Iles du Salut, 28 mai 1898.
Monsieur le Président,
Depuis le mois de novembre 1897, j'ai adressé de nombreux appels au
Chef de l'État pour demander de la justice pour les miens, un terme à
ce martyre aussi effroyable qu'immérité de tant d'êtres humains, la
revision de mon procès.
J'ai fait appel également au Gouvernement, au Sénat, à la Chambre des
Députés, à ceux qui m'ont fait condamner, à la Patrie en un mot, à qui
il appartient de prendre cette cause en mains. Car c'est la cause de
la justice, du bon droit, parce que, depuis le premier jour de ce
lugubre drame, je ne demande ni grâces, ni faveurs, de la vérité
simplement, parce qu'enfin, quand il s'agit de ces deux choses, qui se
nomment «Justice, Honneur», toutes les questions de personnes doivent
s'effacer, toutes les passions doivent se taire.
Tout cela dure depuis six mois, j'ignore toujours quelle est la suite
définitive donnée à toutes les demandes de revision, je ne sais
toujours rien... si, je sais qu'une noble femme, épouse, mère, que
deux familles pour qui l'honneur est tout, souffrent le martyre...
Si, je sais qu'un soldat qui a toujours loyalement et fidèlement servi
sa patrie, qui lui a tout sacrifié, situation, fortune, pour lui
consacrer toutes ses forces, toute son intelligence, je sais que ce
soldat agonise dans un cachot, livré nuit et jour à tous les supplices
de l'infamie, à toutes les suspicions imméritées, à tous les outrages.
Encore une fois, Monsieur le Président de la République, au nom de ma
femme et de mes enfants, des miens, je fais appel à la Patrie, au
premier magistrat du pays, pour demander de la justice pour tant de
victimes innocentes, la revision de mon procès.
Confiant dans votre haute équité, je vous demande de vouloir bien
agréer l'expression de mes sentiments respectueux.