LUCIE.

En juin 1897 eut lieu une alerte qui eût pu avoir les suites les plus

tragiques. Les consignes disaient qu'à la moindre démonstration de ma

part, où de celle de l'extérieur, pour une tentative d'évasion, je

courrais risque même de la vie. Le surveillant de garde devait, même par

les moyens les plus décisifs, prévenir l'enlèvement ou l'évasion. On

comprend donc combien étaient dangereuses, avec de pareilles consignes,

les alertes causées dans le service du personnel préposé à ma garde.

Ces consignes étaient d'ailleurs odieuses, car je ne pouvais être rendu

responsable d'une tentative venant de l'extérieur, si elle se fût

produite, à laquelle j'eusse été totalement étranger.

Le 6 juin, vers neuf heures du soir, une fusée fut lancée de l'île

Royale. On prétendit qu'une goélette avait été aperçue dans le golfe

formé par l'île Saint-Joseph et l'île du Diable. Le commandant du

pénitencier donna l'ordre de tirer dessus à blanc et de prendre les

postes de combat. Lui-même vint renforcer, avec un personnel

supplémentaire, le détachement de l'île du Diable. J'étais couché et

enfermé dans ma case avec le surveillant de garde, comme d'habitude

chaque nuit; je fus réveillé en sursaut par les coups de canon suivis de

coups de fusil, et je vis le surveillant de garde, les armes prêtes, me

regarder fixement. Je demandai: «Qu'y a-t-il?». Le surveillant de garde

ne me répondit pas. Mais comme je ne me préoccupais pas des incidents

qui se passaient autour de moi, la pensée tendue vers un seul but: mon

honneur, je m'étendis de nouveau sur mon lit. Heureusement peut-être; le

surveillant de garde avait des consignes rigoureuses et l'on peut se

demander s'il n'eût pas tiré sur moi, si, surpris par ces bruits

insolites, je m'étais jeté à bas du lit.

Le 10 août 1807, j'écrivis à ma femme:

Je viens de recevoir à l'instant tes trois lettres du mois de juin,

toutes celles de la famille, et c'est sous l'impression toujours aussi

vive, aussi poignante, qu'évoquent en moi tant de doux souvenirs, tant

d'aussi épouvantables souffrances, que je veux y répondre.

Je te dirai encore une fois, d'abord toute ma profonde affection,

toute mon immense tendresse, toute mon admiration pour ton noble

caractère; je t'ouvrirai aussi toute mon âme et je te dirai ton

devoir, ton droit, ce droit que tu ne dois abandonner que devant la

mort.

Et ce droit, ce devoir imprescriptible, aussi bien pour mon pays que

pour toi, que pour vous tous, c'est de vouloir la lumière pleine et

entière sur cet horrible drame, c'est de vouloir, sans faiblesse comme

sans jactance, mais avec une énergie indomptable, que notre nom, le

nom que portent nos chers enfants, soit lavé de cette horrible

souillure.

Et ce but, tu dois, vous devez l'atteindre en bons et vaillants

Français qui souffrent le martyre, mais qui, ni les uns, ni les

autres, quels qu'aient été les outrages, les amertumes, n'ont jamais

oublié un seul instant leur devoir envers la patrie. Et le jour où la

lumière sera faite, où toute la vérité sera découverte, et il faut

qu'elle le soit, ni le temps, ni la patience, ni la volonté ne doivent

compter devant un but pareil; eh bien, si je ne suis plus là, il

t'appartiendra de laver ma mémoire de ce nouvel outrage, aussi

injuste, que rien n'a jamais justifié. Et, je le répète, quelles

qu'aient été mes souffrances, si atroces qu'aient été les tortures qui

m'ont été infligées, tortures inoubliables et que les passions qui

égarent parfois les hommes peuvent seules excuser, je n'ai jamais

oublié qu'au-dessus des hommes, qu'au-dessus de leurs passions,

qu'au-dessus de leurs égarements, il y a la patrie. C'est alors à elle

qu'il appartiendra d'être mon juge suprême.

Être un honnête homme ne consiste pas seulement à ne pas être capable

de voler cent sous dans la poche de son voisin; être un honnête homme,

dis-je, c'est pouvoir toujours se mirer dans ce miroir qui n'oublie

pas, qui voit tout, qui connaît tout, pouvoir se mirer, en un mot,

dans sa conscience, avec la certitude d'avoir toujours et partout fait

son devoir. Cette certitude, je l'ai.

Donc, chère et bonne Lucie, fais ton devoir courageusement,

impitoyablement, en bonne et vaillante Française qui souffre le

martyre, mais qui veut que le nom qu'elle porte, que portent ses

enfants, soit lavé de cette épouvantable souillure. Il faut que la

lumière soit faite, qu'elle soit éclatante. Le temps ne fait plus rien

à l'affaire.

D'ailleurs, je sais trop bien que les sentiments qui m'animent vous

animent tous, nous sont communs à tous, à ta chère famille comme à la

mienne.

Te parler des enfants, je ne le puis. D'ailleurs je te connais trop

bien pour douter un seul instant de la manière dont tu les élèves. Ne

les quitte jamais, sois toujours avec eux de coeur et d'âme,

écoute-les toujours, quelque importunes que puissent être leurs

questions.

Comme je te l'ai dit souvent, élever ses enfants ne consiste pas

seulement à leur assurer la vie matérielle et même intellectuelle,

mais à leur assurer aussi l'appui qu'ils doivent trouver auprès de

leurs parents, la confiance que ceux-ci doivent leur inspirer, la

certitude qu'ils doivent toujours avoir de savoir où épancher leur

coeur, où trouver l'oubli de leurs peines, de leurs déboires, si

petits, si naïfs qu'ils paraissent parfois.

Et, dans ces dernières lignes, je voudrais encore mettre toute ma

profonde affection pour toi, pour nos chers enfants, pour tes chers

parents, pour vous tous enfin, tous ceux que j'aime du plus profond de

mon coeur, pour tous nos amis dont je devine, dont je connais le

dévouement inaltérable, te dire et te redire encore courage et

courage, que rien ne doit ébranler ta volonté, qu'au-dessus de ma vie

plane le souci suprême, celui de l'honneur de mon nom, du nom que tu

portes, que portent nos enfants, t'embraser du feu ardent qui anime

mon âme, feu ardent qui ne s'éteindra qu'avec ma vie...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 137 / 171 题