BEVALLAN, MADAME AUBRY, MADEMOISELLE HELOUIN.
BEVALLAN.1 [1. Madame Aubry, Bévallan, mademoiselle Hélouin.].
Charmant garçon.
MADAME AUBRY.
Charmant.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Oh! charmant!
BEVALLAN.
Il a tous les talents... tous les mérites... et il est avec
cela d'une modestie...
MADEMOISELLE HELOUIN.
Et d'une réserve...
MADAME AUBRY.
Et d'une complaisance...
BEVALLAN.
Il a tout pour lui!
LES DEUX FEMMES.
Tout!
BEVALLAN.
Absolument tout... Quel dommage qu'il y ait autour de sa
personne cette espèce de mystère...
MADAME AUBRY.
Ah! voilà!... C'est ce que je me dis... c'est ce mystère...
MADEMOISELLE HELOUIN.
Oh! pour du mystère, il y en a...
BEVALLAN.
N'est-ce pas!... car enfin il ne faut pas être dupe des
apparences, non plus... On voit tous les jours comme cela dans
le monde des gens revêtus des plus beaux dehors, et qui au
fond ne sont que des...
MADEMOISELLE HELOUIN.
Des aventuriers!...
MADAME AUBRY.
Oh! mon Dieu! des chevaliers d'industrie!
BEVALLAN.
Hein? Voyons... là... franchement, entre nous, est-ce qu'il ne
vous fait pas l'effet d'un pur intrigant, ce charmant garçon-là?
MADEMOISELLE HELOUIN.
Moi! j'en ai peur!...
MADAME AUBRY, confidentiellement.
Moi, j'en suis sûre!
BEVALLAN.
Vous en êtes sûre!... (A mademoiselle Hélouin.) Elle en est
sûre!... Eh bien, mais, si vous en êtes sûre, madame Aubry...
savez-vous, dites-moi, que nous aurions là, nous autres vieux
amis de la famille, un devoir sacré à remplir... celui
d'ouvrir les yeux de ces dames sur le véritable caractère de
cet individu... de ce quidam... Mais enfin, madame Aubry,
êtes-vous bien sûre, voyons?...
MADAME AUBRY.
J'ai des preuves!
BEVALLAN.
Vous avez des preuves... (A mademoiselle Hélouin.) Il paraît
qu'elle a des preuves!... Ah! si elle a des preuves... Mais
enfin, quelles preuves, madame Aubry?
MADAME AUBRY.
Mon Dieu!... c'est tout simplement un fragment de lettre...
que le hasard... le vent, je pense, a fait tomber à mes pieds
ce matin, comme je passais sous les fenêtres de M. Odiot...
BEVALLAN.
Ah! Dieu, madame Aubry!... toujours du bonheur!... elle trouve
toujours quelque chose!... Eh bien, cette lettre?...
MADEMOISELLE HELOUIN.
Voyons.
MADAME AUBRY.
Eh bien!... cette lettre, destinée je crois à M. Laubépin, est
de nature à édifier complètement ces dames... et en
particulier Marguerite, sur les projets, sur le
désintéressement de ce jeune puritain...
BEVALLAN.
Bah! Est-ce que par hasard monsieur l'intendant...?
MADAME AUBRY, riant.
Tout bonnement!
BEVALLAN.
Ah! bravo! c'est fort, ça!
MADEMOISELLE HELOUIN.
Je m'en doutais!
MADAME AUBRY.
J'ai cette lettre chez moi... mais je vous avoue que je ne
sais si je dois... Ce monsieur a pris un tel pied dans la
maison que j'hésite, moi, dans ma position, à entrer en lutte
ouverte... D'ailleurs mes chères cousines ont une tournure
d'esprit si singulière...
MADEMOISELLE HELOUIN, regardant à gauche.
Chut!... Marguerite!... (Madame Aubry remonte un peu la
scène.)
BEVALLAN, à mademoiselle Hélouin.
Voyons donc cette lettre, mademoiselle... il ne faut pas ici
de fausse démarche, vous connaissez notre amie. (Il montre
madame Aubry.) Elle a de l'esprit comme un prunier...
exactement... et... (Madame Aubry se rapproche.) N'est-ce pas,
madame Aubry?...
MADAME AUBRY.
Quoi?
BEVALLAN.
Montrez ce papier à mademoiselle Hélouin... elle connaît ces
dames... elle verra si... (Marguerite paraît à gauche,
rêvant.)
MADEMOISELLE HELOUIN.
Soit!... mais laissez-moi avec elle... je puis toujours
préparer le terrain. Pauvre enfant! si elle allait tomber dans
ce piège!...
BEVALLAN.
Venez-vous, madame Aubry?... (Il lui prend le bras.) C'est
incroyable, vous trouvez toujours quelque chose. Vous avez des
yeux de lynx. (Ils sortent.)