SCENE I.

Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: Octave Feuillet, _Le roman d'un jeune homme

pauvre - comédie_ (1858), édition 1885]

THEATRE COMPLET

DE

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

I

LE ROMAN

D'UN JEUNE HOMME PAUVRE

COMEDIE

Représentée pour la première fois à Paris, sur le THEATRE DU

VAUDEVILLE

le 22 novembre 1858.

CALMANN LEVY, EDITEUR

OEUVRES COMPLETES

D'OCTAVE FEUILLET

Format grand in-18.

LES AMOURS DE PHILIPPE 1 vol.

BELLAH 1 vol.

HISTOIRE DE SIBYLLE 1 vol.

HISTOIRE D'UNE PARISIENNE 1 vol.

HONNEUR D'ARTISTE 1 vol.

LE JOURNAL D'UNE FEMME 1 vol.

JULIA DE TRECOEUR 1 vol.

UN MARIAGE DANS LE MONDE 1 vol.

MONSIEUR DE CAMORS 1 vol.

LA PETITE COMTESSE, LE PARC, ONESTA 1 vol.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE 1 vol.

UN ROMAN PARISIEN 1 vol.

SCENES ET COMEDIES 1 vol.

SCENES ET PROVERBES 1 vol.

LA VEUVE 1 vol.

L'ACROBATE, comédie en un acte.

LA BELLE AU BOIS DORMANT, comédie en cinq actes.

LE CAS DE CONSCIENCE, comédie en un acte.

LE CHEVEU BLANC, comédie en un acte.

CIRCE, proverbe en un acte.

LA CRISE, comédie en quatre actes.

DALILA, drame en quatre actes, six parties.

LA FEE, comédie en un acte.

JULIE, drame en trois actes.

MONTJOYE, comédie en cinq actes.

PERIL EN LA DEMEURE, comédie en deux actes.

LE POUR ET LE CONTRE, comédie en un acte.

REDEMPTION, comédie en cinq actes.

LE ROMAN D'UN JEUNE HOMME PAUVRE, comédie en cinq actes.

UN ROMAN PARISIEN, pièce en cinq actes.

LE SPHINX, drame en quatre actes.

LA TENTATION, comédie en cinq actes, six tableaux.

LE VILLAGE, comédie en un acte.

_Paris. -- Imp. N.-M. DUVAL, 17, rue de l'Echiquier_

LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE

COMEDIE

EN CINQ ACTES EN SEPT TABLEAUX

PAR

OCTAVE FEUILLET

DE L'ACADEMIE FRANCAISE

NOUVELLE EDITION

PARIS

CALMANN LEVY, EDITEUR

ANCIENNE MAISON MICHEL LEVY FRERES

3, RUE AUBER, 3

1885

Droits de reproduction et de traduction réservés.

PERSONNAGES

MAXIME ODIOT, marquis de Champcey. M. LAFONTAINE.

M. DE BEVALLAN, 38 ans. M. FELIX.

M. LAROQUE, octogénaire. M. PARADE.

LAUBEPIN, notaire honoraire. M. CHAUMONT.

ALAIN, vieux domestique. M. GALABERT.

LE DOCTEUR DESMARETS. M. LINGE.

GASTON DE LUSSAC. M. NERTANN.

VAUBERGER, concierge. M. BASTIEN.

CHAMPLEIN. M. ROGER.

YVONNET. M. SCHAUBB.

MARGUERITE, fille de madame LAROQUE. Mme JANE ESSLER.

MADAME LAROQUE, belle-fille de M. Laroque, 56 ans. Mme

GUILLEMIN.

MADEMOISELLE HELOUIN, institutrice. Mme SAINT-MARC.

MADAME AUBRY, parente ruinée, recueillie dans le château. Mme

CAYOT.

CHRISTINE. Mme PIERSON.

MADAME VAUBERGER. Mme ALEXIS.

JEUNES FILLES.

La scène se passe à Paris et en Bretagne.

Les indications de mise en scène sont prises de la salle: le

premier personnage inscrit occupe la gauche du spectateur.

LE ROMAN

D'UN

JEUNE HOMME PAUVRE

ACTE PREMIER

1ER TABLEAU

L'intérieur d'une mansarde dans l'hôtel de Champcey à Paris.

Ameublement très-simple: commode, secrétaire, une petite

table, une étagère, un vieux fauteuil en velours d'Utrecht.

Porte au fond.

SCENE I.

MADAME VAUBERGER, tenant un époussetoir et entr'ouvrant la

porte avec précaution.

Il n'est pas rentré, j'en étais sûre. (Elle entre.) Il faut

absolument que j'en aie le coeur net. (Regardant sur la

cheminée.) Une bourse... vide... (S'approchant du secrétaire.)

Il a laissé la clef; c'est déjà mauvais signe... (Elle ouvre

le secrétaire et les tiroirs.) Comme dans la bourse, rien et

rien, pas l'ombre d'un centime... Vauberger a beau dire: c'est

clair... (Entendant du bruit, elle referme le secrétaire à la

hâte et se met à épousseter les meubles; Maxime entre, il est

pâle, vêtu de noir.)

SCENE II.

MADAME VAUBERGER, MAXIME.

MAXIME, l'observant d'un air mécontent.

Qu'est-ce que vous faites là, madame Vauberger?

MADAME VAUBERGER.

Vous voyez, monsieur Maxime, je nettoie, je range...

MAXIME.

Vous avez déjà nettoyé et rangé ce matin; il me semble que

vous prenez beaucoup trop de peine.

MADAME VAUBERGER.

Pardon, monsieur Maxime, je croyais bien faire; je m'en

vais...

MAXIME.

Allez, Madame, allez. (Elle sort.)

SCENE III.

MAXIME seul, puis MADAME VAUBERGER.

MAXIME

Est-ce que cette misérable femme m'espionne? son oeil ne me

quitte pas... et il me semble avoir vu son fils acharné à me

suivre dans les rues hier soir et ce matin... Quel intérêt

pourrait-elle avoir? Bah! un intérêt de curiosité, un intérêt

de commère... La chute du puissant, l'humiliation du riche,

n'est-ce pas de tout temps le plus doux objet d'entretien pour

ces gens-là?... et cependant cette femme, elle a été comblée

des bienfaits de ma mère; elle m'a vu naître; elle affichait

une passion exaltée pour ma famille... Enfin il faut me faire

à ces choses-là! (Madame Vauberger rentre.) Encore!... Qu'y a-t-il?

MADAME VAUBERGER.

C'est un monsieur à qui je n'ai pas pu dire que vous n'y étiez

pas, il vous a vu rentrer; voici sa carte.

MAXIME, regardant la carte.

Gaston de Lussac!... Faites monter. (Madame Vauberger sort.)

Gaston! Eh bien, je ne suis pas fâché de le voir... c'est un

étourdi, mais un brave coeur, je crois. Il y a si longtemps que

je n'ai touché une main amie... Nous étions très-liés il y a

deux ans. (Souriant.) S'il me rendait ce que je lui ai

prêté... seulement la moitié, il serait deux fois le bienvenu

en ce dur moment. (La porte s'ouvre.) Ah! bonjour, Gaston!

SCENE IV.

MASIME, GASTON.

GASTON, de la porte.

Avant tout, mon ami, rassure-toi, je n'ai pas besoin d'argent!

MAXIME.

Vrai?

GASTON.

Ma parole... je suis riche, mon cher, je viens te dire cela.

Tu vois un homme orné de cinquante mille francs de rente.

MAXIME.

Bah! ton oncle?

GASTON, simplement.

Eh! mon Dieu, oui... Pauvre bonhomme!... Enfin, je ne l'ai pas

tué!... que veux-tu!... Mais d'où arrives-tu donc, toi, cher

ami? J'ai été vingt fois tenté depuis deux ans de partir pour

Grenoble et d'aller te relancer au fond de tes forêts... J'ai

cru rêver quand je t'ai aperçu sur le boulevard tout à

l'heure! Que diable es-tu revenu?

MAXIME.

J'ai voyagé, mon ami.

GASTON.

Ah! (Il regarde autour de lui.) Tiens! tu es drôlement

installé ici... Je croyais que vous vous réserviez le

rez-de-chaussée de votre hôtel?

MAXIME.

Autrefois, oui.

GASTON.

Ah çà... mais... qu'y a-t-il donc? mon ami! Je te trouve pâle,

changé... tu es en grand deuil... est-ce que?...

MAXIME, avec un triste sourire.

Mon ami, tu tombes mal; je suis malheureux; j'ai besoin d'un

confident, tu te présentes: tant pis pour toi.

GASTON.

Comment, cher ami!... Mais parle bien vite... Je suis une tête

un peu folle... mais tu ne doutes pas de mon coeur, j'espère?

MAXIME.

Non, je n'en doute pas, et je vais te le prouver; mets-toi là.

(Ils s'asseoient1 [1. Gaston, Maxime.].) Le malheur qui me

frappe, mon ami, j'aurais dû le prévoir depuis de longues

années, si l'habitude, la dissipation de ma vie, et surtout le

respect filial, ne m'eussent aveuglé... Voyons, toi, tu es

venu deux ou trois fois au château passer la saison de chasse,

n'es-tu jamais remarqué rien de mystérieux, rien

d'extraordinaire dans l'intérieur de notre famille?

GASTON.

