Les journées s'écoulèrent ainsi, tristes et douloureuses, pendant la
première période de ma captivité aux îles du Salut. Je recevais chaque
trimestre quelques livres qui m'étaient adressés par ma femme, mais je
n'avais aucune occupation physique; les nuits surtout, qui sous ce
climat sont presque invariablement de douze heures, étaient atrocement
longues. Dans le courant de juillet 1895, j'avais fait une demande pour
que l'on me permît d'acheter quelques outils de menuiserie; un refus
catégorique me fut opposé par le Directeur du Service pénitentiaire,
sous prétexte que les outils pouvaient constituer des moyens d'évasion.
Je ne me vois pas m'évadant sur un rabot d'une île où j'étais gardé à
vue nuit et jour!
A l'automne de 1896, le régime déjà si sévère auquel j'étais soumis
devint plus rigoureux encore.
Le 4 septembre 1896, l'administration pénitentiaire reçut de M. André
Lebon, ministre des Colonies, l'ordre de me maintenir jusqu'à nouvel
ordre enfermé dans ma case nuit et jour, avec double boucle de nuit,
d'entourer le périmètre du promenoir autour de ma case d'une solide
palissade avec sentinelle intérieure en plus du surveillant de garde
dans ma case. En outre, on suspendit la remise des lettres et des envois
qui m'étaient adressés; la transmission de ma correspondance ne devait
plus être opérée qu'en copie.
Conformément à ces instructions, je fus enfermé nuit et jour dans ma
case, sans même une minute de promenade. Cette réclusion absolue fut
maintenue durant tout le temps que nécessita l'arrivée des bois et la
construction de la palissade, c'est-à-dire environ deux mois et demi. La
chaleur fut cette année-là particulièrement torride; elle était si
grande dans la case que les surveillants de garde firent plainte sur
plainte, déclarant qu'ils sentaient leur crâne éclater; on dut, sur
leurs réclamations, arroser chaque jour l'intérieur du tambour accolé à
ma case, dans lequel ils se tenaient. Quant à moi, je fondais
littéralement.
A dater du 6 septembre, je fus mis à la double boucle de nuit, et ce
supplice, qui dura près de deux mois, consista dans les mesures
suivantes. Deux fers en forme d'U, AA, furent fixés par leur partie
inférieure aux côtés du lit. Dans ces fers s'engageait une barre en fer
B, à laquelle étaient fixées deux boucles CC.
[Illustration: La double boucle.]
A l'extrémité de la barre, d'un côté un plein terminal D, de l'autre
côté un cadenas E, de telle sorte que la barre était fixée aux fers A A
et par suite au lit. Quand les pieds étaient donc engagés dans les deux
boucles, je n'avais plus la possibilité de remuer; j'étais
invariablement fixé au lit. Le supplice était horrible, surtout par ces
nuits torrides. Bientôt les boucles très serrées aux chevilles me
blessèrent.
La case fut entourée d'une palissade de 2m,50 de hauteur, distante de
1m,50 environ de la case. Cette palissade dépassait de beaucoup en
hauteur les petites fenêtres grillées de la case, qui étaient à environ
1 mètre au-dessus du sol, de telle sorte que je n'eus plus ni air ni
lumière dans l'intérieur de la case. En dehors de cette première
palissade complètement jointe, qui était une palissade de défense, fut
construite une deuxième palissade, non moins jointe, d'égale hauteur, et
qui, comme la première, me cachait toute vue du dehors. Dans l'intérieur
de cette dernière palissade, qui constituait ainsi un petit promenoir,
je reçus, après environ trois mois de réclusion absolue, l'autorisation
de circuler dans le jour, sous un soleil ardent, sans trace d'ombre, et
toujours accompagné par le surveillant de garde.
[Illustration: Plan de la première case après la construction des
palissades.]
Jusqu'au 4 septembre 1896, je n'avais occupé ma case que la nuit et aux
heures trop chaudes de la journée. En dehors des heures que je
consacrais à de petites promenades dans les 200 mètres de l'île qui
m'avaient été réservés, je m'asseyais souvent à l'ombre de la case, face
à la mer, et si mes pensées étaient tristes et obsédantes, si souvent
je grelottais la fièvre, j'avais du moins cette consolation, dans mon
extrême douleur, de voir la mer, de laisser errer ma vue sur les flots,
de sentir souvent mon âme se soulever, les jours de tempête, avec les
ondes furieuses. A partir du 4 septembre 1896, plus rien; la vue de la
mer, du dehors, m'est interdite, j'étouffe dans ma case où je n'ai plus
ni air ni lumière. Uniquement le promenoir entre deux palissades, dans
la journée, en plein soleil, sans apparence d'ombre.
