SCENE XIV.

MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN, puis BEVALLAN, MADAME

LAROQUE, DESMARETS, MADAME AUBRY, ensuite MAXIME et LAUBEPIN.

BEVALLAN, entrant par la gauche.

C'est convenu, Madame... c'est l'oiseau rare... le phénix!...

On le cherchait, vous l'avez trouvé!

MADAME LAROQUE.

Enfin, que voulez-vous, je l'adore!... (Elle s'asseoit à

gauche.)

BEVALLAN.

Eh bien, épousez-le, chère voisine; épousez-le, mon Dieu!

MADAME LAROQUE.

Oh! non! Je n'irai pas jusque-là! Soyez tranquille, voisin!

(Entrent Laubépin et Maxime, à droite.) Eh bien, M. Maxime,

avez-vous eu plus de succès que moi? Avez-vous décidé ce

vilain homme à nous rester jusqu'à demain?

MAXIME.

Hélas, non, Madame!...

LAUBEPIN.

Impossible, Madame... Je suis venu seulement vous serrer la

main en passant... mais je suis attendu ce soir à Rennes, et

demain à Paris...

MADAME LAROQUE.

Eh bien, ne venez pas alors, mon ami! J'aime mieux ne pas vous

voir positivement...

LAUBEPIN, saluant.

Madame...

DESMARETS, entrant à droite, donnant le bras à madame Aubry.

Ah! tenez, décidément, madame Aubry, vous me feriez sauter

par-dessus ces arbres-là, voyez-vous?

MADAME AUBRY, qui continue une conversation avec Desmarets.

Bah! vous avez beau dire, docteur... ce sont de belles

phrases, pas autre chose... (Elle s'assied à droite.)

L'honneur, la gloire, et tout ça... c'est bon dans les

romans... Mais moi, j'aime mieux une bonne voiture!

DESMARETS, debout derrière elle.

Chacun son goût, Madame!

MADAME AUBRY.

Voyez-vous, docteur, il n'y a que l'argent, après tout. Moi,

j'ai toujours vu dans le monde qu'on respectait les gens, en

proportion de l'argent qu'ils avaient... Ainsi, moi, on me

méprise à présent. Oh! je le sais parfaitement! (Elle regarde

Maxime avec intention.) Mais je m'en console en pensant que si

je redevenais ce que j'ai été, je verrais à mes pieds, oui, à

mes pieds, tous les gens qui me méprisent!

DESMARTES, brusquement.

Eh bien, excepté moi, Madame! vous auriez cent millions de

rente que vous ne me verriez pas à vos pieds; je vous en donne

ma parole d'honneur!

MAXIME, gaiement.

Et je vous supplierai, Madame, de vouloir bien faire également

une exception en ma faveur. (Madame Aubry lève les épaules.)

MARGUERITE, avec amertume.

Oh! sans doute! J'étais bien sûre que M. Odiot ne manquerait

pas cette occasion de protester contre la vulgarité... la

bassesse de nos idées bourgeoises! L'argent! fi donc! Qu'est-ce

que c'est que cela, bon Dieu! Les nuages, le ciel bleu, les

choses idéales, à la bonne heure! Hors de là, il n'y a rien

qui soit digne d'occuper un instant les pensées d'un poëte,

d'un artiste comme M. Odiot!

MAXIME, avec une fermeté respectueuse.

Mademoiselle, j'ignore absolument en vertu de quel privilège

je me vois sans cesse honoré de vos railleries à ce sujet...

Je ne suis pas plus poëte qu'un autre. Seulement, j'en

conviens, je conçois d'autres plaisirs, d'autres admirations,

d'autres ambitions en ce monde, que celles dont l'argent peut

être la source ou l'objet! Je prends la liberté de penser que

sans être un rêveur, un homme peut s'enthousiasmer quelquefois

pour quelque chose... pour un beau livre, pour un beau ciel,

pour une action héroïque! Cette poésie-là, je le crois

sincèrement, est non-seulement permise à chacun, mais

commandée!... Je suis confus, Mademoiselle, de ce plaidoyer

peut-être déplacé, mais ces choses idéales, comme vous les

appelez, sont les seuls trésors de ceux qui n'en ont pas de

plus positifs, et on m'excusera d'avoir défendu mon bien. (Il

se retire de quelques pas, et prenant le bras de Laubépin.)

Venez, mon ami. (Il s'éloigne et disparaît à droite avec

Laubépin.)

Le roman d'un jeune homme pauvre (Play) · 第 13 / 19 章