Mais rien... c'est-à-dire, j'ai bien remarqué que ta mère

était un peu bizarre; elle était charmante, ta mère... mais

elle paraissait triste, elle vivait très-retirée, et affectait

même dans sa toilette une simplicité extrême, presque

religieuse.

MAXIME.

Oui, et cependant elle avait, dans sa première jeunesse, aimé

le monde avec passion... puis tout à coup nous l'avions vue

s'en détacher et se vouer à une vie de réclusion, de solitude,

d'où les instances de mon père, qu'elle adorait pourtant, ne

purent jamais la faire sortir... Tu te rappelles mon père?

GASTON.

Ton père? je crois bien! Quel charmant vieillard! quel feu!

quel entrain! toujours le premier au plaisir! un convive

admirable, un écuyer sans égal, un causeur éblouissant! un

vrai type de gentilhomme!

MAXIME.

Oui, ces brillantes qualités que j'admirais comme toi

l'attiraient invinciblement dans toutes les fêtes de la vie

mondaine dont il était le héros. Ma mère refusait obstinément

de l'y suivre: elle refusa même bientôt de paraître dans son

propre salon quand on recevait au château. J'attribuais à ces

refus, qui exaspéraient mon père, les scènes pénibles,

violentes parfois, dont les échos arrivaient jusqu'à moi. Je

croyais la pauvre femme atteinte d'une affection nerveuse,

d'une espèce de maladie noire, et mon père, d'ailleurs, me le

donnait à entendre. Cependant, mon ami... tu sais que j'ai une

soeur beaucoup plus jeune que moi?

GASTON.

Mademoiselle Hélène! Oui.

MAXIME.

Peu de jours après sa naissance, il y a sept ans de cela, mon

père m'appela chez lui et me fit part avec un certain embarras

d'un désir singulier que manifestait ma mère: c'était de me

voir suivre un cours de droit. Alors, pour la première fois,

mon ami, la pensée me vint que les goûts mondains de mon père,

sa répugnance et son dédain pour le côté positif et ennuyeux

de la vie avaient pu introduire dans notre fortune quelque

secret désordre; peut-être, me disais-je, ma mère veut-elle

que je sois en état de suppléer à la négligence de mon père,

de réparer ses erreurs.

GASTON.

Eh bien?

MAXIME.

Je ne pus m'arrêter à cette idée... j'avais bien, à la vérité,

entendu mon père se plaindre parfois des désastres que notre

fortune avait subis pendant la révolution, mais ces plaintes

m'avaient toujours paru assez injustes. Tu as vu toi-même

quelle était notre situation, notre genre de vie.

GASTON.

Mais c'était tout ce qu'il y avait de plus confortable. Un

hôtel à Paris, un château seigneurial, des écuries immenses

peuplées de chevaux de prix.

MAXIME.

Cependant, j'obéis à ma mère, je fis mon droit; mais en même

temps je commençai, j'avais vingt ans, à la fuir, à

l'éviter... elle était toujours souffrante, et malheur à ceux

qui souffrent toujours! oui, cette pauvre femme qui m'aimait

tant, et que j'aimais aussi, je t'assure, je l'abandonnai

chaque jour davantage; nous nous disions, mon père et moi,

qu'elle n'était pas malade, qu'elle avait des manies. Nous

n'étions jamais si heureux que quand nous nous élancions hors

de cette pauvre maison où languissait cette malade éternelle!

Allons, Maxime, criait gaiement mon père, un temps de

galop!... et nous courions!... Un jour en recevant d'une de

ces courses, nous trouvâmes... elle était morte, mon ami, me

laissant un remords qui ne finira pas! (Il se lève.)

GASTON.

Maxime!

MAXIME.

Deux mois plus tard, sur le désir formel de mon père, je

partis pour l'Italie, et je commençai une série de voyages

dont il avait lui-même fixé le terme. Pendant plusieurs

années, sa correspondance affectueuse, mais brève, ne témoigna

jamais la moindre impatience au sujet de mon retour... Je n'en

fus que plus alarmé, il y a deux mois, quand je trouvai, en

débarquant à Marseille, plusieurs lettres de mon père qui,

toutes, me rappelaient avec une hâte fébrile.

GASTON.

Ah! est-ce que vraiment...? il me semble avoir entendu le nom

de ton père mêlé à des spéculations de Bourse l'an passé?

MAXIME.

J'arrivai le soir: il y avait une légère couche de neige sur

le sol, et en traversant l'avenue j'entendais les flocons de

givre se détacher des arbres, et tomber autour de moi comme

des larmes... Comme j'approchais du château, je vis derrière

les fenêtres à demi éclairées du grand salon une ombre qui me

parut être celle de mon père. A peine j'eus franchi le seuil,

il accourut, il me saisit dans ses bras avec une effusion de

sensibilité à laquelle il ne m'avait pas habitué, et je sentis

son coeur battre contre le mien avec une violence effrayante;

il me montra un siège et s'assit brusquement en face de moi.

(Maxime s'asseoit.) Alors comme s'il eût désiré de parler sans

en trouver le courage, ses yeux s'arrêtèrent sur les miens

avec une expression d'angoisse, d'humilité et de prière, qui

de la part d'un homme aussi fier que l'était mon père, me

toucha, me navra profondément! Ah! ce tort qu'il avait tant de

peine à confesser, je l'avais compris déjà, et Dieu sait que

du fond de l'âme j'étais prêt à lui crier: Je vous pardonne!

je vous pardonne! quand soudain ce regard qui ne me quittait

pas prit une fixité grave, étonnée et terrible; la main se mon

père se crispa sur mon bras, il se souleva sur son fauteuil et

retomba lourdement sur le parquet, il n'était plus!

GASTON, se levant.

Pauvre ami... mais quoi?... qu'y a-t-il encore?... parle...

est-ce la ruine?

MAXIME.

Tu l'as dit. (Il se lève1 [1. Maxime, Gaston.].) La Bourse

l'avait achevé. De sorte que je me trouve avec ma soeur en face

d'un abîme dont je ne connais même pas le fond, car le

désordre était immense, et j'avais à peine, d'ailleurs, essayé

de mettre un peu de lumière dans ce chaos que je tombai

gravement malade. J'ai été pendant deux mois entre la vie et

la mort; dès que j'ai pu marcher, je suis accouru à Paris, et

me voilà.

GASTON.

Mais tes affaires pendant ce temps? La liquidation...

MAXIME.

Grâce à Dieu, un ami s'en était chargé dès la première heure,

un ami que je connais à peine, mais en qui cependant j'ai

pleine confiance, parce que ma mère l'estimait profondément;

c'est un vieillard, un monsieur Laubépin, autrefois notaire de

notre famille.

GASTON.

Ah! je crois l'avoir vu chez vous, un ébouriffé un peu

fantasque?

MAXIME.

Oui, un peu... Je l'avais perdu de vue depuis des années...

mon père ne l'aimait pas; il se moquait de ses formes

solennelles et respectueuses, sous lesquelles il prétendait

flairer un vieux levain bourgeois, roturier, et même jacobin,

disait-il. J'ai ri moi-même plus d'une fois aux dépens de ce

bonhomme, ne me doutant guère que j'attendrais un jour, de sa

bouche, le dernier mot de ma destinée.

GASTON.

Mais enfin, vous aviez cent mille francs de rente... Les

morceaux en sont bons, que diable!

MAXIME.

Tu penses, n'est-ce pas, que je sauverai quelque épave? Eh!

mon Dieu, si seulement l'existence de ma soeur était

assurée!... mais cette incertitude est affreuse!...

GASTON.

Et comment n'as-tu pas encore vu ton Laubépin?

MAXIME.

Tu peux croire qu'à peine arrivé j'ai couru chez lui, mais

bah! il n'y était pas! Il était à la campagne, en province, je

ne sais où... aussi je suis là depuis deux jours dans un état

de misère, de détresse morale... et physique... dont j'ose à

peine te donner l'idée.

GASTON, avec distraction et embarras.

Pauvre ami! Ah! voilà... voilà la vie!... c'est atroce! c'est

atroce! (Regardant l'heure à sa montre.) Ah çà, mon ami, je te

demande mille fois pardon, mais j'ai un rendez-vous au

tattersall pour trois heures; voilà trois heures et demie...

MAXIME, froidement.

Va, mon ami, va. (Avec une nuance d'ironie.) Tu reviendras,

n'est-ce pas?

GASTON.

Parbleu, en doutes-tu? Diable! ce n'est pas dans des moments

pareils qu'on abandonne ses amis. (Il tire son porte-cigare.)

Ah çà, tu vas bien me permettre de t'offrir un cigare, mon

ami, j'en ai d'excellents; il n'y en a plus que deux... nous

allons partager en frères... A revoir, Maxime, à bientôt, bon

courage!

MAXIME, qui s'est laissé mettre le cigare dans la main, avec

un sourire triste.

Je vais le fumer!

SCENE V.

MAXIME, MADAME VAUBERGER.

MADAME VAUBERGER.

Monsieur! c'est monsieur Laubépin.

MAXIME.

Laubépin!... Ah! faites entrer! faites entrer! (A part.) Dieu

soit loué! Je vais du moins être tiré de cette angoisse!

(Entre Laubépin.)

SCENE VI.

MAXIME, LAUBEPIN.

MAXIME.

Ah! cher Monsieur, je vous attendais avec impatience...

LAUBEPIN, s'inclinant.

Monsieur le marquis! Votre santé, monsieur le marquis?

MAXIME.

