ALFRED.

De ma femme:

Paris, 24 janvier 1895.

Enfin, j'ai reçu une lettre de toi! Ce matin seulement, elle m'est

parvenue, j'étais dans une inquiétude folle. Que de larmes j'ai

versées sur cette pauvre petite lettre, sur cette pauvre partie si

petite de toi-même qui m'arrive après tant de jours d'inquiétude. Et

encore les nouvelles que je reçois sont du 19, lendemain du jour de

ton arrivée, et je les reçois seulement le 24, c'est-à-dire cinq jours

après. Faut-il qu'on ait peu de pitié pour maltraiter, pour torturer

ainsi deux pauvres êtres qui s'adorent et qui n'ont dans le coeur que

des sentiments droits et honnêtes, qui n'ont qu'un but, qu'un rêve:

trouver le coupable et réhabiliter leur nom, celui de leurs enfants

qui a été injustement avili...

Paris, 27 janvier 1895.

J'ai reçu ce matin ta bonne et chère lettre; elle m'a procuré un

instant de joie. Pardonne-moi mes premières lettres si navrées; j'ai

eu un moment de découragement, c'est vrai. J'étais sans nouvelles de

toi et malade d'inquiétude.

Cette période est passée, la volonté a repris le dessus; je suis de

nouveau forte pour la lutte. Il faut que nous vivions tous deux, il

faut que nous arrivions à ta réhabilitation, il faut que la lumière

soit éclatante. Nous n'aurons le droit de mourir que lorsque notre

tâche sera accomplie, lorsque notre nom sera lavé de cette souillure.

Mais alors des jours heureux reviendront; je t'aimerai tant, tes

enfants reconnaissants te témoigneront une telle affection que toutes

tes souffrances, si épouvantables qu'elles aient été, s'effaceront...

Je sais que toutes ces paroles ne t'enlèvent pas les atroces

souffrances actuelles; mais tu as une âme d'élite, une volonté de fer,

une conscience absolument pure, et, avec des armes pareilles, il faut

que tu résistes, il faut que nous résistions tous deux.

Pierre s'est amusé ce matin à regarder toutes les photographies que

j'ai de toi: à cheval, en voyage, à Bourges. Il était heureux de les

montrer à sa petite soeur et de détailler toutes les remarques qui lui

passaient par la tête. Jeanne l'écoutait avec respect...

Paris, 31 janvier 1895.

Pas de nouvelles ce matin, comme je l'espérais. Mon Dieu, quelle vie

au jour le jour, dans l'attente d'un meilleur lendemain.

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 46 / 171 题