsieur, et que je lui demande

conseil... car vraiment il y a des choses qui sont un peu trop

dures à digérer... Il y a une heure à peu près, Monsieur,

comme je passais auprès de la serre, voilà que j'entends le

sable de l'allée qui craquait tout doucement, et puis deux

voix qui chuchotaient... Je me dis: Qui est-ce qui chuchote

comme cela la nuit dans le parc? Je me tapis dans le massif,

Monsieur, et qu'est-ce que je vois?

MAXIME.

Qu'est-ce que tu vois?

ALAIN.

L'institutrice, Monsieur, avec M. de Bévallan... qui se

parlaient dans l'oreille, et de très-près, et de si près qu'à

la fin j'ai entendu, sauf le respect que je dois à Monsieur...

MAXIME.

Quoi? (Alain baise sa propre main avec bruit.) Ah!

ALAIN.

Comme j'ai l'honneur, Monsieur!... Eh bien, Monsieur, ça ne

fait pas bouillir le sang sous les ongles, ça? Ce monsieur qui

veut épouser mademoiselle, et qui, en attendant,

tranquillement, sans se gêner... Mais ça ne peut pas durer, et

je vais tout conter à madame.

MAXIME.

Non, Alain, non... Il ne faut jamais dénoncer.. Ne dis rien.

(A part.) Cette folle! (Haut.) Mademoiselle Hélouin est-elle

au château?

ALAIN.

Oui, Monsieur.

MAXIME.

Eh bien, prie-la... dis-lui que je désire... (Mademoiselle

Hélouin entre.) Laisse-nous, et tais-toi. (Alain sort.)

SCENE IV.

MAXIME, MADEMOISELLE HELOUIN.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Madame Laroque, Monsieur, m'a recommandé de veiller... Vous

n'avez besoin de rien?

MAXIME.

De rien, merci, Mademoiselle... Mais j'ai à vous parler.

MADEMOISELLE HELOUIN.

A moi?

MAXIME.

Oui, Mademoiselle... Vous m'avez retiré votre amitié, mais la

mienne vous est restée tout entière, et si vous le permettez,

je vais vous le prouver.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Parlez.

MAXIME, simplement.

Eh bien, ma pauvre enfant vous vous perdez.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Monsieur!

MAXIME.

Quelqu'un vous a vue, vous a entendue, dans le parc... Il y a

une heure...

MADEMOISELLE HELOUIN.

Dieu!... ah! Monsieur Maxime... je vous jure...

MAXIME.

Oh! je suis bien convaincu, Mademoiselle, que ce petit roman

est très-innocent de votre part! mais de l'autre, il l'est

peut-être moins1 [1. Les passages guillemetés se coupent à la

représentation.], " et je vous supplie d'y réfléchir. Je ne

pourrais pas toujours arrêter les suites...

MADEMOISELLE HELOUIN, cachant sa tête dans ses mains.

Mon Dieu!

MAXIME.

Allons! remettez-vous!... que puis-je faire pour vous, dites?

Y a-t-il quelque gage, quelque lettre que je puisse retirer

des mains de cet homme? Parlez, disposez de moi comme d'un

frère.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Un frère! Vous parlez de me sauver, et c'est vous qui me

perdez! Oui, vous êtes la cause unique de ce qui arrive...

après m'avoir témoigné une affection feinte, vous m'avez

humiliée, désespérée... Eh bien...

MAXIME/

Humiliée! désespérée? Comment? parce que j'ai tenu dans les

limites que la loyauté me commandait les sentiments que votre

situation, votre beauté, vos talents, m'inspiraient? Je ne

vois rien là de fort humiliant pour vous, Mademoiselle; ce qui

pourrait à plus juste titre vous humilier, ce serait de vous

voir aimée très-résolûment par un homme très-résolu à ne pas

vous épouser... "

MADEMOISELLE HELOUIN, avec colère.

Qu'en savez-vous? Tous les hommes ne sont pas des coureurs de

fortune!

MAXIME, froidement.

Ah! Est-ce que vous seriez une méchante personne, mademoiselle

Hélouin? En ce cas, j'aurais l'honneur... (Il la salue comme

pour se retirer.)

MADEMOISELLE HELOUIN.

Monsieur Maxime! de grâce!... Ah! pardonnez-moi! ayez pitié de

moi! Figurez-vous donc ce que peut être la pensée d'une pauvre

créature comme moi, à qui on a eu la cruauté de donner un

coeur, une âme, une intelligence... et qui ne peut se servir de

tout cela que pour souffrir... et pour haïr! " Vous parliez de

mes talents! Eh bien, ces talents, si péniblement acquis, ils

ne sont pas à moi!... J'aurai passé toute ma jeunesse à en

parer une autre femme, pour qu'elle soit plus belle, plus

adorée... et plus insolente encore! et quand elle s'en ira,

elle, au bras d'un heureux époux, prendre sa part des plus

belles fêtes de la vie, je l'en irai, moi, seule, abandonnée,

vieillir dans quelque coin avec une pension de femme de

chambre!... " Eh bien, qu'est-ce que j'avais fait au ciel pour

mériter cette destinée-là? Pourquoi moi plutôt que ces femmes?

Certes, j'étais née aussi bien qu'elles pour être bonne,

aimante, charitable. Eh! mon Dieu! les bienfaits coûtent peu

quand on est riche, et la bonté est facile aux heureux! Si

j'étais à leur place, et elles à la mienne, elles ne

m'aimeraient pas plus que je ne les aime... on n'aime pas ses

maîtres!

MAXIME.

Mademoiselle... de grâce!

MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! oui, oui! Je vous révolte, n'est-ce pas? je vous indigne?

Vous allez me mépriser maintenant plus que jamais... vous qui

auriez pu d'un mot me rendre la paix... l'estime de moi-même...

Vous, à qui j'ai dû pour la première fois une pensée

de bonheur... d'avenir... de fierté... Ah! malheureuse!...

(Elle pleure.)

MAXIME, lui prenant la main.

Mademoiselle, je vous en supplie!... Je vous serai toute ma

vie reconnaissant de votre affection!... mais je ne

m'appartiens pas... J'ai des devoirs qui m'enchaînent... Et

quand je le voudrais, enfin, je ne puis songer à me marier...

MADEMOISELLE HELOUIN, avec amertume.

Même avec Marguerite?

MAXIME.

Je ne vois pas ce que vient faire ici le nom de mademoiselle

Marguerite.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! je lis clairement dans votre pensée... et depuis

longtemps, je vous l'assure... je sais qui vous êtes... je

sais quelle proie vous convoitez ici. Mais j'ai les moyens de

vous démasquer, de vous perdre, et j'en userai!

MAXIME.

Vous le pouvez, Mademoiselle, et avec d'autant plus de sûreté

que sur le terrain de la calomnie, de la diffamation... je ne

vous suivrai jamais. Je vous en donne ma parole, et je vous

salue. (Il sort à droite.)

SCENE V.

MADEMOISELLE HELOUIN, seule; puis MARGUERITE, BEVALLAN, MADAME

LAROQUE.

MADEMOISELLE HELOUIN, seule.