Meilleure, monsieur Laubépin, je vous remercie...

LAUBEPIN.

Et mademoiselle Hélène de Champcey?

MAXIME.

Elle va bien, elle est toujours ici, dans sa pension. La

pauvre enfant ignore nos désastres; moi-même, monsieur

Laubépin, vous le savez, je n'en connais pas exactement

l'étendue, et c'est de votre bouche...

LAUBEPIN.

Pardon, monsieur le marquis, mais il entre dans mes habitudes

de procéder avec méthode.

MAXIME.

Ah! veuillez vous asseoir, Monsieur. (Ils s'asseoient à

droite1 [1. Laubépin, Maxime.].)

LAUBEPIN.

Ce fut, monsieur, en l'année 1820, que mademoiselle Louise-Hélène

Dugald Delatouche d'Erouville fut recherchée en mariage

par Charles-Christian Odiot, marquis de Champcey d'Hauterive.

Vous n'ignorez pas, Monsieur, que j'étais enchaîné à la

famille Dugald Delatouche par les liens d'un dévouement en

quelque sorte héréditaire, et que, de plus, la jeune héritière

de cette maison m'avait inspiré, par ses aimables vertus, une

affection aussi profonde que respectueuse. Je dus employer

tous les arguments de la raison pour détourner mademoiselle

Dugald de la funeste alliance qui lui était proposée. Je dis

funeste alliance, Monsieur, parce que tout en rendant justice

aux qualités chevaleresques et trop séduisantes qui

distinguaient monsieur le marquis de Champcey, comme tous ceux

de sa maison, j'apercevais déjà clairement sous ces dehors

brillants l'irréflexion et la frivolité obstinées, la fureur

du plaisir, et finalement le barbare égoïsme...

MAXIME.

Monsieur, la mémoire de mon père m'est sacrée, et j'entends

qu'elle le soit à tous ceux qui parlent de mon père devant

moi.

LAUBEPIN, avec émotion.

Monsieur, je respecte ce sentiment; mais quand je parle de

votre père, comment oublier, Monsieur, que je parle de l'homme

qui a tué votre mère, une enfant héroïque, une martyre!

MAXIME, se levant.

Monsieur Laubépin!

LAUBEPIN, se levant aussi et posant une main sur le bras de

Maxime.

Pardon, jeune homme; mais j'étais l'ami de votre mère... je

l'ai pleurée. Veuillez me pardonner!... Au surplus (se

rasseyant), si vous l'exigez, je ne parlerai que du présent.

MAXIME.

Je vous en prie. (Ils s'asseyent.)

LAUBEPIN.

Monsieur, vous verre le détail de mes opérations dans le

dossier volumineux que le concierge de cet hôtel est allé

chercher chez moi: mais pour résumer ces opérations en un mot,

il se trouve qu'après la vente de votre château, de vos terres

et de cet hôtel même, à des conditions inespérées, vous

resterez redevable envers les créanciers de Monsieur votre

père, d'une somme de 45,000 fr.

MAXIME.

Est-il possible!

LAUBEPIN.

Monsieur, cela est certain.

MAXIME.

Comment! non-seulement il ne nous reste rien, mais...

LAUBEPIN.

Vous devez quarante-cinq mille francs...

MAXIME, se levant. Faisant quelques pas dans la chambre. A

part.

Mon Dieu! pauvre Hélène1 [1. Maxime, Laubépin.]!

LAUBEPIN, qui l'observe, se levant.

Maintenant, monsieur le marquis, je dois vous dire que Madame

votre mère, en prévision de ce qui arrive, avait daigné me

remettre en dépôt quelques bijoux et joyaux d'une valeur de

50,000 francs environ.

MAXIME.

Ah!

LAUBEPIN.

Pour empêcher que cette faible somme, votre unique fortune

désormais, ne tombe aux mains des créanciers, nous pouvons

user d'un subterfuge légal que je vais avoir l'honneur de vous

soumettre.

MAXIME, simplement.

Comment? mais c'est tout à fait inutile. Je suis trop heureux

de pouvoir, à l'aide de cette somme, dégager entièrement

l'honneur de mon père.

LAUBEPIN, qui ne cesse d'observer Maxime avec une attention

marquée.

Ah! -- soit, monsieur le marquis; mais comme en ce cas vous

restez absolument sans ressources, puis-je vous demander, à

titre confidentiel et respectueux, si vous avez avisé à

quelque moyen d'assurer votre existence et celle de votre soeur

et pupille?

MAXIME.

Mon Dieu! Monsieur, tous mes projets sont bouleversés, je vous

l'avoue. Je ne m'attendais pas à ce complet dénûment. Si

j'étais seul au monde, je me ferais soldat; mais j'ai ma soeur.

Je ne puis souffrir le pensée de la voir condamnée au travail,

aux privations, aux dangers de la pauvreté. Elle est heureuse

dans sa pension; elle est assez jeune pour y demeurer quelques

années encore. Si je pouvais trouver quelque occupation qui me

permît, en me réduisant moi-même à l'existence la plus

étroite, de payer la pension de ma soeur, et de lui amasser une

dot, je serais heureux!...

LAUBEPIN.

Ah! -- dans notre cadre social, monsieur le marquis, une

occupation assez lucrative pour répondre à vos honorables

attentions, ne se trouve guère du jour au lendemain...

Heureusement j'ai à vous communiquer quelques propositions

qui, sans aucun effort de votre part, sont de nature à

modifier votre situation. En premier lieu, je serai près de

vous l'interprète d'un spéculateur riche et influent; cet

individu a conçu l'idée d'une entreprise considérable qui doit

réussir surtout par le concours de la classe aristocratique de

ce pays. Il pense qu'un nom comme le vôtre, monsieur le

marquis, figurant en tête de son prospectus, aiderait

puissamment à lancer l'entreprise.

MAXIME.

Oui, vraiment?

LAUBEPIN.

Il vous offre, en retour d'une facile complaisance, d'abord

une forte prime, ensuite...

MAXIME.

En voilà assez, monsieur Laubépin; en voilà trop1 [1.

Laubépin, Maxime.]!

LAUBEPIN, haussant la voix.

Si la proposition ne vous plaît pas, monsieur le marquis, elle

ne me plaît pas plus qu'à vous. Mais j'ai cru devoir vous la

soumettre. En voici une autre qui, j'espère, vous sourira

davantage: j'ai parmi mes anciens clients un honorable

commerçant qui s'est retiré des affaires avec une fortune

assez ronde: sa fille, monsieur le marquis, fille unique et

conséquemment adorée, a été par hasard informée de votre

situation, et je sais, je suis certain qu'elle serait prête et

disposée à recevoir de votre main le titre de marquise de

Champcey. Le père consent, et je n'attends qu'un mot de vous

pour vous dire le nom et la demeure de cette famille

intéressante.

MAXIME.

Mon nom n'est pas plus à vendre qu'à louer. D'ailleurs, dans

l'état de ma fortune, mon titre est dérisoire, et comme il

paraît devoir en outre m'exposer à toutes les entreprises de

l'intrigue, je suis déterminé à le quitter; le nom originaire

de ma famille est Odiot: c'est le seul que je porterai

désormais.

LAUBEPIN.

Ah! (se frottant les mains gaiement et amicalement.) Savez-vous

que vous serez difficile à caser, très-difficile à caser,

jeune homme, avec ces idées-là? C'est étonnant, Monsieur,

comme je suis frappé depuis un moment de votre ressemblance

avec madame votre mère.

MAXIME, souriant tristement.

Avec ma mère? Je ne pensais pas... On m'a toujours dit que

j'étais le portrait vivant de mon aïeul paternel... Jacques de

Champcey.

LAUBEPIN.

Oh!... cependant... les yeux et le sourire... Mais c'est assez

abuser de vos instants. Monsieur le marquis... je vous laisse.

SCENE VII.

LES MEMES, VAUBERGER.

VAUBERGER.

Voilà les papiers, Monsieur.

LAUBEPIN.

Ah! c'est votre dossier que j'ai envoyé prendre; il y a encore

deux ou trois pièces importantes qui sont déposées chez le

notaire, chez mon successeur. C'est à deux pas d'ici. Si vous

voulez venir les prendre, vous donneriez en même temps

quelques signatures indispensables.

MAXIME.

Soit. Je vous accompagne. (A Vauberger.) Rangez ces papiers

sur cette étagère. Allons, Monsieur. (Ils sortent après

quelques cérémonies de Laubépin.)

SCENE VIII.

VAUBERGER, puis MADAME VAUBERGER.

VAUGERGER, rangeant les papiers1 [1. Vauberger, madame

Vauberger.] .

Il ne me remercierait pas seulement de la peine.

MADAME VAUBERGER.

Dis donc, Vauberger, sais-tu si le vieux l'a invité à dîner?

VAUBERGER.

Je n'en sais rien, je n'ai pas entendu... qu'est-ce que ça me

fait, d'ailleurs!

MADAME VAUBERGER.

Pauvre M. Maxime!

VAUBERGER.

T'y voilà encore! Ecoute, tu m'ennuies à la fin avec ton

Maxime! Est-ce ma faute à moi s'il est ruiné, tiens!

MADAME VAUBERGER.

Tu verras, Vauberger, tu verras qu'un de ces matins il se

tuera, ce garçon-là.

VAUBERGER.

Eh bien! s'il se tue, on l'enterra, quoi!

MADAME VAUBERGER.

