24 janvier 1895.

D'après ta lettre datée de mardi, tu n'as encore reçu aucune lettre de

moi. Comme tu dois souffrir, ma pauvre chérie! Quel horrible martyre

pour tous deux!...

Ile de Ré, 25 janvier 1895.

Ta lettre d'hier m'a navré, la douleur y perçait à chaque mot...

Je ne sais ni sur qui, ni sur quoi fixer mes idées. Quand je regarde

le passé, la colère me monte au cerveau, tant il me semble impossible

que tout me soit ainsi ravi; quand je regarde le présent, ma situation

est si misérable que je pense à la mort comme à l'oubli de tout; il

n'y a que lorsque je regarde l'avenir, que j'ai un moment de

soulagement...

Tout à l'heure, j'ai regardé, pendant quelques instants, les portraits

de nos chers enfants; mais je n'ai pu supporter leur vue longtemps,

tant les sanglots m'étreignaient la gorge. Oui, ma chérie, il faut que

je vive; il faut que je supporte mon martyre jusqu'au bout pour le nom

que portent ces chers petits. Il faut qu'ils apprennent un jour que ce

nom est digne d'être honoré, d'être respecté; il faut qu'ils sachent

que si je mets l'honneur de beaucoup de personnes au-dessous du mien,

je n'en mets aucun au-dessus...

Je n'aurai plus dorénavant le droit de t'écrire que deux fois par

semaine...

Ile de Ré, 28 janvier 1895.

Voilà un des jours heureux de ma triste existence, puisque je puis

venir passer une demi-heure avec toi, à causer et à t'entretenir...

Chaque fois qu'on m'apporte une lettre de toi, un rayon de joie

pénètre dans mon coeur profondément ulcéré.

Regarder en arrière, je ne le puis. Les larmes me saisissent quand je

pense à notre bonheur passé. Je ne puis que regarder en avant, avec le

suprême espoir que bientôt luira le grand jour de la lumière et de la

vérité.

Ile de Ré, 31 janvier 1895.

Enfin, voici de nouveau le jour heureux où je puis t'écrire. Je les

compte, hélas, les jours heureux! En effet, je n'ai plus reçu de

lettres de toi depuis celle qui m'a été remise dimanche dernier.

Quelle souffrance épouvantable! Jusqu'à présent, j'avais chaque jour

un moment de bonheur en recevant ta lettre. C'était un écho de vous

tous, un écho de toutes vos sympathies qui réchauffait mon pauvre

coeur glacé. Je relisais ta lettre quatre ou cinq fois, je

m'imprégnais de chaque mot, peu à peu les mots écrits se

transformaient en paroles dites, il me semblait bientôt t'entendre me

parler tout près de moi. Oh! musique délicieuse qui allait à mon âme!

Puis, depuis quatre jours, plus rien, la morne tristesse,

l'épouvantable solitude...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 45 / 171 题