Dans le courant du mois de juin 1896, j'avais eu de violents accès de
fièvre, suivis de congestion cérébrale. Dans une de ces nuits tragiques
de douleur et de fièvre, je voulus me lever; je tombai comme une masse
sur le sol de la case et y restai évanoui. Le surveillant de garde dut
me relever inanimé et couvert de sang. Les jours qui suivirent,
l'estomac se refusa à toute nourriture. Je dépéris beaucoup et ma santé
fut fortement ébranlée. J'étais encore extrêmement faible quand furent
prises les mesures arbitraires et inhumaines du mois de septembre 1896;
aussi fût-ce une nouvelle chute. C'est dans ces conditions que je crus
ne pas pouvoir aller plus loin; quelles que soient la volonté et
l'énergie d'un homme, les forces humaines ont une limite et celle-ci
était dépassée. Aussi arrêtai-je mon journal avec mission de le
remettre à ma femme. D'ailleurs, peu de jours après, tous mes papiers
furent saisis; je n'eus plus en ma possession qu'une quantité limitée de
papier, papier numéroté et paraphé comme depuis le premier jour, mais
que je dus remettre aussitôt qu'il était écrit, avant de pouvoir en
recevoir d'autre.
Mais dans une de ces longues nuits de torture, où cloué sur mon lit, le
sommeil fuyant mes paupières, je cherchais l'étoile directrice, le guide
des instants de suprême résolution, je la vis tout à coup lumineuse
luire devant moi et me dicter mon devoir: «Aujourd'hui moins que jamais,
tu n'as le droit de déserter ton poste, moins que jamais tu n'as le
droit d'abréger, fût-ce d'un seul jour, ta vie triste et misérable.
Quels que soient les supplices qu'on t'inflige, il faut que tu marches,
jusqu'à ce qu'on te jette dans la tombe, il faut que tu restes debout
devant tes bourreaux, tant que tu auras ombre de forces, épave vivante à
maintenir sous leurs yeux, par l'intangible souveraineté de l'âme.»
Dès lors, je pris la résolution de lutter plus énergiquement que jamais.
Dans la période qui s'écoula ensuite, depuis le mois de septembre 1896
jusqu'en août 1897, la surveillance directe devint chaque jour plus
rigoureuse.
Le nombre des surveillants avait été au début, outre le surveillant
chef, de 5 surveillants; il fut porté à 6, puis à 10 surveillants, dans
le courant de l'année 1897. Il fut encore augmenté plus tard. Jusqu'en
1896, je reçus des livres chaque trimestre, envoyés par ma femme. A
dater du mois de septembre 1896, ces envois furent supprimés. On me
prévint, il est vrai, que j'étais autorisé à faire, chaque trimestre,
une demande de vingt livres qui seraient achetés à mes frais; je fis une
première demande qui ne me parvint que plusieurs mois après, une seconde
qui mit encore un plus grand nombre de mois pour me parvenir, enfin une
troisième à laquelle il ne fut jamais répondu. Dès lors je dus vivre sur
le fonds qui s'était créé avec les premiers envois reçus.
Ce fonds comprenait, outre un certain nombre de Revues littéraires et
scientifiques, quelques livres de lecture courante, les _Etudes sur la
littérature contemporaine_ de Schérer, l'_Histoire de la littérature_ de
Lanson, quelques oeuvres de Balzac, les _Mémoires_ de Barras, la petite
_Critique_ de Janin, une Histoire de la peinture, l'_Histoire des
Francs_, les _Récits des temps mérovingiens_ d'Augustin Thierry, les
tomes VII et VIII de l'_Histoire générale du IVe siècle jusqu'à nos
jours_ de Lavisse et Rambaud, les _Essais_ de Montaigne, et surtout les
oeuvres complètes de Shakespeare. Je n'ai jamais aussi bien compris le
grand écrivain que durant cette époque si tragique; je le lus et le
relus; Hamlet et le roi Lear m'apparurent avec toute leur puissance
dramatique.
Je refis aussi des sciences, et ne possédant pas les livres nécessaires,
je dus reconstituer les éléments du calcul intégral et différentiel.
J'obligeais ainsi, par moments--trop courts, hélas!--mon cerveau à
s'absorber dans un ordre d'idées tout différent de celui qui l'occupait
habituellement.
Mes livres, au bout de peu de temps, furent en assez piteux état; les
bêtes y établissaient domicile, les rongeaient et y déposaient leurs
oeufs.
Les animaux pullulaient dans ma case; les moustiques, au moment de la
saison des pluies, les fourmis, en toute saison, en nombre si
considérable que j'avais dû isoler ma table, en en plaçant les pieds
dans de vieilles boîtes de conserves, remplies de pétrole.