Oui, quand je devrais me perdre avec lui... je le perdrai!...

Et puis je blesserai au coeur cette insolente fille, et je

serai heureuse un moment, du moins! (Entrent madame Laroque,

Bévallan et Marguerite.)

MADAME LAROQUE.

Eh bien, la voilà retrouvée; Dieu merci!

MADEMOISELLE HELOUIN, courant au-devant de Marguerite.

Ah! chère enfant! vous voilà donc! Quelle joie! Je mourais

d'inquiétude! Et où étiez-vous? qu'est-il arrivé?

MADAME LAROQUE.

Nous l'avons rencontrée à une lieue d'ici... Figurez-vous que

le gardien des ruines l'avait enfermée dans le donjon par

mégarde... et si un paysan n'était venu à passer par hasard,

elle restait là toute la nuit.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! Dieu! quelle peur vous avez dû avoir!

MARGUERITE, sombre et grave.

Oui, j'ai eu grand'peur.

BEVALLAN.

Mademoiselle, je vous le répète, je regretterai éternellement

de ne pas m'être trouvé là avec vous. (Baissant un peu la

voix.) C'est dans de telles situations qu'on apprécie le coeur

d'un homme.

MARGUERITE.

Qu'auriez-vous fait?

BEVALLAN, avec enthousiasme.

Ce que j'aurais fait? Mais je... (Plus calme.) Je ne sais pas.

MARGUERITE.

Eh bien, cherchez.

MADAME LAROQUE, qui a ôté son chapeau et son châle.

Et maintenant, allons souper... n'est-ce pas? Madame Aubry est

déjà à table et nous attend.

MARGUERITE.

Moi, ma mère, je ne souperai pas... Cette alerte m'a ôté

l'appétit.

MADAME LAROQUE.

Pauvre petite!... Eh bien, venez-vous, Bévallan? (Elle prend

le bras de Bévallan.) Et vous, Mademoiselle?

MARGUERITE, bas à mademoiselle Hélouin.

J'ai deux mots à vous dire.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Bien, Mademoiselle. (Madame Laroque et Bévallan sortent à

droite.)

SCENE VI.

MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN.

MARGUERITE, d'un accent sombre.

Etes-vous sûre, Mademoiselle, de ne pas vous tromper quand

vous donnez à M. Odiot le nom de marquis de Champcey?

MADEMOISELLE HELOUIN.

Sans doute Mademoiselle, pourquoi?

MARGUETITE.

C'est que vous vous abusez si étrangement sur son caractère,

que vous pourriez commettre quelque autre méprise.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Je ne vous comprends pas.

MARGUERITE.

En tous cas, s'il est noble de nom, il l'est aussi de coeur; je

puis vous en répondre.

MADEMOISELLE HELOUIN.

C'est une découverte que vous avez faite récemment?

MARGUERITE.

Oui, Mademoiselle... ce jeune homme, peu m'importe qu'on le

sache, se trouvait près de moi, quand j'ai été emprisonnée

dans ces ruines: et pour sauver mon honneur et le sien... car

je l'accusais! il a risqué sa vie... il s'est précipité dans

un abîme!

MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah, c'est héroïque, en effet! M. de Champcey entend à

merveille l'art d'utiliser ses talents... hier c'était la

natation... qui nous a valu cette mise en scène si habilement

préparée... ce soir, c'est la gymnastique... Il a reçu une

très-brillante éducation ce jeune homme.

MARGUERITE, soupçonneuse.

Vous le haïssez beaucoup, ce jeune homme... mais je vous serai

obligée d'appuyer par des preuves sérieuses, formelles, des

accusations un peu trop passionnées pour n'être pas suspectes!

MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah, c'est moi qui suis suspecte!... Vous voulez des

preuves?... (Elle tire un papier de son sein.) Eh bien, en

voilà une que vous ne récuserez pas... elle est écrite de sa

main...

MARGUERITE.

Quoi donc!

MADEMOISELLE HELOUIN.

Ecoutez, écoutez... il en est temps. (Elle lit.) "Mon cher

Laubépin... Je suis à la lettre toutes vos instructions. Mais

je vous l'avoue, je plie quelquefois sous le fardeau vingt

fois chaque jour; pour supporter le présent, je suis forcé de

me remettre sous les yeux l'avenir qui doit payer toutes mes

misères; cette chère dot..."

MARGUERITE, saisissant la lettre.

Dieu!

MADEMOISELLE HELOUIN, reprenant le lettre et continuant de

lire.

"Cette chère dot que j'ai juré de reconquérir. Je servirai

comme le pasteur biblique, quarante ans, s'il le faut!..."

C'est dommage qu'il se soit arrêté là! Cette lettre a été

trouvée et m'a été remise par madame Aubry. -- Eh bien qu'en

dites-vous?

MARGUERITE.

Appelez ma mère: je veux à l'instant même...! -- Non, restez;

pas un mot; je me charge de tout. (La porte de gauche s'ouvre:

entrent Bévallan, Maxime, madame Laroque, madame Aubry.)

SCENE VII.

LES MEMES, BEVALLAN, MAXIME, MADAME LAROQUE, MADAME AUBRY.

MADAME LAROQUE, à Maxime.

Ainsi, vous ne vous ressentez plus...

MAXIME.

Non, Madame.

MADAME LAROQUE, à Marguerite.

Et toi, mon enfant, es-tu un peu remise?

MARGUERITE, avec une gaieté fiévreuse1 [1. Madame Laroque et

Maxime descendent à gauche; Marguerite et Bévallan au milieu;

mademoiselle Hélouin à droite.].

Oh! parfaitement, ma mère... et si bien même que je me sens

capable d'aller à ce bal, et de danser toute la nuit... Vous

venez avec nous, monsieur de Bévallan?

BEVALLAN.

Désolé, Mademoiselle, mais mon costume, comme vous voyez...

MARGUERITE.

Oh! il faut que vous veniez, Monsieur... il n'y a pas de bonne

fête sans vous, vous savez... Voyons, je vous en prie,

monsieur de Bévallan!

BEVALLAN.

Mademoiselle, je vous suis profondément reconnaissant de votre

insistance, mais véritablement...

MARGUERITE.

Je vous en supplie... vous ne pouvez me refuser!... Eh bien,

retournez chez vous promptement... changez de costume... et

revenez nous prendre... Je vous promets de vous attendre

jusqu'à minuit, s'il le faut...

BEVALAN.

Vous me comblez, Mademoiselle... mais pour vous dire la

vérité, tous mes chevaux d'attelage sont sur la litière... et

il m'est impossible de cavalcader en toilette de bal.

MARGUERITE, vivement.

Eh bien, on va vous faire conduire et ramener dans

l'américaine; voyons, je le veux. (Se tournant vers Maxime et

lui lançant un regard foudroyant.) Monsieur Odiot, allez dire

qu'on attelle... allez! (Cet ordre et le ton de Marguerite

éveillent dans l'assistance une surprise qui se trahit par un

silence embarrassé.)

MADAME LAROQUE.

