ALAIN, seul un moment, puis BEVALLAN et MADEMOISELLE HELOUIN
arrivant par le fond à droite.
ALAIN, seul.
Ah! brave jeune homme!... lui et mademoiselle, deux vraies
créatures du bon Dieu! seulement ils ne peuvent pas se
souffrir tous les deux... Quand l'un va à droite, l'autre va à
gauche; quand l'un dit blanc, l'autre dit noir... En tout cas
ça serait impossible! ainsi tout est pour le mieux...
(Apercevant Bévallan et Mademoiselle Hélouin. ) Bon, voilà les
autres... Encore ensemble. (Bévallan et Mademoiselle Hélouin
entrent en scène par la droite, deuxième plan; Alain sort à
droite, premier plan.)
BEVALLAN.
C'est de la barbarie, Mademoiselle, de la barbarie, tout
bonnement!
MADEMOISELLE HELOUIN, riant.
M. de Bévallan, quel homme êtes-vous donc, voyons? car je n'y
comprends plus rien.
BEVALLAN, légèrement.
Quel homme je suis, Mademoiselle? mais je suis un aimable
scélérat.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Scélérat, je le crois; mais... aimable; si on entend par là
digne d'être aimé, c'est une autre question.
BEVALLAN.
Mais c'est abominablement dur, cela, Mademoiselle! Savez-vous
que vous m'affligez sérieusement.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Enfin, voyons, Monsieur, pourquoi me faites-vous la cour?
BEVALLAN.
Parce que je vous aime.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Et c'est pour la même raison que vous voulez épouser
Marguerite.
BEVALLAN.
Mademoiselle Marguerite!... Et où prenez-vous que je veuille
l'épouser?
MADEMOISELLE HELOUIN.
Comment! vous demandez sa main tous les huit jours.
BEVALLAN.
Eh! mon Dieu! c'est... par... contenance! pour avoir un pied
dans le château.
MADEMOISELLE HELOUIN.
Oh! persuadez-moi cela.
BEVALLAN.
Ah! Mademoiselle, je vois avec peine que vous ne connaissez
pas le coeur de l'homme.
MADEMOISELLE HELOUIN.
C'est qu'au contraire j'ai grand'peur de le connaître, le coeur
de l'homme!
BEVALLAN.
Vous ne connaissez pas le mien, en tout cas. Eh! mon Dieu!
Certainement, je ne le nie pas... la raison me conseillerait
d'épouser mademoiselle Marguerite, mais le coeur n'est peut-être
pas du même avis... et quand le coeur parle contre la
raison, il court grand risque de triompher, Mademoiselle,
surtout chez moi, qui ai toujours été le jouet de mes
sentiments, qui suis un homme d'inspiration! Car on ne me
connaît réellement pas. Je suis au fond d'une naïveté presque
incroyable pour mon âge! J'ai encore toute l'ardeur
irréfléchie, toute la démence de la vingtième année. Enfin, je
suis capable, moi, encore aujourd'hui, d'enlever une jeune
fille par une fenêtre et de me sauver avec elle dans les
savanes d'Amérique, dans les pampas!
MADEMOISELLE HELOUIN.
Eh bien, je ne crois pas ça.
BEVALLAN.
Vous ne croyez pas ça?
MADEMOISELLE HELOUIN.
Du tout.
BEVALLAN.
Mais enfin, au nom du ciel, que faudrait-il faire pour vous
convaincre...
MADEMOISELLE HELOUIN.
Il faudrait le faire. (Bévallan paraît un peu décontenancé;
elle part d'un éclat de rire.) Bonjour, monsieur de Bévallan,
je vais faire ma provision de fleurs pour ce soir... A revoir,
Monsieur. (Elle sort à droite.)
BEVALLAN, seul.
Elle est très-amusante; elle me pique, ma foi! Je vais me
faufiler par là et la rejoindre dans le jardin. (Il sort par
le fond.)