Je te dis, Vauberger, que ça t'aurait fendu le coeur si tu

l'avais vu, comme je l'ai vu ce matin, avaler sa carafe d'eau

claire pour déjeuner. Songe donc, Vauberger, manquer de feu et

de pain! un garçon qui a été élevé dans des fourrures et

nourri toute sa vie avec du blanc-manger! Ca n'est pas une

honte et une indignité, ça! et ça n'est pas un drôle de

gouvernement que ton gouvernement qui permet des choses

pareilles!...

VAUBERGER, avec un profond dédain.

Mais ça ne regarde pas du tout le gouvernement! Mon Dieu! que

les femmes sont bêtes! et puis, c'est pas vrai, il n'en est

pas là, il ne manque pas de pain... ce n'est pas possible.

MADAME VAUBERGER.

Puisque j'en suis sûre! puisqu'il n'a plus un sou, puisque

Edouard l'a espionné... Je te dis qu'il n'a pas déjeuné ce

matin, à preuve que ses pauvres jambes ne peuvent plus le

soutenir... et je parie qu'il ne va pas encore dîner ce

soir... car il est trop fier pour mendier un dîner!

VAUBERGER.

Eh bien, tant pis pour lui! Quand on est pauvre, faut pas être

fier!

MADAME VAUBERGER, indignée.

Vauberger! tu es un concierge, tu veux qu'on t'appelle

concierge... eh bien, tu as les sentiments d'un portier!

VAUBERGER.

Madame Vauberger! (Maxime paraît au fond.)

SCENE IX.

LES MEMES, MAXIME.

VAUBERGER, servilement.

Monsieur le marquis, je rangeais ces papiers... Monsieur le

marquis n'a pas d'autre ordre à nous donner?

MAXIME, froidement.

Allez-vous-en.

VAUBERGER.

Oui, monsieur le marquis. (Se retournant près de sortir.)

Ruiné, va!

SCENE X.

MAXIME, seul.

Je n'ai pas osé... je n'ai pas osé lui demander l'aumône... et

pourtant ce n'eût pas été une aumône, puisqu'il a de l'argent

à moi... mais je n'ai pas osé... Je le verrai demain matin, et

j'espère qu'il m'offrira de lui-même... on ne meurt pas pour

un jour de jeûne... Ah! si je pèche par orgueil, je suis

puni... car réellement je souffre... Si j'allais dîner tout

bonnement n'importe où... on me connaît... je pourrais dire

que j'ai oublié ma bourse... j'ai fait cela cent fois, sans

scrupule, dans d'autres temps... Non! tous ces expédients, qui

sentent la misère et la tricherie, me répugnent trop... Pour

les pauvres, cette pente est glissante; je n'y mettrai pas le

pied! Si je pouvais dormir. (Il s'asseoit dans le fauteuil.)

La faim! ce n'est donc pas un vain mot... la faim! Il y a donc

vraiment une maladie de ce nom-là... il y a vraiment des

créatures humaines qui souffrent presque chaque jour ce que je

souffre en ce moment?... et encore, moi, je souffre seul; le

seul être qui m'intéresse au monde, ma soeur, je vois son cher

visage, heureux, souriant... Mais ceux qui entendent le cri

déchirant de leurs entrailles répété par des voix aimées,

suppliantes... ceux qu'attendent dans leur froid logis des

femmes aux joues pâles et des petits enfants sans sourire...

pauvres gens... O sainte charité! (Il sommeille. -- Musique

jusqu'au réveil de Maxime.)

SCENE XI.

MAXIME, MADAME VAUBERGER.

Elle entre doucement, portant quelques plats sur un plateau.

Elle pose le plateau sur la cheminée, approche une petite

table et la couvre d'une nappe.

MAXIME, s'éveillant à demi.

Triste sommeil! Je fais de vrais rêves de naufragé... je ne

vois que des mirages de festins, de banquets! (Apercevant le

plateau.) Tiens! (Il voit madame Vauberger.) Qu'est-ce que

c'est? qu'est-ce que vous faites?

MADAME VAUBERGER, affectant la surprise.

Est-ce que Monsieur n'a pas demandé à dîner?

MAXIME.

Pas du tout.

MADAME VAUBERGER.

Edouard m'a pourtant dit que Monsieur...

MAXIME.

Edouard s'est trompé: c'est quelque locataire à côté; voyez.

MADAME VAUBERGER.

Il n'y a pas de locataire sur le palier de Monsieur... Je ne

comprends pas...

MAXIME.

Enfin, ce n'est pas moi! Qu'est-ce que cela veut donc dire?...

Vous me fatiguez! Emportez cela!...

MADAME VAUBERGER. Elle replie tristement la nappe, et reprend

timidement après une pause.

Monsieur a probablement dîné?

MAXIME.

Probablement.

MADAME VAUBERGER.

C'est dommage, car le dîner est prêt... il va être perdu, et

le petit va être grondé par son père... Si Monsieur n'avait

pas dîné, par hasard, il m'aurait vraiment bien obligée...

MAXIME, violemment.

Allez-vous-en, vous dis-je! sortez!... (Il se lève et

s'approche d'elle avec douceur.) Louison... je vous

comprends... je vous remercie: mais je suis un peu souffrant

ce soir: je n'ai pas faim.

MADAME VAUBERGER, avec émotion. Elle se rapproche, portant le

plateau qu'elle dépose doucement sur la table devant Maxime.

Ah! monsieur Maxime! si vous saviez comme vous me mortifiez!

Eh bien, vous me paierez mon dîner, là; vous me mettrez de

l'argent dans la main quand il vous en reviendra; mais vous

pouvez être bien sûr que quand vous me donneriez cent mille

francs, ça ne me ferait pas autant de plaisir que de vous voir

manger mon pauvre dîner! Ce serait une fière charité que vous

me feriez, allez! vous devez pourtant bien comprendre ça,

monsieur Maxime, vous qui avez de l'esprit.

MAXIME.

Eh bien, ma chère Louison, que voulez-vous? je ne peux pas

vous donner cent mille francs... mais je vais manger votre

dîner. (Il s'asseoit brusquement devant la table.)

MADAME VAUBERGER.

Oh! merci, monsieur Maxime, merci... vous avez bon coeur.

MAXIME.

Et bon appétit aussi, Louison, je vous jure... mais laissez-moi,

n'est-ce pas?...

MADAME VAUBERGER

Oui, monsieur Maxime... merci, Monsieur.

MAXIME, la rappelant.

Louison... donnez-moi votre main... soyez tranquille, ce n'est

pas pour y mettre de l'argent... (Lui prenant la main.) Là...

à revoir. (Madame Vauberger sort en pleurant.)

SCENE XII.

MAXIME, puis LAUBEPIN.

MAXIME, portant son mouchoir à ses yeux.

Allons! pas d'enfantillage! et dînons puisque dîner il y a!...

Ce que c'est que le fruit défendu! j'ai moins faim que tout à

l'heure! Cette pauvre femme, que j'accusais, cette portière...

c'est un ange!... Enfin me voilà toujours assuré de vivre

jusqu'à demain... c'est quelque chose. (On entend Madame

Vauberger qui parle à Laubépin dans l'escalier. La porte

s'ouvre. Laubépin paraît conduit par Madame Vauberger qui se

retire aussitôt. Maxime se lève un peu interdit.)

LAUBEPIN, d'un air consterné.

Au nom du ciel, monsieur le marquis, comment ne m'avez-vous

pas dit...? (S'avançant.) Jeune homme, c'est mal; vous avez

blessé un ami! vous faites rougir un vieillard!...

MAXIME, ému.

Monsieur!

LAUBEPIN, l'attirant sur sa poitrine.

Mon pauvre enfant! Allons! n'y pensons plus! Dînez, mon ami,

et dînez gaiement... car Dieu merci, je vous apporte une bonne

nouvelle...

MAXIME.

Bah! (Il lui donne une chaise1 [1. Laubépin, Maxime.].)

LAUBEPIN.

J'ai un emploi à vous offrir.

MAXIME.

Un emploi?

LAUBEPIN.

Mais, dame! je ne sais s'il vous agréera. Je suis arrivé ce

matin de Bretagne, comme vous savez, mon ami. Il y a là, au

fond du Morbihan, une famille considérable et très-opulente,

la famille Laroque d'Arz dont je possède toute la confiance.

Les Laroque avaient, depuis vingt ans, un homme d'affaires, un

intendant, nommé Yvart, qui était un fripon. J'ai appris ces

jours-ci que cet individu était fort malade; je suis

immédiatement parti pour le château de Laroque, et j'ai

demandé pour un ami à moi, que je n'ai point nommé, l'emploi

qui, suivant toute apparence, allait devenir vacant.

MAXIME.

Mais tantôt vous ne m'aviez pas dit un mot...

LAUBEPIN.

D'abord, mon ami, j'avais à peine l'honneur de vous connaître,

et je tenais à savoir avant tout quelle espèce d'homme vous

étiez. Ensuite, c'est en rentrant chez moi seulement qu'une

lettre de mon excellente amie, madame Laroque, m'a appris le

décès définitif du sieur Yvart. Maintenant, voici les

conditions: vous serez uniquement connu dans le château sous

le nom de Maxime Odiot; vous habiterez un pavillon

particulier. Quant à vos appointements, ils seront réglés

chaque année de façon à vous permettre de penser à la dot de

votre soeur. Cela vous convient-il?

MAXIME.

