A. DREYFUS.

Iles du Salut, 7 février 1898.

Monsieur le Président,

Depuis trois mois, dans la fièvre et le délire, j'ai adressé de

nombreux appels au chef de l'État, au Gouvernement, sans pouvoir

obtenir de solution, un terme à cet effroyable martyre de tant d'être

humains.

J'ai adressé un nouvel appel il y a quelques jours.

Mais je viens de recevoir les lettres de ma chère femme, de mes

enfants, et si mon coeur se brise, se déchire, devant tant de

souffrances imméritées, il se révolte aussi.

Comme je l'ai déjà dit, comme je le répète encore, car tout cela est

trop épouvantable, dès le lendemain de ma condamnation, c'est-à-dire

il y a plus de trois ans, quand M. le commandant du Paty de Clam est

venu me trouver, au nom du Ministre de la Guerre, pour me demander si

j'étais innocent ou coupable, j'ai déclaré que non seulement j'étais

innocent, mais que je demandais la lumière, toute la lumière, et j'ai

sollicité aussitôt l'aide des moyens d'investigation habituels, soit

par les attachés militaires, soit par tout autre dont dispose le

Gouvernement.

Il me fut répondu alors que des intérêts supérieurs empêchaient les

moyens d'investigation habituels, mais que les recherches se

poursuivraient.

J'ai attendu ainsi pendant plus de trois ans, dans la situation la

plus effroyable qu'il soit possible; et les recherches n'aboutissent

pas.

Si donc, d'une part, des intérêts supérieurs ont toujours empêché,

doivent toujours empêcher l'emploi des moyens d'investigation qui,

seuls, peuvent mettre enfin un terme à cet effroyable martyre de tant

d'êtres humains, à plus forte raison devais-je respecter ces intérêts,

et c'est ce que j'ai toujours fait invinciblement.

Mais, d'autre part, cette situation dure depuis plus de trois ans, ma

chère femme subit un martyre épouvantable, mes enfants grandissent

déshonorés, en parias, j'agonise dans un cachot sous tant de supplices

de l'infamie; il n'y a pas d'intérêt au monde, car ce serait un crime

de lèse-humanité, qui puisse exiger qu'une femme, que des enfants,

qu'un innocent leur soient immolés.

Je viens soumettre une dernière fois toute l'horreur tragique de cette

situation à votre haute équité et à celle du Gouvernement. Je viens

demander de la justice pour les miens, la vie de mes enfants, un terme

enfin à ce martyre aussi effroyable de tant d'êtres humains.

Confiant dans votre haute équité, dans celle du Gouvernement, je vous

demande de vouloir bien agréer l'expression de mes sentiments

respectueux.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 163 / 171 题