L'eau avait été insuffisante, car les fourmis formaient chaîne à la
surface, et dès que la chaîne était complète, les fourmis traversaient
comme sur un pont.
La bête la plus malfaisante était l'araignée crabe; sa morsure est
venimeuse. L'araignée crabe est un animal dont le corps a l'aspect de
celui du crabe, les pattes la longueur de celle de l'araignée.
L'ensemble est de la grosseur d'une main d'homme. J'en tuai de
nombreuses dans ma case, où elles pénétraient par l'intervalle entre la
toiture et les murs.
En résumé, après les coups de massue du mois de septembre 1896, j'eus un
moment de détresse, puis un relèvement d'énergie morale, l'âme se
dressant plus pure et plus hautaine dans ses revendications.
En octobre, j'écrivis à ma femme:
Iles du Salut, 3 octobre 1896.
Je n'ai pas encore reçu le courrier du mois d'août. Je veux cependant
t'écrire quelques mots et t'envoyer l'écho de mon immense affection.
Je t'ai écrit le mois dernier et t'ai ouvert mon coeur, dit toutes
mes pensées. Je ne saurais rien y ajouter. J'espère qu'on t'apportera
ce concours que tu as le devoir de demander, et je ne puis souhaiter
qu'une chose: c'est d'apprendre bientôt que la lumière est faite sur
celle horrible affaire. Ce que je veux te dire encore, c'est qu'il ne
faut pas que l'horrible acuité de nos souffrances dénature nos coeurs.
Il faut que notre nom, que nous-mêmes sortions de cette horrible
aventure tels que nous étions quand on nous y a fait entrer.
Mais, devant de telles souffrances, il faut que les courages
grandissent, non pour récriminer ni pour se plaindre, mais pour
demander, vouloir enfin la lumière sur cet horrible drame, démasquer
celui ou ceux dont nous sommes les victimes.
Si je t'écris souvent et si longuement, c'est qu'il y a une chose que
je voudrais pouvoir exprimer mieux que je ne le fais, c'est que forts
de nos consciences il faut que nous nous élevions au-dessus de tout,
sans gémir, sans nous plaindre, en gens de coeur qui souffrent le
martyre, qui peuvent y succomber, en faisant simplement notre devoir,
et ce devoir, si, pour moi, il est de tenir debout, tant que je
pourrai, il est pour toi, pour vous tous, de vouloir la lumière sur ce
lugubre drame, en faisant appel à tous les concours, car vraiment je
doute que des êtres humains aient jamais souffert plus que nous.
Iles du Salut, 5 octobre 1896.
Je viens de recevoir à l'instant ta chère et bonne lettre du mois
d'août, ainsi que toutes celles de la famille, et c'est sous
l'impression profonde non seulement des souffrances que nous endurons
tous, mais de la douleur que je t'ai causée par ma lettre du 6
juillet, que je t'écris.
Ah! chère Lucie, comme l'être humain est faible, comme il est parfois
lâche et égoïste. Ainsi que je te l'ai dit, je crois, j'étais à ce
moment en proie aux fièvres qui me brûlaient corps et cerveau, moi
dont l'esprit est si frappé, dont les tortures sont si grandes. Et
alors, dans cette détresse profonde de tout l'être, où l'on aurait
besoin d'une main amie, d'une figure sympathique, halluciné par la
fièvre, par la douleur, ne recevant pas ton courrier, il a fallu que
je te jette mes cris de douleur que je ne pouvais exhaler ailleurs.
Je me ressaisis, d'ailleurs, je suis redevenu ce que j'étais, ce que
je resterai jusqu'au dernier souffle.
Comme je te l'ai dit dans ma lettre d'avant-hier, il faut que, forts
de nos consciences, nous nous élevions au-dessus de tout, mais avec
cette volonté ferme, inflexible de faire éclater mon innocence aux
yeux de la France entière.
Il faut que notre nom sorte de cette horrible aventure tel qu'il était
quand on l'y a fait entrer; il faut que nos enfants entrent dans la
vie la tête haute et fière.
Quant aux conseils que je puis te donner, que je t'ai développés dans
mes lettres précédentes, tu dois bien comprendre que les seuls
conseils que je puisse te donner sont ceux que me suggère mon coeur.
Tu es, vous êtes tous mieux placés, mieux conseillés, pour savoir ce
que vous avez à faire.
Je souhaite avec toi que cette situation atroce ne tarde pas trop à
s'éclaircir, que nos souffrances à tous aient bientôt un terme. Quoi
qu'il en soit, il faut avoir cette foi qui fait diminuer toutes les
souffrances, surmonter toutes les douleurs, pour arriver à rendre à
nos enfants un nom sans tache, un nom respecté.