A merveille, et je ne sais comment vous remercier de votre

prévoyante bonté... Seulement je crains d'être un homme

d'affaires un peu neuf.

LAUBEPIN.

N'êtes-vous pas avocat, c'est-à-dire un peu propre à tout? Et

puis, comme je l'écris à madame Laroque, ce qui vous manque

peut s'apprendre en deux mois, et vous avez ce que cinquante

ans d'expérience n'avaient pu apprendre à votre

prédécesseur... la probité... je vous ai vu au feu, j'en

réponds.

MAXIME.

Eh bien, Monsieur, je suis prêt. (Il se lève.)

LAUBEPIN.

Prêt à partir demain?

MAXIME.

Demain?

LAUBEPIN.

Mon Dieu, il le faut, car ces gens-là sont ne sont pas

capables à eux tous de faire une quittance. Mon excellente

amie madame Laroque en particulier est, en affaires, d'une

enfance... c'est une créole.

MAXIME, vivement.

Ah! c'est une créole!

LAUBEPIN, sèchement.

Oui, jeune homme, une vieille créole. De son côté, sa fille...

MAXIME.

Ah! elle a une fille?

LAUBEPIN.

Oui, qui est plus jeune.

MAXIME.

Naturellement...

LAUBEPIN.

Au surplus, vous les verrez, vous les jugerez vous-même.

MAXIME.

Si je pouvais pourtant sans indiscrétion vous demander, pour

ma gouverne, quelques renseignements sur le caractère des

personnes avec qui je vais me trouver en contact?

LAUBEPIN, avec réserve.

Mon Dieu, jeune homme, l'article personnel est toujours fort

délicat. Cependant, voyons... Il y a dans le château, en

résidence permanente, sans parler des voisins, des amis, il y

a, dis-je, cinq personnes: d'abord monsieur Laroque le père,

célèbre au commencement de ce siècle en qualité de corsaire

autorisé, source de la fortune... aujourd'hui plus

qu'octogénaire... intelligence un peu flottante; ensuite,

madame Laroque, sa belle-fille, veuve, créole d'origine...

quelques manies... mais belle âme; mademoiselle Marguerite, sa

fille, créole et bretonne... une petite tête, quelques

chimères, mais belle âme; puis, en sous-ordre, une madame

Aubry, cousine au deuxième degré recueillie dans la maison,

veuve d'une banquier décédé en Belgique... esprit aigri; et

enfin une demoiselle Hélouin, institutrice, demoiselle de

compagnie, esprit cultivé... caractère... (Il hésite et

reprend.) Esprit cultivé!... c'est tout! vous voyez...

MAXIME.

Comment, mais sur cinq habitants il y a deux belles âmes...

c'est une proportion magnifique!

LAUBEPIN.

N'est-ce pas? ah çà! Maxime, vous penserez à la dot d'Hélène?

MAXIME.

Je ne penserai qu'à cela, Monsieur!

LAUBEPIN.

Bien! allons! bon courage, mon ami! Demain matin je vous

attends à déjeuner, et demain soir en route pour la Bretagne.

(Sérieux.) Mon enfant, je ne vous connais que depuis quelques

heures, et je me porte votre caution, vous voyez: je réponds

de vous... à tous les points de vue: je n'aurai jamais à m'en

repentir, n'est-ce pas?...

MAXIME.

Monsieur, j'ai fait, à la mémoire de celle que j'avais connue

trop tard, un serment que je tiendrai. J'ai juré de ne jamais

commettre aucune action dont aurait pu rougir la sainte qui

fut ma mère.

LAUBEPIN.

Je suis tranquille; à demain.

MAXIME.

A demain... (Seul.) Intendant!... allons, frère, courage!

FIN DU PREMIER TABLEAU

IIe TABLEAU

Un riche salon d'été, largement ouvert sur une terrasse ornée

de statues et de grands vases: une balustrade ferme, dans le

fond, cette terrasse, d'où l'on descend par un escalier de

deux ou trois marches dans une autre partie des jardins. A

gauche une fenêtre, un piano. -- A droite une table couverte de

livres et de journaux, jardinières, vases pleins de fleurs, un

brasero allumé.

SCENE I.

M. DE BEVALLAN, LE DOCTEUR DESMARETS, MADAME LAROQUE,

MARGUERITE, MADEMOISELLE HELOUIN, MADAME AUBRY.

Au lever de rideau, quelques jeunes filles en toilette d'été

se promènent sur la terrasse, M. de Bévallan cause et rit avec

elles. Le docteur Desmarets lit un journal: Madame Laroque,

enveloppée de fourrures et entourée de coussins en velours et

en tapisserie, est assise à droite, lisant et approchant sa

main de temps à autre de la flamme du brasero. Marguerite,

assise près de sa mère, fait de la tapisserie. Mademoiselle

Hélouin arrange des fleurs dans un vase. Madame Aubry, assise

à gauche, tricote.

BEVALLAN, après un cri de joie poussé par les jeunes filles

qui battent des mains, entre dans le salon. -- Aux jeunes

filles en dehors.

Mesdemoiselles, c'est entendu!... (Dans le salon.) Mesdames,

ces demoiselles désirent faire un tour de valse sur la

terrasse.

MADAME LAROQUE.

Comment? en plein soleil, comme cela?

BEVALLAN.

Oui, Madame, attendu que les fleurs ne craignent pas le

soleil. (Mettant ses gants et s'approchant de Marguerite.)

Mademoiselle Marguerite, oserai-je vous demander?...

MARGUERITE.

Oh! moi, je crains le soleil... Je vous remercie, je préfère

jouer. (Elle se lève et se dirige vers le piano.)

BEVALLAN, comme elle passe près de lui, lui dit à demi-voix.

Toujours barbare! (A mademoiselle Hélouin qui arrange des

fleurs.) Et vous, Mademoiselle, puis-je espérer...?

MADEMOISELLE HELOUIN.

Volontiers. (Elle prend le bras de Bévallan.)

BEVALLAN, à demi-voix.

Toujours charmante! (Haut, se dirigeant vers la terrasse.)

Allons, Mesdemoiselles, allons! (Marguerite commence à jouer

la valse. Bévallan, mademoiselle Hélouin et les jeunes filles

tourbillonnent et disparaissent.)

MADAME LAROQUE.

Avez-vous vu ma nouvelle serre, docteur?

DESMARETS, se levant1 [1. Marguerite au piano, madame Aubry,

Desmarets, madame Laroque.].

Non, Madame.

MADAME LAROQUE.

Ah! Eh bien, mais il va falloir que je vous montre cela... si

je puis me traîner jusque-là.

DESMARETS.

Comment, vous traîner?... mais vous êtes éblouissante de

santé, ce matin, vous êtes fraîche comme la rosée!

MADAME LAROQUE.

Fraîche... c'est-à-dire que je suis gelée... C'est une chose

extraordinaire... Depuis vingt ans que j'ai quitté les

Antilles et que je suis en France, je n'ai pas encore pu me

réchauffer.

DESMARETS.

Tant mieux! Madame, tant mieux! Le froid converse!... (Passant

à gauche.) Et vous, madame Aubry, voyons... la santé?

MADAME AUBRY, dolente.

Oh! toujours bien faible, docteur... j'ai eu des vertiges tout

le matin.

DESMARETS.

Tant mieux! parfait, cela! signe de force!

MADAME AUBRY, confidentiellement.

Oh! le chagrin me mine, voyez-vous, docteur. On me traite si

indignement ici.

DESMARETS.

Encore! comment ça?

MADAME AUBRY.

Vous n'avez pas vu encore ce matin au déjeuner... du potage

froid... pas de chaufferette... toutes les indignités

possibles... je suis voir le jouet des domestiques... et

songez donc, docteur, quand on a été dans ma position, quand

on a mangé dans de l'argenterie à ses armes!... Ah! on ne sait

pas tout ce que je souffre dans cette maison... et on ne le

saura jamais, car quand on a de la fierté on souffre sans se

plaindre; aussi je me tais, docteur, mais je n'en pense pas

moins.

DESMARETS, impatienté.

C'est cela, Madame, n'en parlons plus. Et croyez-moi, buvez

frais... cela vous calmera.

MADAME AUBRY.

Ah! rien ne me calmera, docteur... rien que la mort!

DESMARETS.

Eh bien, Madame, quand vous voudrez! (Les danseurs

reparaissent en ce moment. Desmarets se retournant.) Ce diable

de Bévallan est infatigable... Après avoir couru à cheval tout

le matin, le voilà... (Tout à coup la danse s'interrompt: les

jeunes filles poussent un cri et s'arrêtent. On aperçoit au

fond Maxime, il porte un album sous le bras et un petit sac de

voyage à la main, et paraît assez embarrassé de sa contenance.

Alain l'accompagne.)

SCENE II.

LES MEMES, MAXIME, ALAIN.

MARGUERITE, se levant, de sa place.

Eh bien, qu'est-ce qu'il y a donc?

ALAIN, s'avançant seul pendant que Maxime attend au fond.

Madame, c'est M. Odiot, le nouvel intendant.

MADAME LAROQUE, qui s'est soulevée pour regarder Maxime.

Comment?... ça?

ALAIN.

Oui, Madame, à ce qu'il dit1 [1. Marguerite revient prendre sa

place à côté de sa mère.].

MADAME LAROQUE.