Ma fille! (Maxime, un moment interdit, se lève avec gravité,

et, s'approchant de la table, il appuie le doigt sur un

timbre: Alain paraît au fond.)

MAXIME, à Alain.

Je crois que Mademoiselle a des ordres à vous donner.

MARGUETITE.

Aucun; sortez!

BEVALLAN, regardant Maxime.

Ma foi! voilà quelque chose d'assez particulier.

MARGUERITE, à demi-voix comme pour le contenir.

Monsieur de Bévallan!

BEVALLAN, provoquant.

Soit, Mademoiselle, mais qu'il me soit au moins permis de

regretter... de n'avoir pas le droit d'intervenir ici.

MAXIME, s'avançant d'un pas vers lui.

Mais, Monsieur, vos regrets sont très-superflus!... Car si je

n'ai pas cru devoir obéir aux ordres de Mademoiselle, je suis

entièrement aux vôtres, et je les attends.

BEVALLAN.

Ah! pardieu, Monsieur!..

MADAME LAROQUE, se précipitant.

Messieurs, de grâce!...

MARGUERITE.

Monsieur de Bévallan, il faut que je vous parle à l'instant;

veuillez me suivre dans le salon. Venez ma mère.

BEVALLAN, s'inclinant.

Mademoiselle... (Près de sortir, il fait un signe de la main à

Maxime.) Je suis à vous, Monsieur! (Madame Laroque,

Marguerite, Bévallan, sortent à gauche: Mademoiselle Hélouin,

à droite, après avoir lancé un regard à Maxime.)

SCENE VIII.

MAXIME, ALAIN, qui est resté au fond, en dehors, témoin de la

scène précédente.

MAXIME, à part.

Cette malheureuse m'a tenu parole. Mais qu'a-t-elle pu

dire?... Eh! que m'importe! Il ne s'agit pas de cela

maintenant. Alain, tu es là, mon bon Alain, écoute!

ALAIN, s'approchant.

Ah! Monsieur, quel malheur!

MAXIME.

Sans doute, c'est un malheur... mais que veux-tu? Dis-moi, mon

ami, le percepteur du bourg est un ancien officier, je

crois... il a servi?

ALAIN.

Oui, monsieur! Il a même été blessé en Crimée...

MAXIME, se plaçant devant la table et écrivant.

Bien! C'est cela... Attends!... Voilà un billet que je te vais

prier de lui faire porter sans retard, n'est-ce pas?

ALAIN.

Oui, Monsieur... Mais quel malheur, Monsieur! Et dire,

Monsieur, qu'à l'épée comme au pistolet il n'a pas son maître

dans tout le pays, ce grand traître-là.

MAXIME.

Sois tranquille, sois donc tranquille, il ne me mangera pas.

ALAIN.

Ah! si Monsieur voulait seulement me permettre de dire à ces

dames ce que j'ai vu dans le parc!

MAXIME.

Malheureux!... Est-ce que tu veux qu'on me prenne pour un

misérable, un lâche?

ALAIN.

C'est vrai, Monsieur, ce n'est pas le moment.

MAXIME.

Allons! va vite, va!

ALAIN, s'en allant.

Mais quel malheur, mon Dieu! (Il sort par le fond.)

SCENE IX.

MAXIME, seul un moment, puis BEVALLAN.

MAXIME, réfléchissant.

Ma soeur! Oui, sans doute, c'est dur, mais l'honneur domine

tout. Un mot à Laubépin, seulement, à tout événement.

(Bévallan paraît à gauche. Maxime se lève.)

BEVALLAN, avec gravité.

Monsieur, je viens faire près de vous une démarche un peu

irrégulière, et qui ne laisse pas que de me coûter... mais

j'obéis à des ordres qui doivent m'être sacrés.... De plus,

j'ai par devers moi des états de service qui, je crois,

mettent mon courage à l'abri du soupçon... Bref, je suis

chargé par ces dames de vous exprimer leurs regrets;

mademoiselle Marguerite, dans un moment de distraction, vous a

donné tout à l'heure quelques instructions qui, évidemment,

n'étaient pas de votre ressort! Votre susceptibilité s'en est

justement émue: nous le reconnaissons.

MAXIME.

Monsieur, c'est assez.

BEVALLAN.

Votre main?

MACIME, lui donnant la main.

Monsieur!

BEVALLAN, avec moins de roideur.

Et maintenant, monsieur Maxime, ces dames espèrent qu'un

malentendu d'un instant ne les privera pas de vos bons

offices, dont elles apprécient toute la valeur. Pour moi, je

suis infiniment heureux d'avoir acquis, depuis quelques

minutes, le droit de joindre mes instances aux leurs... Les

voeux que je formais depuis longtemps viennent d'être agréés.

MAXIME.

Ah!

BEVALLAN.

Et je vous serai personnellement obligé de ne pas nous refuser

votre concours, à la veille d'un événement que des

circonstances de famille, la santé de M. Laroque, nous

engagent à précipiter...

MAXIME.

Ah!

BEVALLAN. Alain entre par le fond apportant un gros

portefeuille.

Ah! merci... (Il prend le portefeuille des mains d'Alain et le

dépose sur la table. Alain sort aussitôt.) Ce sont

précisément, Monsieur, les papiers particuliers de M.

Laroque... Ces dames, en témoignage de leur entière confiance,

vous prient de vouloir bien, en respectant, bien entendu, ce

qui doit être respecté, y puiser les renseignements dont nous

aurons besoin pour dresser le modèle du contrat sauf à prendre

plus tard les dispositions légales.

MAXIME.

C'est bien, Monsieur. Comptez sur moi.

BEVALLAN, avec une bonhomie enjouée.

J'y compte, monsieur Maxime... et permettez-moi d'espérer que

toute glace est rompue entre nous... n'est-ce pas? Mon Dieu!

nous nous sommes assez mal connus, jusqu'ici... Moi, je

l'avoue, j'avais conçu contre vous quelques préventions, qui,

Dieu merci, n'existent plus... Vous, de votre côté, vous avez

pu me juger un peu témérairement... mais maintenant vous me

connaîtrez mieux, et vous verrez là franchement... je ne suis

pas un méchant diable... je suis un bon garçon... Ah!

certainement, j'ai des défauts... j'en ai eu surtout: j'ai

aimé les jolies femmes... Mais quoi! c'est preuve qu'on a un

bon coeur, n'est-ce pas? Et puis, d'ailleurs, me voilà au

port... et même, entre nous, j'en suis ravi... parce que je

commençais à me... roussir un peu... mais je ne veux plus

penser qu'à ma femme et à mes enfants..., et vous pouvez en

être sûr, cher Monsieur, ma femme sera parfaitement

heureuse... c'est-à-dire autant qu'elle peut l'être avec une

tête comme la sienne... car enfin je serai charmant pour

elle... j'irai au-devant de ses moindres fantaisies... Mais si

elle me demande d'aller décrocher la lune et les étoiles pour

lui être agréable, dame! je n'irai pas... ça c'est impossible!

Ah çà, votre main encore une fois. (Maxime lui donne la main.)

BEVALLAN.

