Je n'avais pu me rendre compte, par les quelques lettres copiées que
j'avais reçues, des événements qui se passaient vers cette époque en
France; je les rappelle sommairement:
L'article de l'_Éclair_ du 15 septembre 1896, révélant la communication
aux juges seuls, dans la salle des délibérations, d'une pièce secrète;
La courageuse initiative de Bernard Lazare, publiant, en novembre 1896,
sa brochure: _Une erreur judiciaire_.
La publication, par le _Matin_ du 10 novembre 1896, du fac-similé du
bordereau;
L'interpellation Castelin, du 18 novembre, à la Chambre des députés.
Je n'appris ces événements qu'à mon retour, en 1899.
Ni ma femme, ni personne en dehors du ministère de la Guerre, ne
connaissait alors la découverte du véritable traître par le
lieutenant-colonel Picquart, l'héroïque conduite de cet admirable
officier et les criminelles manoeuvres qui l'empêchèrent d'aboutir dans
l'oeuvre de vérité et de justice.
Puis les lettres originales reprennent. En avril, je reçus une seule
lettre de ma femme, celle du 20 février dont je donne un extrait;
j'appris par cette lettre que mes lettres étaient également transmises
en copie:
Paris, 20 février 1897.
J'ai eu la joie de recevoir une bonne et nouvelle lettre de toi, j'en
suis encore tout heureuse, bien qu'il ne m'ait été communiqué qu'une
copie. C'était toujours une grande satisfaction pour moi que de voir
ton écriture, il me semblait que je tenais ainsi une parcelle de toi;
une copie supprime tout le caractère intime de la lettre et vous ôte
l'impression que peut seul donner le travail machinal et tout
personnel qui accompagne la pensée. C'est cette impression qui me
manque lorsque la lettre est copiée par une main indifférente et ce
m'est une des choses les plus pénibles parmi tous les chagrins
secondaires que j'ai eus à subir...