LUCIE.

Quand je vis la situation qui m'était faite aux îles du Salut, je ne me

fis aucune illusion sur la suite qui serait donnée aux demandes faites

par ma femme pour venir me rejoindre. Je compris qu'elles seraient

constamment repoussées.

_Suite de mon journal._

Samedi 3 août 1895.

Je n'ai pas fermé l'oeil de la nuit. Ces émotions me brisent.

Voir tant de douleurs accumulées si injustement autour de soi, et ne

rien pouvoir faire pour les dissiper!

Samedi 4 août 1895.

Je viens de passer deux heures, de 5h. 1/2 à 7h. 1/2, à laver mes

torchons, mes pantalons de drap, ma vaisselle. Ces efforts me brisent,

mais me font du bien quand même. Ah! je lutte tant que je peux contre le

climat, contre mes tortures, car je voudrais avant de succomber savoir

que mon honneur m'est rendu.

Mais que ces journées et ces nuits sont longues!

Je n'ai pas reçu de revue depuis deux mois, je n'ai rien à lire.

Je n'ouvre jamais la bouche, plus silencieux qu'un trappiste.

J'avais fait demander à Cayenne une boîte d'instruments de menuiserie

afin de pouvoir m'occuper un peu physiquement. Ils m'ont été refusés.

Pourquoi? Encore une énigme que je ne veux pas chercher à résoudre. Je

me trouve depuis neuf mois devant tant d'énigmes qui déroutent ma

raison, que je préfère éteindre mon cerveau et vivre en inconscient.

Lundi 5 août 1895.

La chaleur devient terrible et je me sens si brisé, si las de cet

effroyable martyre que je supporte depuis neuf mois.

Samedi 10 août 1895.

Je ne sais jusqu'où j'irai, tant mon coeur, mon cerveau me font

souffrir, tant ce drame affreux déroute ma raison, tant toutes mes

croyances en la justice humaine, en l'honnêteté, au bien, ont sombré

devant des faits aussi horribles.

Si donc je succombe et que ces lignes te parviennent, ma chère Lucie,

crois bien que j'aurai fait tout ce qui est humainement possible pour

résister à un aussi long et aussi pénible martyre.

Sois alors courageuse et forte, que tes enfants deviennent ta

consolation, qu'ils t'inspirent ton devoir.

Quand on a la conscience pour soi, d'avoir toujours et partout fait son

devoir, on peut se présenter partout la tête haute, on doit revendiquer

son bien, notre honneur.

Lundi 2 septembre 1895.

Il y a bien longtemps que je n'ai rien ajouté à mon journal.

A quoi bon? Je lutte pour vivre, si horrible que soit ma situation, si

broyé que soit mon coeur, car je voudrais voir, entre ma femme et mes

enfants, au milieu des miens, le jour où l'honneur nous sera rendu.

Mais souhaitons que cela ait un terme, mon coeur est bien malade. Hier

j'ai eu une syncope, mon coeur a tout d'un coup cessé de battre. Je me

sentais partir, sans souffrance. Qu'était-ce au juste, je n'ai pu m'en

rendre compte moi-même.

J'attends mon courrier.

Vendredi 6 septembre 1895.

Je n'ai toujours pas de lettres! Il n'existe pas de mots pour exprimer

un martyre pareil! Heureux les morts!

Et être obligé de vivre jusqu'à mon dernier souffle, tant que mon coeur

battra!

Samedi 7 septembre 1895.

Je viens de recevoir les lettres. Le coupable n'est pas encore

découvert.

*

* *

(Quelques extraits des lettres de ma femme reçues à cette date.)

Paris, 8 juillet 1895.

Tes lettres de mai et du 3 juin me sont parvenues. Elles m'ont fait un

bien immense. Il me semblait que je t'entendais parler, que ta voix

chérie résonnait à mes oreilles; il me parvenait enfin quelque chose

de toi, tes pensées si nobles et si belles venaient se refléter dans

mon esprit. Te dire que je n'ai pas pleuré en recevant ces lignes si

impatiemment attendues serait mentir; mais j'ai vu avec un bonheur

immense que tu t'étais ressaisi. Tu es si vaillant que tu nous

soutiens tous. Ton exemple nous fortifie dans la tâche que nous nous

sommes tracée...

J'ai été touchée jusqu'au fond de l'âme de la lettre que tu as écrite

à notre Pierre; lui était enchanté et sa petite physionomie d'enfant

s'éclaire quand je lui relis tes lignes, il les sait par coeur. Quand

il parle de toi, il y met toute son ardeur.

Paris, 10 juillet 1895.

Je viens encore te dire courage et patience; avec une grande volonté,

beaucoup d'énergie, nous surmonterons toutes les difficultés, nous

arriverons à nous rendre maîtres de cet effroyable mystère qui nous a

si profondément atteints. C'est mon but, mon unique désir, mon idée

fixe, celle de Mathieu, de tous, que de te donner le suprême bonheur

de voir ton innocence éclater au grand jour. Je veux arriver à

démasquer les coupables d'une infamie pareille, d'une monstruosité

sans exemple. Si nous n'étions pas nous-mêmes les victimes d'un si

horrible crime, je n'admettrais pas qu'il pût exister des hommes assez

bas, assez lâches, assez pervers, pour arracher l'honneur d'une

famille qui était fière de son nom intact, pour laisser condamner un

officier irréprochable, sans que leurs consciences au moment décisif

ne leur arrachent un cri d'aveu.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 62 / 171 题