Et je cours dire à ces dames que vous nous restez à

perpétuité. (Près de sortir, il ajoute, à part.) Jusqu'après

le contrat. (Il sort à gauche.)

SCENE X.

MAXIME, seul.

Et voilà l'homme qu'elle juge digne d'elle! Oui, je comprends!

Lui, du moins, il apporte une fortune presque égale... il est

moins suspect... malheureuse enfant! Elle ignore qu'en ce

monde les plus mendiants ne sont pas toujours les plus

pauvres!... Enfin! Ah! et puis, elle est femme!... Elle se

croit offensée, et la première vengeance qui se présente, elle

la saisit. Elle veut voir de quel front je supporterai les

tortures qu'elle m'inflige! Eh bien, ce front, je le jure,

elle le verra impassible jusqu'au pied de l'autel: sa fierté

pâlira devant la mienne! (Douloureusement.) Quant au coeur,

elle ne le verra pas!... Allons! voyons!... (Il s'asseoit.)

Occupons-nous de son contrat!... Voyons ces papiers...

voyons... (Il ouvre le portefeuille et parcourt les

différentes pièces qu'il contient.) Rien de nouveau pour moi

dans tout cela... des titres de propriétés... rien de

secret... quelques recommandations... à mes enfants!!! (Tout à

coup avec stupeur.) Mon nom! que veut dire ceci! le nom de mon

père!... (Il saisit vivement une des pièces du portefeuille et

lit à la hâte.) Le marquis Jacques de Champcey... mon aïeul...

oui... aux Antilles, à Sainte-Lucie, nous avions là, à cette

époque, d'immenses propriétés... et, je m'en souviens, oui...

un régisseur du nom de Laroque! Mais il a péri, avec son fils,

dans cette fatale nuit où mon aïeul livra son dernier

combat... voyons donc... (Il lit.) "A l'approche des

événements, la plantation avait été vendue par les soins de

mon père!" Son père!... Ce vieillard serait... (Il lit.) "Nous

avions ordre de rejoindre pendant la nuit la flottille que

devait escorter en France la frégate du commandant de

Champcey!!! Dans le trajet, nous tombâmes dans la croisière

anglaise... mon père fut tué en se défendant... moi, on me

donna le choix d'être fusillé sur-le-champ ou de révéler le

secret de la passe inconnue où s'était réfugiée la flottille

française. En récompense de cette trahison, on m'abandonnait

le prix des propriétés vendues, les sommes considérables dont

j'étais porteur..." Dieu! "j'étais jeune, presque enfant... je

succombai! Une heure plus tard, le marquis de Champcey avait

péri sur son bord!" Misérable! Ah! et puis des remords, oui...

"Dieu sait que depuis j'ai lavé dans le sang ennemi et dans le

mien la tache imprimée dans une heure de faiblesse au pavillon

de mon pays..." et pour ne pas rougir devant ses enfants il a

gardé le fruit de son crime... Providence!... Mais alors c'est

à moi de parler en maître ici. (Il se lève. Avec emportement.)

Et je parlerai! Oui, je parlerai! J'ai assez souffert... j'ai

assez dévoré d'affronts!... Eh! je ne suis pas un saint, après

tout!... Il y a du sang dans ce coeur qu'on écrase... on va

l'apprendre! Cette enfant barbare va savoir à son tour ce que

c'est que l'humiliation! Sa tête superbe va connaître le poids

de la honte! Ce n'est qu'une femme, soit! mais elle a un

défenseur, maintenant... Eh bien, tant mieux, qu'il la

défende! (La porte de gauche s'ouvre: on entend la voix de

Marguerite, qui dit: "J'y vais, ma mère. -- Maxime: Ah! Dieu!"

Marguerite entre et traverse lentement la scène, regardant

Maxime. La résolution de Maxime se détend sous ce regard. --

Marguerite sort par le fond à droite.)

SCENE XI.

MAXIME, seul.

Jamais! non, jamais, s'il dépend de moi, la rougeur de la

honte ne passera sur ce noble front! Ce secret, ce secret

terrible, il n'appartient qu'à moi... ce vieillard, déjà muet

comme s'il était dans sa tombe, ne peut plus lui-même le

révéler... Eh bien, ce secret... qu'il soit détruit! (Il jette

le papier dans la flamme du brasero.) Ma mère, si mes fautes

envers vous ne sont pas encore expiées, acceptez ce sacrifice!

Je vous le consacre!... allons! tout est dit, sortons d'ici!

(Pendant qu'il prend le portefeuille, comme s'apprêtant à

partir, madame Aubry ouvre la porte du fond, voit le papier

qui brûle dans le brasero, et s'arrête étonnée. La toile

tombe.)

FIN DU TROISIEME ACTE.

ACTE QUATRIEME

VIe TABLEAU.

Un vaste salon communiquant de plain-pied avec le parc. On

voit à travers les fenêtres et les arcades du fond une partie

des jardins. -- On entend au loin les sons d'un orchestre qui

joue des airs de danse bretons. -- La musique ne cesse de se

faire entendre qu'à l'arrivée de Desmarets. -- (Scène VIII).

Portes à gauche et à droite. -- Le salon est éclairé comme pour

une fête. -- A gauche, une table préparée pour la signature du

contrat. -- Une lampe sur la table. -- A droite, canapé,

fauteuils, rangés pour une cérémonie.

SCENE I.

BEVALLAN, en grande toilette, ALAIN.

BEVALLAN, entrant.

Tout est prêt, n'est-ce pas? La table ici... bien! Et les

fauteuils pour ces dames, c'est très-bien... Le notaire est

arrivé?

ALAIN.

Oui, Monsieur. Il se promène là, devant, avec M. Maxime.

BEVALLAN.

Bien! bravo! Ah çà, Alain, faites-moi boire ces braves gens-là

jusqu'à ce que mort s'ensuive!... et grisez l'orchestre,

surtout, entièrement... Et puis, vous connaissez le

programme... à neuf heures précises, la signature du

contrat... et le feu d'artifice sur la pelouse...

ALAIN.

Mais, Monsieur, j'ai réfléchi à une chose, si M. Laroque

demande ce qui se passe?

BEVALLAN, baissant la voix.

Comment? Est-ce qu'il entend?

ALAIN.

Il entend ferme, Monsieur... mais si ça fait trop de bruit...

BEVALLAN.

Ah! diable!... Eh bien, mais supprimez les pétards! Ah! Alain,

quand ces dames seront descendues, vous introduirez cette

députation villageoise... mais les femmes seulement, vous

entendez? Nous n'avons pas besoin de figures de sauvages

ici... Les femmes seulement, et les plus jeunes. Dans une

fête, il faut que tout soit gracieux... Alain!

ALAIN.

Monsieur!

BEVALLAN.

Supprimez les pétards, c'est convenu!

ALAIN.

Oui, Monsieur. (Comme Alain se retire, mademoiselle Hélouin

entre.)

BEVALLAN.

Ah! diantre!... (Il chantonne et cherche à s'esquiver.)

SCENE II.

BEVALLAN, MADEMOISELLE HELOUIN.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Ah! Monsieur, je vous trouve seul enfin!