Faites entrer. (Pendant qu'Alain va chercher Maxime et le

débarrasse de son sac.) Ah çà, comprend-on ce Laubépin, qui

m'annonce un garçon d'un certain âge, très-simple, très-mûr,

et qui m'envoie un monsieur comme ça?

BEVALLAN.

Il est positif que voilà un intendant... original.

MADEMOISELLE HELOUIN, à gauche, qui observe Maxime, avec

surprise, à part.

Mais c'est le marquis de Champcey... je l'ai vu dix fois à la

pension... (Maxime entre et salue2 [2. Mademoiselle Hélouin,

madame Aubry, Maxime. -- Desmarets, Bévallan, un peu en

arrière. -- Madame Laroque, Marguerite.].)

MADAME LAROQUE.

Pardon... vous êtes, Monsieur...?

MAXIME.

Odiot, Madame.

MADAME LAROQUE, n'en revenant pas.

Maxime Odiot, le régisseur, l'intendant que monsieur

Laubépin...?

MAXIME.

Oui, Madame.

MADAME LAROQUE.

Vous êtes bien sûr?

MAXIME, souriant.

Mais oui, Madame, parfaitement.

MADAME LAROQUE.

Enfin, très-bien, Monsieur! Nous vous remercions beaucoup de

vouloir bien nous consacrer vos talents... nous en avons grand

besoin... car nous avons le malheur d'être extrêmement riches.

(Madame Aubry lève les épaules.) Oui, ma chère cousine, je dis

le malheur, vous avez beau lever les épaules... La richesse

est pour moi un fardeau, c'est la pure vérité... moi, j'étais

née pour la pauvreté, pour le dévouement, le sacrifice...

j'aurais été, par exemple, une excellente soeur de charité...

ou bien encore j'aurais aimé à courir le monde en bohémienne,

comme ces pauvres femmes qu'on voit faire leur pauvre cuisine

à l'abri des haies... C'est poétique, ça m'aurait plu...

Enfin, Monsieur, le ciel en a disposé autrement; d'ailleurs

cette fortune n'est pas à moi, et mon devoir est de la

conserver pour ma fille, quoique la pauvre enfant n'y tienne

pas plus que moi-même, n'est-ce pas, Marguerite? (Marguerite

répond par un mouvement dédaigneux des sourcils.) Alain va

vous montrer, Monsieur, le pavillon qui vous est destiné...

Mais, auparavant, il serait bon de vous présenter à mon beau-père.

Voyez, Alain, si M. Laroque peut recevoir Monsieur. Ouf!

(Elle se lève péniblement en se drapant.) Eh bien, docteur,

venez-vous voir ma serre?

DESMARETS.

Volontiers, Madame.

MADAME LAROQUE.

Venez donc aussi, Bévallan.

BEVALLAN.

Madame!

ALAIN, rentrant.

Madame, M. Laroque va descendre.

MADAME LAROQUE.

Ah! Eh bien, Monsieur, veuillez l'attendre ici... (A sa fille

à demi-voix.) Dis-moi, Marguerite, si tu restais pour le

présenter à ton grand-père?

MARGUERITE.

Oui, ma mère.

MADAME LAROQUE.

A revoir, Monsieur, à bientôt. (Elle prend le bras de

Desmarets.)

BEVALLAN, à part.

Singulier intendant! (Il offre le bras à madame Aubry.)

MADEMOISELLE HELOUIN, à part.

Soit! gardons-lui son secret... jusqu'à nouvel ordre! (Elle

sort avec les autres.)

SCENE III.

MAXIME, MARGUERITE, sur le devant. ALAIN, dans le fond.

MARGUERITE1 [1. Maxime, Marguerite, s'occupant de sa

tapisserie.], après une pause embarrassée.

C'est la première fois, Monsieur, que vous venez en Bretagne?

MAXIME.

Oui, Mademoiselle.

MARGUERITE, avec insouciance.

C'est un pays intéressant pour les étrangers.

MAXIME.

Oh! très-intéressant, Mademoiselle... Je n'ai fait que le

traverser rapidement... mais ce que j'ai entrevu m'a charmé...

Ces vieilles forêts, ces grandes landes sauvages, avec ces

horizons étagés à perte de vue; c'est vraiment...

MARGUERITE, avec une nuance de dédain.

Ah! vous êtes artiste, Monsieur! Je vois que vous aimez ce qui

est beau, ce qui parle à l'imagination et à l'âme... la belle

nature, les bruyères, les pierres... les beaux-arts... Allons,

tant mieux!... vous vous entendrez à merveille avec

mademoiselle Hélouin, qui adore aussi toutes ces choses... que

je n'aime guère, pour mon compte.

MAXIME, gaiement.

Mon Dieu! qu'est-ce donc que vous aimez, Mademoiselle, si vous

me permettez?...

MARGUERITE, après un regard hautain qui lui coupe la parole. --

Elle laisse sa tapisserie, et s'éloignant.

Je vais au-devant de mon grand-père, Alain. (Elle sort. Alain

descend la scène lentement.)

SCENE IV.

MAXIME, ALAIN.

MAXIME.

Allons! J'oublie que je n'ai pas le droit ici de parler en

égal (Se retournant vers Alain.) excepté à cet homme... Ah!

c'est amer! Dites-moi, mon ami, M. Laroque est très-âgé,

n'est-ce pas?

ALAIN.

Oh! très-âgé, Monsieur, oui.

MAXIME.

Il a été marin, je crois, autrefois.

ALAIN.

Oui, Monsieur... et un fier marin, allez!... Vous verrez,

Monsieur, dans la galerie, là-haut, quelques-unes de ses

batailles en peinture... Ah! c'était un homme terrible!

Toujours la hache d'abordage à la main! Ah! il en a fait voir

de cruelles aux Anglais, celui-là, je vous en réponds. Aussi,

ils ne l'aimaient pas... Ah çà, ils ne l'aimaient pas! S'ils

l'avaient tenu...

MAXIME.

Enfin, ils n'ont pas pu le prendre.

ALAIN.

Oh! jamais, Monsieur! ça leur était défendu!... Ah! c'était un

homme terrible!... et encore à présent... tenez, Monsieur, il

y a des moments, comme ça, où il se promène tout seul, le

soir, dans la galerie, en rêvant tout haut à ses batailles et

aux Anglais... car il a des espèces d'absences par instants...

Eh bien! il me fait peur, à moi, Monsieur. Je n'en suis pas

maître... il me fait peur!

MAXIME.

Ah!

ALAIN.

Le voilà, Monsieur.

MAXIME, à part.

Pauvre vieillard, il n'a pas l'air si terrible!

SCENE V.

LES MEMES, MARGUERITE, M. LAROQUE.

MARGUERITE.

Par ici, mon père... là! (Elle le fait asseoir. -- A Maxime.)

C'est mon grand-père, Monsieur. (A M. Laroque.) M. Odiot, le

nouvel intendant, mon père.

M. LAROQUE, s'asseyant. Il regarde Maxime, et paraît

subitement étonné, inquiet; Maxime, surpris de ce regard, se

tait.

Bien, bien, mon enfant... Bonjour, Monsieur, bonjour.

MARGUERITE, après une pause.

Mais, Monsieur, veuillez parler, dites quelque chose.

MAXIME, avec embarras.

Mon Dieu! Mademoiselle...

MARGUERITE.

Mais parlez donc. (A son père.) M. Odiot, le nouvel intendant,

mon père.

MAXIME.

Monsieur, je suis heureux de pouvoir vous consacrer mes

services.

M. LAROQUE, le regardant toujours avec un air d'égarement

croissant.

Mais il est mort!

MAXIME, s'adressant à Marguerite.

Comment?

MARGUERITE.

L'autre intendant. (Elle fait signe à Maxime de continuer.)

MAXIME.

Ah! -- d'autant plus heureux, Monsieur, que j'ai souvent

entendu citer vos glorieux faits d'armes, et que je compte

moi-même dans ma famille des marins qui, comme vous, ont eu

souvent l'honneur de combattre les Anglais....

M. LAROQUE, se dressant.

Ah! les Anglais! Oui! ce sont eux... Mais ils l'ont payé. Il y

a du sang, je ne veux pas...

MARGUERITE.

Mon père!... (A Maxime.) Veuillez vous retirer, Monsieur...

Allez rejoindre ma mère.

MAXIME, après s'être incliné, à part.

Joli début! (Il sort.)

SCENE VI.

MARGUERITE, M. LAROQUE.

MARGUERITE.

Mon père!... mon père!... Quelles pensées vous troublent!...

Voyons! revenez à vous... c'est moi... Marguerite... votre

fille...

M. LAROQUE, revenant à lui peu à peu.

Toi... c'est toi... petite... oui... Eh bien, quoi? qu'y

a-t-il?... Tu es seule... Qui était donc là, tout à l'heure?

MARGUERITE.

C'était notre nouveau régisseur, mon père, M. Maxime Odiot.

M. LAROQUE.

Maxime Odiot?... je ne connais pas... C'est bizarre... il

m'avait semblé connaître ce visage. Je suis si vieux, ma

fille... J'ai connu tant de monde... Il y a tant de visages

qui passent comme des fantômes dans ma pauvre mémoire

séculaire... Eh bien, ce jeune homme, il a l'air très-comme il

faut, il me semble.

MARGUERITE.

Oui, mon père.

M. LAROQUE.

Je crois qu'il me plaira. Fait-il le piquet?

MARGUERITE.

Je ne sais pas encore, mon père.

