ALFRED

De ma femme:

Paris, 20 janvier 1895.

Je suis dans des transes épouvantables, dans une inquiétude terrible

de ne pas avoir encore de nouvelles de toi. Je souffre horriblement,

il me semble qu'à mesure qu'on te torture, on m'arrache des lambeaux

de moi-même, c'est atroce!...

Que je voudrais donc être déjà près de toi, te soutenir par ma chaude

affection, te dire quelques douces paroles qui réchaufferaient un peu

ton pauvre coeur...

Paris, 21 janvier 1895.

... Fort heureusement, je n'avais pas lu les journaux hier matin et on

s'était efforcé de me cacher l'ignoble scène de La Rochelle, sinon je

serais devenue folle d'inquiétude... Quels épouvantables moments tu as

dû passer!... mais cette attitude de la foule ne m'étonne pas; elle

est le résultat de la lecture de ces vilaines feuilles qui ne vivent

que de diffamations et d'ordures et qui ont écrit force mensonges...

mais rassure-toi, parmi les gens qui raisonnent, il s'est fait un

grand changement.

Paris, 22 janvier 1895.

Toujours pas de lettre de toi, depuis jeudi je suis sans nouvelles. Si

je n'avais été rassurée sur ta santé, je serais morte d'inquiétude...

Je pense à toi sans cesse, pas une seconde ne s'écoule sans que je

souffre avec toi, et ma souffrance est d'autant plus terrible que je

suis loin, sans nouvelles, et qu'à cet horrible tourment de toute

heure se joint l'inquiétude. Je ne puis attendre le moment d'avoir

l'autorisation de te rejoindre, de te tenir dans mes bras. Que de

choses j'ai à te dire, d'abord des nouvelles de nous tous, de nos

pauvres enfants, de toute la famille, puis les efforts surhumains que

nous faisons pour trouver dans notre pauvre intelligence la clef de

l'énigme...

Paris, 23 janvier 1895.

Je viens de télégraphier à Monsieur le Directeur du Dépôt pour lui

demander de tes nouvelles, je ne me possède plus d'inquiétude. Je n'ai

reçu aucune lettre de toi depuis ton départ de Paris, je ne m'explique

pas du tout ce qui arrive et me tourmente horriblement. Je me doute

bien que tu m'as écrit tous les jours, mais alors quelle est la raison

de ce retard? Je suis incapable de me répondre. Pourvu que tu aies

reçu mes lettres, que tu ne sois pas inquiet. C'est atroce d'être

aussi loin l'un de l'autre et d'être privé de nouvelles. Je voudrais

te savoir fort et courageux, n'avoir aucun doute sur ta santé, te

savoir à un régime moins rigoureux...

Cinq années de ma vie, 1894-1899 · 第 43 / 171 题