BEVALLAN.

Ah! c'est vous, Mademoiselle? Eh bien, voilà une soirée

assez... une soirée qui... n'est-ce pas?

MADEMOISELLE HELOUIN.

Qui couronne vos voeux et votre perfidie, n'est-il pas vrai?

BEVALLAN.

Ah! de grâce, Mademoiselle, laissez-moi mon calme... j'en ai

grand besoin. Si vous pouviez lire dans mon coeur!

MADEMOISELLE HELOUIN.

Comment! cette plaisanterie dure encore! Vous prétendez me

faire croire même à cette heure...

BEVALLAN.

Mais enfin, Mademoiselle, vous êtes étonnamment injuste! Que

s'est-il passé? Vous le savez comme moi... longtemps avant

d'avoir conçu des sentiments... qui ne seront jamais

oubliés... je m'étais engagé... témérairement... d'un autre

côté... On m'a mis en demeure tout à coup de m'exécuter...

MADEMOISELLE HELOUIN.

Oui, vous vous sacrifiez, je comprends.

SCENE III.

LES MEMES, MAXIME, entrant par le fond.

MAXIME.

Monsieur de Bévallan, le notaire désire avoir deux minutes

d'entretien avec vous.

BEVALLAN., avec empressement.

Bien, merci, j'y vais! j'y vais! (A mademoiselle Hélouin.)

Vous êtes cruelle, vraiment!

SCENE IV.

MADEMOISELLE HELOUIN, MAXIME.

MADEMOISELLE HELOUIN, à Maxime qui va pour se retirer.

Monsieur Maxime!... Comme vous devez me maudire en ce moment!

(Maxime ne répond pas.) Et vous n'avez pas dit un mot pour

m'accuser, vous qui le pouviez si bien!... Ah! qu'une parole

de bonté de vous me serait douce!...

MAXIME, avec effort.

Je vous plains, et je vous pardonne.

MADEMOISELLE HELOUIN.

Merci! (Madame Laroque, Marguerite et Madame Aubry, toutes en

toilettes de fête, entrent par le fond: Maxime les salue et se

tient à l'écart. Alain au fond.)

SCENE V.

MAXIME, ALAIN, MADAME LAROQUE, MARGUERITE, MADEMOISELLE

HELOUIN, MADAME AUBRY.

MADAME LAROQUE, en entrant avec Alain.

Je ne vois pas Desmarets... Est-ce qu'il n'est pas arrivé?

ALAIN.

Je vous demande pardon, Madame: mais il est entré d'abord chez

Monsieur.

MADAME LAROQUE.

Ah! très-bien. (Madame Laroque, Marguerite et madame Aubry se

dirigent vers des sièges préparés à droite.)

MADEMOISELLE HELOUIN, à Marguerite qui passe près d'elle.

Pardon, Mademoiselle, vous avez une fleur de votre coiffure

qui tombe... (Marguerite s'arrête, mademoiselle Hélouin, tout

en s'occupant de réparer la coiffure dit à demi-voix, avec

émotion.) Mademoiselle, nous nous étions abusés: M. Odiot a

une soeur, je viens de l'apprendre... et c'est certainement à

la dot de sa soeur qu'il faisait allusion dans cette lettre...

MARGUERITE, saisie tout à coup et lui lançant un regard

terrible.

Ah! il fallait me tuer... c'eût été plus généreux!

MADEMOISELLE HELOUIN.

Mais j'étais trompée moi-même...

MARGUERITE, avec une violence contenue.

Vous l'aimiez!... Eh! ne le niez pas!... c'est votre seule

excuse!

MADEMOISELLE HELOUIN.

Peut-être serait-il temps encore...

MARGUERITE, fièrement.

Temps encore! Et sa parole! et la mienne! Ah! nous sommes gens

d'honneur, nous autres! (Elle la quitte et va prendre

gravement se place auprès de sa mère.)

SCENE VI.

LES MEMES, BEVALLAN, LE NOTAIRE, ALAIN, au fond.

BEVALLAN, au notaire.

C'est parfait, mon cher ami... vous êtes un parfait notaire...

entrez, entrez donc!... Mesdames, je viens prendre vos ordres.

Il y a là une députation rustique qui désire être admise à

vous présenter ses hommages et ses voeux.

MADAME LAROQUE.

Eh bien, faites entrer, mon ami.

BEVALLAN.

Alain, introduisez... mais les femmes seulement, et les plus

jeunes... Dans une fête tout doit être gracieux.

SCENE VII.

LES MEMES, puis quelques jeunes filles en costume breton, et,

à leur tête, CHRISTINE OYADEC; elles portent des fleurs.

CHAMPLAIN, vieux paysan à l'air niais, entre au milieu

d'elles.

BEVALLAN, remarquant Champlain.

Eh bien!... eh bien!... les femmes seulement!... Qu'est-ce que

c'est que ce dadais-là?... Qu'est-ce que vous venez faire ici,

vous?

CHAMPLAIN.

Monsieur, je suis avec ces demoiselles.

BEVALLAN.

Mais, je le vois bien... que vous êtes avec ces demoiselles...

et c'est ce dont je me plains... Vous n'êtes pas une

demoiselle, vous, n'est-ce pas?

CHAMPLAIN.

Ah! non, Monsieur.

BEVALLAN.

Ah! non! Eh bien, allez-vous-en... Il est absurde ce

villageois!

CHAMPLAIN.

C'est que je suis le maître d'école, Monsieur... c'est moi qui

ai fait le discours... et je venais, dans le cas où la mémoire

leur manquerait...

BEVALLAN.

Ah! c'est le souffleur! c'est différent! Entrez, mon brave!

(Aux dames.) C'est le souffleur!... Et quel est l'orateur de

l'aimable troupe?

CHAMPLAIN, montrant Christine.

C'est celle-là, Monsieur...

BEVALLAN.

Ah! la petite au chien... oui, je la reconnais!... Eh bien,

venez mon enfant; je vais moi-même vous présenter à ces dames.

(Il la conduit par la main vers la droite; à part.) Elle est

gentille tout à fait cette petite... elle a encore embelli...

(Galamment, à Christine): Comment donc vous appelez-vous, mon

enfant, je ne me souviens pas...

CHRISTINE.

Christine Oyadec, Monsieur.

BEVALLAN.

Ah! bien... Et vous demeurez près d'ici, sans doute?

CHRISTINE.

Auprès du moulin, oui, Monsieur.

BEVALLAN.

Ah! très-bien! (Christine s'arrête devant Marguerite;

Champlain derrière Christine; le groupe des jeunes filles un

peu en arrière.)

CHAMPLAIN, à Christine.

Mais va... va donc!

CHRISTINE.

Il faut commencer?

CHAMPLAIN.

Mais oui... va donc... (Lui soufflant.) "Mademoiselle...

CHRISTINE, récitant avec trouble.

"Mademoiselle, les anciens, dans cette belle fête de

l'hyménée, avaient la coutume ingénieuse d'allumer un

flambeau: ce flambeau... (Elle s'arrête.)

CHAMPLAIN, lui soufflant.

"Symbolique!

