30 août 1896.

Voici de nouveau cette période si énervante où j'attends mon courrier,

où je me demande quel jour il me parviendra, et quelles nouvelles il

m'apportera?

Quel pénible mois d'août ma pauvre Lucie a dû avoir! D'abord, la lettre

que je lui ai écrite au commencement de juillet, au milieu des fièvres

qui me tenaient depuis une dizaine de jours, et ne recevant pas mon

courrier. C'était tout à la fois, venant ajouter à mes tortures. Je n'ai

pas su me contenir, me dominer et lui ai encore jeté mes cris de

détresse et de douleur, comme si elle ne souffrait pas déjà assez, comme

si son impatience de voir arriver la fin de cet horrible drame n'était

pas aussi grande que la mienne. Ma pauvre et chère Lucie! Puis le jour

de sa fête a dû passer bien tristement. Je croyais qu'il ne m'était plus

possible de souffrir davantage que je souffre; ce jour-là cependant a

été encore plus atroce que les autres. Si je ne m'étais pas retenu avec

une volonté farouche, comprimant mon coeur, tout mon être, j'aurais

hurlé de douleur, tant ma souffrance était âpre, vive, violente.

A travers l'espace, ma chère Lucie, je t'envoie en ce moment

l'expression de ma profonde affection, de toute ma tendresse, et ce cri

toujours le même, ardent, invariable: Courage et courage!

Devant le but à atteindre, toute la vérité, tout l'honneur de notre nom,

souffrances, tortures sans nom, tout doit disparaître, tout doit

s'effacer.

1er septembre 1896.

Journée atrocement longue, dans l'attente, comme chaque mois, de mon

courrier, à me demander aussi ce qu'il m'apportera?

Je suis comme cristallisé dans ma douleur; je suis obligé de concentrer

toutes mes forces pour ne plus penser, pour ne plus voir.

Quelle douleur, quel supplice, pour toute une famille dont la vie tout

entière est une vie d'honneur, de droiture, de loyauté.

Mercredi 2 septembre 1896, 10 heures matin.

Les nerfs m'ont fait horriblement souffrir toute la nuit; j'aurais voulu

les calmer ce matin en marchant un peu. Mais il tombe une pluie

torrentielle, extraordinaire à cette période de l'année, car nous sommes

dans la saison sèche.

Et de nouveau plus rien à lire.

Aucun de tous les envois de livres, faits par ma chère Lucie depuis le

mois de mars, ne m'est encore parvenu. Rien enfin pour tuer l'atroce

longueur des heures. J'avais demandé, il y a longtemps, n'importe quel

travail manuel pour m'occuper un peu; il ne m'a pas été répondu!

Je scrute l'horizon, à travers le grillage de la lucarne, pour voir si

je n'apercevrai pas quelque fumée, l'annonce de l'arrivée du courrier

venant de Cayenne.

Même jour, midi.

J'aperçois à l'horizon du côté de Cayenne un panache de fumée. Ce doit

être le courrier.

Même jour, 7 heures soir.

Le courrier est arrivé en rade à une heure du soir; je n'ai toujours pas

de lettres, je pense qu'il ne me les a pas apportées. Quel infernal

supplice!

Mais au-dessus de tout, plane immuablement le souci de notre honneur; le

but est là, invariable, quelles que soient toutes nos souffrances.

Jeudi 3 septembre, 6 heures matin.

Nuit horrible de fièvre et de délire.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 122 / 171 题