Au mois de mars 1897, on me fit attendre jusqu'au 28 du mois la remise
des lettres du mois de janvier de ma femme. Pour la première fois, ces
lettres m'étaient transmises seulement en copie. Jusqu'à quel point le
texte, écrit par une main banale, représente-t-il le texte original?
C'est ce que je ne saurais dire[4]. Je ressentis vivement ce nouvel
outrage, venant après tant d'autres, et j'en fus blessé jusqu'au plus
profond de mon âme; mais rien ne put amoindrir ma volonté.
[4] Depuis que j'ai écrit ces lignes, j'ai demandé au ministère
des Colonies la remise des lettres de ma femme, aussi bien de celles qui
ne m'étaient jamais parvenues que de celles qui ne m'étaient parvenues
qu'en copie, ainsi que la remise des écrits que j'avais faits durant mon
séjour à l'île du Diable et pour lesquels chaque cahier de papier,
numéroté et paraphé, page par page, m'était enlevé aussitôt son
achèvement, avant de pouvoir recevoir un nouveau cahier.
Tous les papiers écrits par moi à l'île du Diable ont été retrouvés et
m'ont été rendus. Mais des nombreuses lettres de ma femme, non parvenues
ou parvenues en copie, il n'a pu m'en être rendu que quatre, toutes les
autres ayant été détruites sur l'ordre de M. Lebon, alors ministre des
Colonies.
J'écrivis à ma femme:
Iles du Salut, 28 mars 1897.
Après une longue et anxieuse attente, je viens de recevoir la copie de
deux lettres de toi, du mois de janvier. Tu te plains de ce que je ne
t'écris plus longuement. Je t'ai écrit de nombreuses lettres fin
janvier, peut-être te seront-elles parvenues maintenant.
Et puis, les sentiments qui sont dans nos coeurs, qui régissent nos
âmes, nous les connaissons. D'ailleurs, nous avons épuisé tous deux,
nous tous enfin, la coupe de toutes les souffrances.
Tu me demandes encore, ma chère Lucie, de te parler longuement de moi.
Je ne le puis, hélas! Lorsqu'on souffre aussi atrocement, quand on
supporte de telles misères morales, il est impossible de savoir la
veille où l'on sera le lendemain.
Tu me pardonneras aussi si je n'ai pas toujours été stoïque, si
souvent je t'ai fait partager mon extrême douleur, à toi qui souffrais
déjà tant. Mais c'était parfois trop, et j'étais trop seul.
Mais aujourd'hui, comme hier, arrière toutes les plaintes, toutes les
récriminations. La vie n'est rien, il faut que tu triomphes de toutes
tes douleurs, quelles qu'elles puissent être, de toutes tes
souffrances, comme une âme humaine très haute et très pure, qui a un
devoir sacré à remplir.
Sois invinciblement forte et vaillante, les yeux fixés droit devant
toi, vers le but, sans regarder ni à droite, ni à gauche.
Ah! je sais bien que tu n'es aussi qu'un être humain; mais quand la
douleur devient trop grande, si les épreuves que l'avenir te réserve
sont trop fortes, regarde nos chers enfants et dis-toi qu'il faut que
tu vives, qu'il faut que tu sois là, leur soutien, jusqu'au jour où
la patrie reconnaîtra ce que j'ai été, ce que je suis...
Mais ce que je veux te répéter de toutes les forces de mon âme, de
cette voix que tu devras toujours entendre, c'est courage et courage!
Ta patience, ta volonté, les nôtres, ne devront jamais se lasser
jusqu'à ce que la vérité tout entière soit révélée et reconnue.
Ce que je ne saurais assez mettre dans mes lettres, c'est tout ce que
mon coeur contient d'affection pour toi, pour tous. Si j'ai pu
résister jusqu'ici à tant de misères morales, c'est que j'ai puisé
cette force dans ta pensée, dans celle des enfants...