CHRISTINE.

"Symbolique... ce flambeau symbolique... Mademoiselle...

CHAMPLAIN.

"Deux fois symbolique!"

CHRISTINE, à Champlain.

Mais, je l'ai dit deux fois...

CHAMPLAIN.

Petite bête!

CHRISTINE.

Quoi!... Ah! je ne sais plus... je ne me rappelle plus:

Mademoiselle... excusez... mais je vous assure... que nous

vous aimons bien, et que nous prions le bon Dieu de tout notre

coeur... que vous soyez heureuse... avec votre épouseux.

BEVALLAN, riant.

Brava! brava!

MARGUERITE.

C'est très-bien, va; merci, mon enfant.

CHRISTINE, montrant Maxime, avec curiosité.

C'est-il Monsieur que vous épousez?

MARGUERITE.

Non, mon enfant.

CHRISTINE, montrant Bévallan.

C'est donc Monsieur?

MARGUERITE.

Oui.

CHRISTINE.

Ah! tant pis!

BEVALLAN, affectant de rire.

Brava!... brava!... charmante!... naïveté agreste!

MADAME LAROQUE.

Vous viendrez me trouver toutes demain matin, Mesdemoiselles.

LES JEUNES FILLES ET CHAMPLAIN, à l'unisson.

Oui, Madame.

BEVALLAN.

C'est cela, c'est convenu... Allez, enfants, allez... (Les

jeunes filles se retirent au fond.) Et maintenant, mon cher

notaire, si vous voulez faire votre petite installation...

Là... très-bien... (Comme le notaire vient de s'asseoir, il se

fait au dehors une certaine agitation; Bévallan se retourne.)

Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc? qu'est-ce qui arrive?

(Desmarets se présente au fond; Bévallan va au-devant de lui;

madame Laroque se lève.)

SCENE VIII.

LES PRECEDENTS, DESMARETS

(Bévallan échange quelques mots à voix basse avec Desmarets.)

MADAME LAROQUE.

Eh bien... qu'y a-t-il?... De grâce, Messieurs!

BEVALLAN.

Mon Dieu, Madame... je suis désespéré... Monsieur votre père

est plus souffrant...

MADAME LAROQUE.

Plus souffrant?

DESMARETS.

Oui, Madame... Il a été pris subitement d'une grande agitation

fiévreuse... et ces brusques changements dans l'état d'un

malade sont toujours des symptômes graves...

MADAME LAROQUE.

Ah! mon Dieu!... mais j'y cours... Marguerite, mon enfant...

allons... vite!... ah!... (Les jeunes filles restées au fond

s'écartent avec un mouvement de terreur; M. Laroque paraît,

marchant d'un pas roide et sinistre; il s'arrête et s'appuie

contre les piliers de la porte. Alain le suit. Madame Laroque,

sa fille et Desmarets s'approchent du vieillard.)

SCENE IX.

LES PRECEDENTS, M. LAROQUE, ALAIN.

DESMARETS, à demi-voix, à Alain.

Comment, Alain... vous l'avez laissé...

ALAIN.

Monsieur a voulu sortir... je n'ai pu l'en empêcher...

MARGUERITE, allant au-devant du vieillard.

Mon père... me reconnaissez-vous? (M. Laroque fait un signe de

tête grave et affectueux.) Voulez-vous mon bras? (Le vieillard

refuse.) Vous êtes fatigué?... Vous voulez vous reposer? (M.

Laroque consent d'un signe de tête.)

DESMARETS.

Eh bien, approchez ce fauteuil... fermez ces fenêtres... Vous

devez vous trouver mieux ici, Monsieur... On y respire au

moins, n'est-ce pas?... (M. Laroque, après une faible signe de

tête, s'assoit dans le fauteuil. Desmarets continue,

s'adressant aux femmes.) Tant qu'il se trouvera bien ici, il

faut l'y laisser... Et quant à vous, Mesdames, vous ferez bien

de vous retirer. Il est plus calme maintenant... il n'y a

aucun danger immédiat... réservez vos forces: vous en aurez

besoin bientôt, je le crains...

MADAME LAROQUE.

Oh! nous ne pouvons le quitter maintenant... mon ami... Nous

allons seulement, Marguerite et moi, changer ces toilettes,

qui font un trop cruel contraste, et nous revenons aussitôt...

DESMARETS.

Eh bien, Madame, allez... M. Maxime et moi nous veillerons

pendant ce temps-là.

MAXIME.

De grand coeur.

BEVALLAN.

Mon Dieu, je m'offre également.

DESMARETS.

Plus tard, Monsieur, plus tard... il ne faut pas top de monde

à la fois... pas de bruit!... il dort... vous voyez. (Il sort

par le fond. Elles sortent à gauche.)

SCENE X.

LAROQUE, à demi renversé et endormi dans le fauteuil, à

droite, MAXIME, DESMARETS.

(Demi-nuit: on a enlevé ou éteint les bougies; il ne reste

plus qu'une lampe posée sur la table à gauche.)

MAXIME.

Eh bien?

DESMARETS.

Eh bien... c'est la fin, je crois... mais pas immédiatement;

la lutte... peut être fort longue.

MAXIME.

Rien à faire?

DESMARETS.

Rien! Seulement on peut essayer de quelque potion calmante...

Je vais vous laisser deux minutes pour faire préparer cela.

MAXIME.

Allez, mon ami...

DESMARETS.

Dites à ces dames que je suis là.

MAXIME.

Bien. (Desmarets sort à droite.)

SCENE XI.

MAXIME, M. LAROQUE.

MAXIME, regardant le vieillard endormi.

Ce malheureux!... Après tout, il s'est repenti... il a

souffert... il a expié!... et c'est moi que la Providence

charge de veiller sur son dernier sommeil! Etrange destin! Ah!

ce sommeil, je le lui envie!... Cette journée m'a brisé! (Il

s'asseoit près de la table.) Que je suis las! (Il appuie sa

tête sur sa main: la lumière de la lampe éclaire son visage.

Le vieillard s'éveille: ses yeux, troublés, s'arrêtent sur le

visage de Maxime; il paraît frappé d'étonnement et de terreur;

il se lève avec effort. Maxime, épouvanté, se lève en même

temps. La porte du fond s'ouvre: Marguerite paraît, et regarde

son père d'un oeil étonné et bientôt terrifié.)

SCENE XII.

MAXIME, M. LAROQUE, MARGUERITE.

MONSIEUR LAROQUE, d'une voix suppliante.

Monsieur le marquis, pardonnez-moi!

MARGUERITE, à part.

Ciel! (Maxime, glacé d'effroi, reste immobile et muet.)

MONSIEUR LAROQUE, avançant de deux pas vers Maxime, avec une

solennité de spectre.

Monsieur le marquis, pardonnez-moi!

MARGUERITE, avec terreur.

Mon Dieu! que dit-il?

MAXIME, comprenant tout à coup marche sur le vieillard, et

s'arrêtant devant lui, il lève une main sur sa tête.

Soyez en paix, Monsieur, je vous pardonne! (Le visage du

vieillard exprime soudain une joie exaltée. Il chancelle. --

Maxime le soutient.)