M. LAROQUE, riant.

Espérons-le, ma fille, espérons-le. (Madame Aubry arrive à la

hâte)

SCENE VII.

LES MEMES, MADAME AUBRY.

MADAME AUBRY.

Eh bien, comment vous trouvez-vous, mon cher cousin? On vient

de me dire que vous étiez souffrant... et je suis accourue

plus morte que vive...

M. LAROQUE, un peu railleur.

Trop bonne, cousine, trop bonne... Ce n'était rien... un peu

de faiblesse.

MADAME AUBRY.

Ah! tant mieux! tant mieux!... Venez faire un tour sur la

terrasse... Cela vous fera du bien... Prenez mon bras, je vous

en prie.

M. LAROQUE.

Soit! je veux bien... Allons! (A Marguerite.) Au revoir, ma

chérie... (Se retournant.) Demande-lui s'il fait le piquet.

MARGUERITE.

Oui, grand-père.

M. LAROQUE.

Espérons-le!

MADAME AUBRY, pendant qu'elle s'éloigne soutenant M. Laroque.

Appuyez-vous, appuyez-vous.

SCENE VIII.

MARGUERITE, un instant seule, puis MAXIME, MADAME LAROQUE,

MADEMOISELLE HELOUIN, BEVALLAN, et les jeunes filles qui

restent au fond.

MARGUERITE, seule.

Cette scène me fait mal... et puis elle m'a troublée... Ces

paroles étranges... Ah! c'est la faiblesse d'esprit d'un

vieillard!... Vraiment, il y a des moments où j'ai moi-même

des pensées folles... (Se retournant, elle aperçoit sa mère

qui revient donnant le bras à Maxime et paraissant engagée

avec lui dans une conversation animée.) Comment! ma mère donne

le bras à ce monsieur? (Entrent Maxime et madame Laroque,

Bévallan, mademoiselle Hélouin et les jeunes filles restent en

vue sur la terrasse.)

MADAME LAROQUE, d'un ton très-gracieux, à Maxime.

Exactement comme moi, Monsieur! exactement mon impression!

C'est extraordinaire comme nous nous rencontrons! (Quittant

son bras et le saluant.) Monsieur!... (Maxime reste un peu en

arrière, parcourant des brochures; madame Laroque descend vers

sa fille, et lui dit:) Tu es étonnée, ma fille... n'est-[ce]

pas? Eh bien, je le suis encore plus que toi!... Il est tout à

fait homme du monde, ce jeune homme... Il cause très-bien...

et puis il a beaucoup voyagé... et, chose extraordinaire, il a

exactement ma manière de voir, mes impressions... Enfin, tout

en babillant, j'ai oublié entièrement sa position, et je lui

ai pris le bras sans y penser... Entre nous, ma fille, je

crois bien que c'est un très-mauvais intendant, mais vraiment

c'est un homme très-agréable. (Elle s'asseoit dans son

fauteuil à droite.)

MARGUERITE.

Tant mieux, ma mère. (Elle reprend sa tapisserie.)

BEVALLAN, aux jeunes filles.

Vous voulez donc ma mort, Mesdemoiselles?... Mais enfin, soit!

je m'exécute! (Il s'avance.) On réclame avec enthousiasme la

fin de la valse interrompue.

MARGUERITE.

Ah! comment? encore! Mais jamais je ne pourrai finir cette

tapisserie, et il faut que je l'envoie ce soir à Rennes pour

la faire monter...

BEVALLAN.

Ah! en ce cas... je vais perdre ma danseuse, moi! (Il remonte

vers le fond.)

MAXIME.

Mon Dieu! si vous le voulez, Madame, je puis à la rigueur

jouer une valse ou deux?

MARGUERITE, échange un regard de surprise avec sa mère.

Vous nous obligerez, Monsieur. (Maxime se place devant le

piano et joue.)

MADAME LAROQUE.

Comment! il touche du piano, maintenant!

BEVALLAN, à part.

Singulier intendant! (Allant sur la terrasse.) Mesdemoiselles,

je suis à vous... mais pas longtemps; car il fait une chaleur

atroce, vraiment! (Les jeunes filles disparaissent en

valsant.)

MADAME LAROQUE.

Ma fille, sais-tu que cela commence à m'inquiéter?

MARGUERITE, gravement.

Pourquoi, ma mère? On peu toucher du piano et être honnête

homme.

MADAME LAROQUE.

Je ne te dis pas le contraire, mon enfant... mais enfin, ce

n'est pas là un intendant, franchement... jamais je n'oserai

lui donner mes ordres... et puis comment veux-tu qu'un

Monsieur comme ça aille trotter en sabots dans les terres

labourées et dans la boue de nos chemins? c'est impossible!

(Remarquant tout à coup l'album que Maxime a posé sur un

guéridon.) Qu'est-ce que c'est donc que cet album-là?

MARGUERITE.

Mais il me semble qu'il l'avait à la main quand il est arrivé.

MADAME LAROQUE, ouvrant l'album.

Il ne manquait plus que cela... il dessine! et il dessine à

merveille... Tiens, vois!

MARGUERITE.

Oui, c'est bien fait.

BEVALLAN.

Ah! ma foi, mesdemoiselles, décidément, je n'y tiens plus! Je

me rends! Je renonce!... (il se jette dans un fauteuil. A

Maxime.) Merci, Monsieur, merci bien. Vous avez un vrai

talent.

MAXIME, se levant et le saluant.

Monsieur! (Il quitte le piano.)

MADAME LAROQUE.

Vous nous pardonnerez notre indiscrétion, M. Odiot... C'est

vous qui dessinez comme cela?

MAXIME.

Madame... je dessine... un peu... mais cet album est bien

pauvre.

MADAME LAROQUE.

Pas du tout... Voyez donc, M. de Bévallan... ce petit coin

sombre, c'est délicieux!

BEVALLAN.

Oui, ma foi!... Salvator! tout à fait!

MADAME LAROQUE.

Où est-ce donc pris, cette vue-là, Monsieur?

MAXIME.

C'est, Madame, dans le parc du prince de Villa-Franca, en

Sicile.

BEVALLAN.

De Villa-Franca?... Tiens! j'ai passé par là, moi... Mais je

n'ai pu voir le parc... je croyais que le prince ne l'ouvrait

pas aux étrangers?

MAXIME.

C'est vrai, Monsieur, en général... (Il s'arrête avec

embarras.) Mais, Madame, votre bienveillance m'a fait oublier

trop longtemps mes devoirs! Avec votre permission, je vais

entrer en fonctions dès ce moment, et aller visiter votre

ferme de Langoat, dont nous parlions tout à l'heure, et qui

n'est, je crois, qu'à une lieue d'ici.

MADAME LAROQUE, visiblement embarrassée.

Ma ferme de Langoat?... Mais, Monsieur... pardon... c'est

impossible... Il y a des chemins affreux... Attendez que la

saison soit plus avancée. (A part.) C'est très-gênant, un

intendant comme cela.

MAXIME, gaiement.

Non, madame, je n'attendrai pas un seul jour... On est

intendant, ou on ne l'est pas!

MADAME LAROQUE.

Mais, voyons... Ne pourrait-on pas... (Alain est au fond,

plaçant une jardinière.) Alain?

ALAIN, descendant la scène1 [1. Alain, madame Laroque, Maxime,

Bévallan, Marguerite.].

On pourrait, madame, atteler pour M. Odiot le vieux berlingot

du père Yvart... Il n'est pas suspendu, mais...

MADAME LAROQUE, qui lui fait signe de se taire.

Non... non!... Est-ce que l'américaine ne passerait pas dans

le chemin?

MAXIME.

Madame, je vous en supplie...

ALAIN.

L'américaine, Madame?... Ma foi, non!... Il n'y a pas risque,

qu'elle y passe... ou si elle y passe, elle n'y passera pas

tout entière... et encore... je ne crois pas qu'elle y passe!

MAXIME.

Je vous proteste, Madame, que j'irai parfaitement à pied.

MADAME LAROQUE.

Je vous assure, Monsieur, que je ne le souffrirai pas... Mais

voyons donc... nous avons bien une demi-douzaine de chevaux de

selle qui ne demandent qu'à se promener... mais probablement

nous ne montez pas à cheval?

MAXIME.

Je vous demande pardon, madame; mais, véritablement...

MADAME LAROQUE.

Alain, faites seller un cheval... Lequel, dis, Marguerite?

BEVALLAN.

Donnez Proserpine?

MARGUERITE.

Non, non! pas Proserpine! gardez-vous-en bien!

MAXIME.

Et pourquoi pas donc, Mademoiselle?

MARGUERITE.

Parce qu'elle vous jetterait par terre, Monsieur.

MAXIME, souriant.

Oh! si ce n'est que cela, ne craignez rien... vous pouvez

faire seller Proserpine, Alain. (Alain sort. A Bévallan.) Est-ce

que celle bête est si terrible?

BEVALLAN.

Oh! non! pas tant! Un peu verte au montoir, simplement! Mais

quand une fois on est dessus, si on y reste, ça va bien...

Voulez-vous des éperons? j'en ai une paire à votre service.

MARGUEITE, à demi-voix, d'un ton de reproche, à Bévallan.

Monsieur de Bévallan! (Bévallan s'éloigne et se dirige vers la

fenêtre.)

MAXIME.

Je vous suis obligé, Monsieur; j'accepte.

BEVALLAN, à la fenêtre de gauche.

Donnez mes éperons à Monsieur!

