Le canot est arrivé et n'a toujours pas apporté mes lettres. Il est donc
évident qu'elles sont restées à Cayenne, où elles sont depuis le 28 du
mois dernier.
Vendredi 4 septembre 1896.
J'ai reçu hier au soir le courrier qui était arrivé et il n'y avait
qu'une seule des lettres que ma chère Lucie m'a écrites. Comme on sent
chez tous une souffrance horrible, un désespoir farouche, de ne pas
encore pouvoir m'annoncer la découverte du coupable, le terme de nos
tortures à tous.
L'eau me perlait du front à la lecture des lettres des membres de ma
famille, les jambes tremblaient sous moi.
Est-il possible que des êtres humains puissent souffrir ainsi et d'une
manière aussi imméritée?
Devant une situation aussi atroce, les mots n'ont plus aucune valeur; on
ne souffre même plus, tant on est hébété.
Oh! ma pauvre Lucie, oh! mes chers et bons enfants.
Ah! que le poids de toutes ces tortures sans nom retombe sur ceux qui
ont poursuivi ainsi un innocent, toute sa famille, le jour où la lumière
sera faite, où le coupable sera démasqué.
Samedi 5 septembre 1896.
Je viens d'écrire trois longues lettres, successivement, à ma chère
Lucie, pour lui dire de ne pas se laisser abattre, mais d'agir, de faire
appel à tous les concours, car une situation pareille, supportée depuis
si longtemps, devient trop écrasante, trop atroce. Il s'agit de
l'honneur de notre nom, de la vie de nos enfants; devant ce but, tout
doit se taire, tout ce qui gronde dans nos coeurs, tout ce qui
bouleverse nos esprits, tout ce qui fait monter l'amertume du coeur aux
lèvres.
Je ne parle même plus de mes journées, de mes nuits; tout se ressemble
dans son atrocité.
Dimanche 6 septembre 1896.
Je viens d'être prévenu que je ne pourrai plus me promener dans la
partie de l'île qui m'était réservée, je ne pourrai plus marcher
qu'autour de ma case.
Combien de temps résisterai-je encore? Je n'en sais rien! Je souhaite
que cet horrible supplice finisse bientôt, sinon je lègue mes enfants à
la France, à la patrie, que j'ai toujours servie avec dévouement, avec
loyauté, en suppliant de toute mon âme, de toutes mes forces, ceux qui
sont à la tête des affaires de notre pays de faire la lumière la plus
complète sur cet effroyable drame. Et ce jour-là, à eux de comprendre ce
que des êtres humains ont souffert d'atroces tortures imméritées et de
reporter sur mes pauvres enfants toute la pitié que mérite une pareille
infortune.
Même jour, 2 heures soir.
Que ma tête me fait souffrir, comme la mort me serait douce.
Oh! ma chère Lucie, mes pauvres enfants, tous les chers miens.
Qu'ai-je donc fait sur terre pour être appelé à souffrir ainsi?
Lundi 7 septembre 1896.
J'ai été mis aux fers hier au soir!
Pourquoi, je l'ignore?
Depuis que je suis ici, j'ai toujours suivi strictement le chemin qui
m'était tracé, observé intégralement les consignes qui m'étaient
données.
Comment ne suis-je pas devenu fou dans la longueur de cette nuit atroce?
Quelle force nous donnent la conscience, le sentiment du devoir à
remplir vis-à-vis de ses enfants!
Innocent, mon devoir est d'aller jusqu'au bout de mes forces, tant que
l'on ne m'aura pas tué; je remplirai simplement mon devoir.
Quant à ceux qui se sont constitués ainsi mes bourreaux, ah! je leur
laisse leur conscience pour juge quand la lumière sera faite, la vérité
découverte, car, tôt ou tard, tout se découvre dans la vie.
Même jour.
Tout ce que je souffre est horrible, mais je n'ai même plus de colère
contre ceux qui font ainsi supplicier un innocent, une grande pitié
seulement.
Mardi 8 septembre 1896.
Ces nuits aux fers! Je ne parle même pas du supplice physique, mais quel
supplice moral! Et sans aucune explication, sans savoir pourquoi, sans
savoir pour quelle cause! Dans quel horrible et atroce cauchemar vis-je
depuis tantôt deux ans?
Enfin, mon devoir est d'aller jusqu'à la limite de mes forces; j'irai,
tout simplement.
Quelle agonie morale, pour un innocent, pire que toutes les agonies
physiques!
Et dans cette détresse profonde de tout mon être, je vous envoie encore
toute l'expression de mon affection, de mon amour, ma chère Lucie, mes
chers et adorés enfants.