MARGUERITE, accourant à Maxime.1 [1. Maxime, Laroque,

Marguerite.]

Monsieur, que signifie cela? Parlez! Dites! Vous connaissez

quelque secret terrible!

MAXIME.

Moi! Aucun... je me prête à son délire, voilà tout.

MARGUERITE.

Mon père... mon père chéri... parlez... parlez encore... je

vous en supplie... Vous avez quelque pensée... quelque

souvenir qui vous tourmente... n'est-ce pas? n'est-ce pas?

dites... mon père... parlez... au nom du ciel... au nom du

Dieu de miséricorde! (Le vieillard entr'ouvre les lèvres comme

pour parler. Marguerite écoute avec angoisse. Tout à coup, il

étend les bras, pousse un soupir profond et retombe sans

mouvement dans le fauteuil.)

MARGUERITE, poussant un cri.

Ah! ma mère! (Elle tombe à genoux.)

SCENE XIII.

LES MEMES, DESMARETS, arrivant à la hâte.

DESMARETS, après avoir touché le coeur du vieillard.

Mademoiselle, priez!

FIN DU QUATRIEME ACTE.

ACTE CINQUIEME

VIIe TABLEAU

Même décor qu'au tableau précédent. -- Une table au milieu du

salon. -- Bougies allumées.

SCENE I.

MAXIME, BEVALLAN, debout près de la table; LAUBEPIN, assis au

milieu; MADAME LAROQUE, MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN,

assises autour de la table.

LAUBEPIN.

Vous ne jugez pas à propos, Madame, de convoquer ici les

domestiques de cette maison?

MADAME LAROQUE.

Est-ce nécessaire; mon ami?

LAUBEPIN.

Nullement, Madame.

MADAME LAROQUE.

Eh bien, restons entre nous, je préfère cela.

LAUBEPIN.

Soit! Madame et Mademoiselle, vous avez bien voulu, il y a

huit jours, en m'annonçant la perte douloureuse que vous

veniez de subir, m'inviter à me rendre près de vous, et

m'investir d'une mission de haute confiance, celle de procéder

à l'inventaire officiel des papiers particuliers de feu M.

Laroque, votre beau-père et grand-père. Je vous rendrai compte

sommairement d'abord des résultats de mon examen, après quoi

nous entrerons dans le détail des chiffres. Et d'abord,

Mesdames, bien que toutes les pièces relatives aux volontés

testamentaires de M. Laroque fussent étiquetées et numérotées

avec soin, je dois vous dire que je n'ai pu mettre la main

jusqu'ici sur la pièce n° 1. La pièce n° 1 manque. (Madame

Aubry jette un regard sur Maxime.) La pièce n° 2 règle

très-honorablement le domaine de madame Laroque.

MADAME LAROQUE.

Bien, bien, passez, mon ami; je suppose que ma fille ne me

laissera pas mourir de faim: ainsi je suis parfaitement

tranquille.

BEVALLAN.

Quant à cela, chère Madame, je suis là, moi! (A demi-voix à

Laubépin.) Quel est le chiffre?

LAUBEPIN.

Un peu de patience, Monsieur, s'il vous plaît... La pièce n° 3

pourvoit aux intérêts de Mademoiselle Hélouin. (Mademoiselle

Hélouin regarde Maxime comme pour le remercier.)

MADAME LAROQUE.

J'en suis enchantée, ma chère petite...

MADEMOISELLE HELOUIN.

Madame!

LAUBEPIN.

La pièce n° 4 contient divers legs en faveur des domestiques,

et c'est tout.

MADAME AUBRY.

Vous êtes sûr que c'est tout, Monsieur?

LAUBEPIN.

Parfaitement, Madame.

MADAME AUBRY.

Ainsi, il n'y a rien pour moi?

MADAME LAROQUE.

Voyons, ma chère cousine, tranquillisez-vous; nous partagerons

la même chaumière.

MADAME AUBRY, avec aigreur.

Je vous remercie, ma cousine, mais il n'en est pas moins

extraordinaire... Au surplus, je sais à qui je dois tout cela.

(Elle regarde Maxime.) Monsieur que voilà m'a toujours honorée

de son amitié particulière... et je crois comprendre...

MAXIME.

Moi, Madame, je ne comprends pas.

MADAME AUBRY.

Vous comprendriez peut-être mieux, Monsieur, si je vous

demandais ce qu'est devenue la pièce n° 1.

MAXIME, troublé.

Madame... (Tous les regards se fixent sur lui.)

MADAME LAROQUE.

Qu'est-ce que vous voulez dire, ma cousine?

LAUBEPIN.

Oui... Madame... que voulez-vous dire? Daignez vous expliquer.

MADAME AUBRY.

Je veux dire qu'un certain jour j'ai vu, de mes deux yeux,

Monsieur brûler une pièce détournée de ce portefeuille, et que

l'enveloppe de cette pièce que j'ai trouvée au pied de votre

brasero et que j'ai eu soin de recueillir, porte précisément

le numéro qui manque ici, et pour preuve je vais vous chercher

cette enveloppe. (Elle se lève: tous se lèvent en même temps:

des domestiques emportent la table au fond.)

LAUBEPIN.

Restez, Madame... Maxime, répondez.

MADAME LAROQUE.

Monsieur Maxime?

BEVALLAN.

Eh bien, Monsieur!

MAXIME, avec embarras.

Madame dit vrai... seulement, elle s'abuse sur le caractère de

cette pièce; elle ne contenait aucune disposition en sa

faveur, c'était une pièce insignifiante que j'ai cru pouvoir

brûler. (Laubépin le regarde avec stupeur.)

BEVALLAN, à part.

Ma foi! c'est un peu trop fort, ça!

MADAME LAROQUE, à Maxime.

Comment, c'est vous qui avez fait un tel abus de notre

confiance?

MAXIME.

Madame, vous vous trompez, je le répète, sur le caractère...

LAUBEPIN.

Mais enfin, cette pièce, quel en était le contenu?

MAXIME, avec contrainte.

Je ne saurais le dire. (Mouvement dans l'assistance.)

MADAME LAROQUE.

Monsieur, je le regrette profondément, mais vous devez

reconnaître que dès ce moment nous ne pouvons vivre sous le

même toit.

MAXIME.

Madame, je le reconnais. (Il s'incline.) Adieu... (Il

s'éloigne.)

MARGUERITE.

Monsieur Maxime, n'avez-vous donc rien... rien à dire pour

votre défense?

MAXIME.

Rien. (Il salue de nouveau et sort par le fond.)

SCENE II.

LES MEMES, excepté MAXIME.

LAUBEPIN, à part.

Oui... oui... je comprends! c'est cela!

MADAME LAROQUE.

Eh bien, mon pauvre Laubépin, voilà une déception!

LAUBEPIN.

Oui, Madame, oui.

BEVALLAN.

Moi, je déclare que le fait ne me surprend nullement... Ce

Monsieur-là, dès le principe...

MADAME AUBRY.

Oui, c'est très-bien... mais tout cela ne me rend pas mon

legs... car je suis bien convaincue que ce papier...