MAXIME, saluant.

Mesdames! (Il s'éloigne.)

MADAME LAROQUE.

Vous nous ferez l'honneur de dîner avec nous, Monsieur?

MAXIME.

Madame! (Il sort.)

BEVALLAN.

Singulier intendant!

SCENE IX.

LES MEMES, excepté MAXIME.

MARGUERITE.

Monsieur de Bévallan, je ne vous comprends pas... vous voulez

donc qu'il se tue?

BEVALLAN, se rapprochant un peu.

Laissez donc, Mademoiselle!

MADAME LAROQUE.

Comment! Mais s'il y a du danger, je n'entends pas du tout,

moi!...

BEVALLAN.

Aucun danger, Madame... D'ailleurs, c'est sur l'herbe... et

puis, franchement, il mérite une petite leçon!

MADAME LAROQUE.

Et pourquoi donc?

BEVALLAN.

Il est trop avantageux. -- Ne veut-il pas nous faire croire

qu'il est l'ami du prince de Villa-Franca, à présent!

MADAME LAROQUE.

Mais il n'a pas dit un mot de ça!... c'est vous qui le

poussez!... Ah çà, s'il y a du danger, je veux qu'on le

rappelle! (Elle va vers la fenêtre, où Marguerite

l'accompagne1 [1. Madame Laroque, Marguerite, près de la

fenêtre, Bévallan un peu en retour, mademoiselle Hélouin.].)

BEVALLAN, à la fenêtre.

Soyez donc tranquille, Madame!... Tenez, la voilà... voyez...

c'est un vrai mouton... Ah! par exemple, s'il la touche!...

Voyons, je parie dix louis contre un qu'il ne peut pas se

mettre en selle? Personne ne tient?

MARGUERITE.

Moi, si vous voulez.

BEVALLAN.

Soit, Mademoiselle...

MADAME LAROQUE.

Monsieur de Bévallan, je n'aime pas du tout cette

plaisanterie... je suis au martyre!...

BEVALLAN.

Ah! il met le pied à l'étrier... Bon! paf! patapan! en voilà

une ruade! Elle ne lui fera pas de mal, allez! seulement, il

ne montera pas, voilà tout!... il ne montera pas! paf!

encore!... vous avez perdu, Mademoiselle.

MARGUERITE, tout à coup.

J'ai gagné.

BEVALLAN.

Comment! en selle... sans toucher l'étrier! Eh bien, alors

c'est un clown! c'est un clown! faites-lui de la musique! il

va danser!

MARGUERITE.

Vous avez beau dire: il est notre maître... (Elle applaudit,

et les autres femmes battent aussi des mains.)

BEVALLAN, applaudissant.

Oui, ma foi, c'est très-bien! bravo! bravo!... (Se

retournant.) Il me déplaît passablement, ce monsieur!

MADAME LAROQUE, à Bévallan.

Je ne sais pas pourquoi, mais je l'adore, moi, ce garçon-là.

BEVALLAN.

N'est-ce pas? Il est adorable! adorable!...

MARGUERITE, rêveuse, à part.

Qu'est-ce que c'est que ce jeune homme?

MADEMOISELLE HELOIN, de même.

Quand donc ai-je rêvé que j'étais marquise?

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE DEUXIEME

IIIe TABLEAU

Une espèce de rond-point, ou de carrefour dans le parc du

château de Laroque. La futaie est percée par plusieurs allées;

sous les arbres, au fond, un dolmen très-apparent. Un banc de

pierre au pied d'un arbre à gauche. Chaises et bancs

rustiques.

SCENE I.

MAXIME, ALAIN, portant une chaise rustique et une espèce de

guéridon.

MAXIME, un album sous le bras.

Mettez ce pliant ici; puisque je n'ai rien de mieux à faire

cette après-midi, je m'en vais dessiner ces arbres et ce

dolmen.

ALAIN.

Ah! oui... le dolmen... M. le curé aurait bien voulu le faire

enlever d'ici.

MAXIME.

Et pourquoi cela?

ALAIN.

Ah! monsieur, parce qu'il y a encore des vieilles gens qui ont

une idée sur ces tas de pierres et qui viennent s'agenouiller

autour. C'est ce qui faisait que M. le curé... Mais

mademoiselle Marguerite n'a jamais voulu... Elle dit que

c'était le plus bel ornement du parc... et voilà comment c'est

resté là.

MAXIME1 [1. Alain, Maxime.].

Je crois que vous avez fait ce matin une promenade à cheval

avec mademoiselle Marguerite, Alain?

ALAIN, souriant.

Oui, monsieur.

MAXIME, taillant son crayon.

Vous avez bonne mine à cheval, Alain!

ALAIN.

Monsieur est trop bon... Mademoiselle a meilleure mine que

moi... Vraiment, Monsieur, quand j'ai l'honneur d'accompagner

Mademoiselle...

MAXIME.

Est-ce que vous ne l'accompagnez pas toujours, Alain?

ALAIN.

Oh! non, Monsieur!... Mademoiselle se promène seule bien

souvent... C'est une idée de Madame... Madame, qui a été

élevée dans les Antilles anglaises, à Sainte-Lucie, a voulu

donner à Mademoiselle l'éducation qui est à la mode dans ces

pays-là, où il paraît que les jeunes filles, avant leur

mariage, ont bien plus de liberté que chez nous... Après ça,

pas de danger, Monsieur, qu'il lui arrive malheur, allez! Elle

fait tant de charités qu'il n'y a pas de cabane à dix lieues à

la ronde où on ne la vénère comme un ange!

MAXIME, à part.

Etrange fille!

ALAIN.

Je disais donc à Monsieur que quand j'ai l'honneur

d'accompagner Mademoiselle, je passe mon temps à l'admirer.

Elle a si bonne tournure sur son cheval, avec sa plume noire

et son air fier... on dirait une reine, Monsieur.

MAXIME, dessinant.

Mais pourquoi donc, Alain, est-elle toujours grave et sombre

comme on la voit?

ALAIN.

Ah! voilà, Monsieur, voilà!... Elle était gaie comme un oiseau

autrefois, et puis, tout d'un coup, ça a changé... Pourquoi?

On ne sait pas... Moi, je croirais qu'elle a quelque chose

dans le coeur... Eh! mon dieu, les jeunes filles!...

MAXIME.

Mais si vous voulez dire, Alain, qu'elle aime M. de Bévallan,

il me semble qu'il ne tiendrait qu'à elle de l'épouser?

ALAIN.

Ah! certainement, Monsieur, il ne tiendrait qu'à elle, car M.

de Bévallan l'a demandée assez de fois; et il faut dire que

d'un côté ce serait un bon mariage... puisque M. de Bévallan

est, après les Laroque, le plus riche du pays... Aussi, quand

Monsieur est arrivé au château, il y a trois mois, on disait

que Mademoiselle avait consenti... et puis, tout d'un coup

elle s'est ravisée et a encore demandé du temps pour

réfléchir.

MAXIME.

Vous devez désirer ce mariage, Alain...

ALAIN.

Pourquoi?

MAXIME.

de Bévallan a un beau nom, et vous qui avez un faible pour la

noblesse...

ALAIN.

Mon Dieu! Monsieur, j'ai un faible pour la noblesse... c'est

vrai... parce que j'ai été élevé dans ces idées-là... et

qu'avant de servir ces dames, j'avais toujours servi dans la

noblesse... aussi pourquoi ai-je tant de plaisir à servir

Monsieur? Parce que Monsieur a l'air gentilhomme.

MAXIME.

Oh! vous me flattez, Alain.

ALAIN.

Non, Monsieur, vous avez l'air gentilhomme, moralement et

physiquement. Eh bien, je dis moi qu'il vaut mieux avoir l'air

gentilhomme et ne l'être pas, que de l'être, et de ne pas en

avoir l'air... Ainsi voilà M. de Bévallan qui dit qu'il aime

mademoiselle Marguerite, qu'il veut l'épouser, et Monsieur

peut voir comme moi qu'en attendant il ne se gênerait pas pour

faire le sultan dans le château! il y a mademoiselle

Hélouin...

MAXIME.

Allons, allons, pas de jugements téméraires, Alain!

ALAIN.

Sans doute, Monsieur, sans doute... Monsieur a raison,

Monsieur a raison... (Il s'éloigne de quelques pas, et se

retournant.) Ah! dommage que Monsieur n'ait pas seulement cent

mille livres de rente.

MAXIME.

Pourquoi cela, Alain?

ALAIN, souriant en vieillard.

Parce que... Monsieur n'a plus besoin de moi?

MAXIME.

Non, merci, mon ami. (Alain s'éloigne.) Ah! dites-moi... Voilà

bien de l'encre et une plume... Mais cette lettre... cette

lettre commencée que je comptais achever ici et que je vous

avais prié d'apporter?

ALAIN.

Monsieur, je ne l'ai pas trouvée.

MAXIME.

Comment? mais je l'avais laissée sur mon bureau tout à fait en

évidence.

ALAIN.

Monsieur... j'ai eu beau retourner les papiers.

MAXIME.

Tiens!... Où diable ai-je pu la mettre? je vais la chercher.

ALAIN, lui prenant l'album des mains.

Monsieur me permet de jeter un coup d'oeil sur ses plans

pendant ce temps-là?

MAXIME.

Certainement. (Il s'éloigne à gauche.)

Le roman d'un jeune homme pauvre (Play) · 第 1 / 19 章