Même jour, 2 heures soir.
Mon cerveau est tellement frappé, tellement bouleversé par tout ce qui
m'arrive depuis bientôt deux ans, que je n'en peux plus, que tout
défaille en moi.
C'est vraiment trop pour des épaules humaines.
Que ne suis-je dans la tombe. Oh! le repos éternel!
Encore une fois, quand la lumière sera faite, oh! je lègue mes enfants à
la France, à ma chère patrie.
Mon cher petit Pierre, ma chère petite Jeanne, ma chère Lucie, vous tous
que j'aime du plus profond de mon coeur, de toute l'ardeur de mon âme,
croyez bien, si ces lignes vous parviennent, que j'aurai fait tout ce
qui est humainement possible pour résister.
Mercredi 9 septembre 1896.
Le commandant des îles est venu hier soir[3]. Il m'a dit que la mesure
qui était prise à mon égard n'était pas une punition, mais «une mesure
de sûreté», car l'administration n'avait aucune plainte à élever contre
moi.
La mise aux fers, une mesure de sûreté! Quand je suis déjà gardé nuit et
jour comme une bête fauve par un surveillant armé d'un revolver et d'un
fusil! Non, il faut dire les choses comme elles sont. C'est une mesure
de haine, de torture, ordonnée de Paris par ceux qui ne pouvant frapper
une famille, frappent un innocent, parce que ni lui, ni sa famille, ne
veulent, ne doivent s'incliner devant la plus épouvantable des erreurs
judiciaires qui ait jamais été commise.
Qui est-ce qui s'est constitué ainsi mon bourreau, le bourreau des
miens, je ne saurais le dire.
On sent bien que l'administration locale (sauf le surveillant-chef,
spécialement envoyé de Paris) a elle-même l'horreur de mesures aussi
arbitraires, aussi inhumaines, mais qu'elle est obligée de m'appliquer,
n'ayant pas à discuter avec des consignes qui lui sont imposées.
Non, la responsabilité monte plus haut, à l'auteur, ou aux auteurs de
ces consignes inhumaines.
Enfin, quels que soient les supplices, les tortures physiques et morales
qu'on m'inflige, mon devoir, celui des miens, reste toujours le même: il
est de demander, de vouloir la lumière la plus éclatante sur cet
effroyable drame, en innocents qui n'ont rien à craindre, qui ne
craignent rien, puisque la seule chose qu'ils demandent, c'est la
vérité.
Quand je pense à tout cela, je n'ai même plus de colère; une immense
pitié seulement pour ceux qui torturent ainsi tant d'êtres humains.
Quels remords ils se préparent quand la lumière sera faite, car
l'histoire, elle, ne connaît pas de secrets.
Tout est si triste en moi, mon coeur tellement labouré, mon cerveau
tellement broyé, que c'est avec peine que je puis encore rassembler mes
idées; c'est vraiment trop souffrir, et toujours devant moi cette énigme
épouvantable.
[3] Ce commandant, qui avait toujours gardé une attitude correcte, et
dont je n'ai jamais connu le nom, fut remplacé peu de temps après par
Deniel.
Jeudi 10 septembre 1896.
Je suis tellement las, tellement brisé de corps et d'âme, que j'arrête
aujourd'hui ce Journal, ne pouvant prévoir jusqu'où iront mes forces,
quel jour mon cerveau éclatera sous le poids de tant de tortures.
Je le termine en adressant à Monsieur le Président de la République
cette supplique suprême, au cas où je succomberais avant d'avoir vu la
fin de cet horrible drame:
«Monsieur le Président de la République,
«Je me permets de vous demander que ce journal, écrit au jour le jour,
soit remis à ma femme.
«On y trouvera peut-être, Monsieur le Président, des cris de colère,
d'épouvante contre la condamnation la plus effroyable qui ait jamais
frappé un être humain, et un être humain qui n'a jamais forfait à
l'honneur. Je ne me sens plus le courage de le relire, de refaire cet
horrible voyage.
«Je ne récrimine aujourd'hui contre personne; chacun a cru agir dans
la plénitude de ses droits, de sa conscience.
«Je déclare simplement encore que je suis innocent de ce crime
abominable, et je ne demande toujours qu'une chose, toujours la même,
la recherche du véritable coupable, l'auteur de cet abominable
forfait.
«Et le jour où la lumière sera faite, je, demande qu'on reporte sur ma
chère femme, sur mes chers enfants, toute la pitié que pourra inspirer
une si grande infortune.»