LAUBEPIN.

Calmez-vous, madame Aubry... Si cette pièce contenait votre

legs, en effet, rien n'est perdu... car cette pièce, j'en ai

le double: le voici!

TOUS.

Comment?

LAUBEPIN.

Par un surcroît de précautions, bien justifié aujourd'hui, M.

Laroque m'avait confié ce secret qu'il m'était interdit de

révéler tant qu'il a vécu... que j'espérais ne révéler

jamais... Mais il le faut... (A Marguerite et à sa mère.)

Lisez!

MARGUERITE, parcourant le papier à la hâte.

Le marquis de Champcey... Sainte-Lucie... Quoi!... Est-ce

possible... Oh! Dieu... oui, ces paroles mystérieuses...

suprêmes! Je les comprends maintenant, ah! quelle honte!

MADAME LAROQUE.

Ma fille! chère enfant!

LAUBEPIN, à Marguerite.

Voulez-vous que je le rappelle?

MARGUERITE.

Lui! jamais!... Rougir devant lui! jamais! qu'il reste! qu'il

reste ici!... Monsieur! C'est à nous... c'est à nous de

partir!... Venez, ma mère, venez... Sortons d'ici. (A

Laubépin.) Vous entendez! jamais! Oh! quelle honte! (Elle sort

à gauche. Madame Laroque et mademoiselle Hélouin la

soutiennent et sortent avec elle.)

SCENE III.

MADAME AUBRY, LAUBEPIN, BEVALLAN.

BEVALLAN.

Eh bien, cher Monsieur... qu'est-ce qu'il y a donc? ne peut-on

savoir...?

MADAME AUBRY.

Oui, parlez, de grâce.

LAUBEPIN.

Il y a, que la fortune de M. Laroque, par suite d'événements

de famille relatés dans cette pièce, appartient à M. Maxime,

et que mademoiselle Marguerite paraît disposée à la lui

restituer.

BEVALLAN.

Ah çà... qu'est-ce que vous me contez là?

LAUBEPIN.

Je n'ai pas à vous expliquer le fait; mais quant au fait je

vous l'atteste.

MADAME AUBRY.

Eh bien, mais alors, dites-moi... il n'y a qu'une chose à

faire, je vais le leur dire... (Se retournant, près de sortir

à gauche.) Il y a assez longtemps qu'ils s'aiment d'ailleurs!

SCENE IV.

BEVALLAN, LAUBEPIN.

BEVALLAN, qui a réfléchi.

Ah, çà... que dit-elle donc!... Est-ce vrai qu'ils s'aiment,

ces jeunes gens, vraiment? Mais alors, je vais dire comme

elle, moi...

LAUBEPIN, un peu railleur.

Mais non... rassurez-vous... Vous avez la parole de

Marguerite, et on ne peut pas vous demander non plus d'immoler

vos sentiments!

BEVALLAN, affectant la générosité.

On ne peut pas me demander d'immoler! mais, ma parole, je ne

sais pas comment on me juge, moi... je ne sais pas ce que j'ai

fait... on me juge tout de travers, on me prend pour un

misérable, sans âme, sans coeur... mais je suis un homme de

sacrifice, moi, au contraire, de dévouement... je...

SCENE V.

LES MEMES, ALAIN.

ALAIN, entrant à la hâte par le fond.

M. Laubépin, si vous pouviez venir près de ces dames...

Mademoiselle Marguerite est dans un état qui fait pitié... et

Madame vous supplie...

LAUBEPIN.

J'y vais...

BEVALLAN.

Eh bien, je vous accompagne, moi; je vais dire qu'on fasse

comme si je n'existais pas. Qu'est-ce que je demande, moi,

qu'on fasse comme si je n'existais pas... voilà tout! On en me

connaît réellement pas! (Laubépin et Bévallan sortent à

gauche.)

SCENE VI.

ALAIN, puis MAXIME.

ALAIN, éteignant les bougies.

Ah! qu'est-ce qui se passe donc, mon Dieu! M. Maxime qui s'en

va... et mademoiselle qui veut s'en aller aussi... à pied...

la nuit...

MAXIME, entrant par le fond, timidement.

Alain!

ALAIN.

Ah! Monsieur! que je suis content de vous voir encore une

fois!...

MAXIME.

Rends-moi un dernier service, mon ami... Il y a dans ma

chambre deux ou trois paquets que je te prie de faire porter

au bout de l'avenue... où le voiturier va les prendre dans

quelques minutes... Va, mon ami... je te suis...

ALAIN.

Monsieur!

MAXIME.

Est-ce que tu me refuses?

ALAIN.

Ah! grand Dieu! Non, Monsieur.

MAXIME.

Allons, va. (Alain part par le fond en murmurant tristement.)

SCENE VII.

MAXIME, seul.

Allons! il faut partir. C'est la dernière épreuve, mais la

plus amère aussi. Partir! En ce moment, il me semble que je

n'ai rien souffert. Ce lieu de continuelles tortures, à

l'instant où je le quitte pour jamais, c'est un paradis!...

Ah! qu'on est faible! j'étais là tout à l'heure dans ce

jardin, comme un enfant, épiant le moment où je pourrais me

glisser dans ce salon... pour être une minute encore près

d'elle... Oui, c'est là que toute cette journée je l'ai vue

près de sa mère... Cette broderie, sa main l'a touchée. (Il

prend la broderie et la presse sur ses lèvres.) Ah! que je

l'aimais! Adieu! adieu! (Marguerite paraît à gauche et

s'arrête.)

SCENE VIII.

MAXIME, MARGUERITE.

MAXIME, sans la voir.

Ah! c'est trop de faiblesse! partons. (En se retournant, il

aperçoit Marguerite.) Ah!

MARGUERITE, s'inclinant.

Monsieur le marquis, pardonnez-moi!

MAXIME, avec une profonde émotion.

Vous pardonner... (Il s'approche, et pliant le genou.) mais je

t'adore!...

SCENE IX.

MAXIME, MARGUERITE, BEVALLAN, LAUBEPIN, MADAME LAROQUE, MADAME

AUBRY, MADEMOISELLE HELOUIN, ALAIN.

MADAME LAROQUE.

Maxime, mon fils.

MAXIME.

Madame... (A Laubépin.) Mon ami...

BEVALLAN.

Monsieur de Champcey... j'avais toujours senti vers vous un

attrait que je m'explique maintenant!

MAXIME.

Monsieur!...

ALAIN.

Il est gentilhomme... j'en étais sûr!1 [1. Alain, mademoiselle

Hélouin, madame Laroque, Marguerite, Maxime, Laubépin,

Bévallan, madame Aubry.]

MADAME LAROQUE.

Marguerite, dis-lui...

MARGUERITE, l'attirant un peu sur le devant de la scène.

Vous savez que je ne puis accepter de vous que la moitié de

votre fortune, et que votre soeur...

MAXIME.

Marguerite!

MARGUERITE, avec âme.

Ah! que je l'aime, votre soeur!

FIN

Le roman d'un jeune homme pauvre (Play) · 第 19 / 19 章