Je quittai la prison de la Santé le 17 janvier 1895. J'avais préparé
comme d'habitude ma cellule, rabattu ma couchette, et je m'étais couché
à l'heure réglementaire, sans qu'aucun indice pût me faire soupçonner
mon départ. J'avais même été prévenu dans la journée que ma femme avait
reçu l'autorisation de me voir le surlendemain, n'ayant pas pu venir
depuis près d'une semaine.
Entre dix heures et onze heures du soir, je fus brusquement réveillé; on
me dit de me préparer aussitôt pour le départ. Je n'eus que le temps de
m'habiller à la hâte. Le délégué du ministère de l'intérieur chargé,
avec trois gardiens, du transbordement, fut d'une brutalité révoltante;
à peine vêtu, il me fit mettre les menottes et ne me donna même pas le
temps de prendre mon lorgnon. Il faisait un froid terrible. Je fus
conduit à la gare d'Orléans dans une voiture cellulaire, puis dirigé,
par l'entrée de la petite vitesse, sur le quai de départ, où se trouvait
un wagon spécial pour le transport des prisonniers destinés au bagne. Ce
wagon comprend un certain nombre de cellules qui ont juste la dimension
d'un homme assis; chacune est close par une porte qui empêche d'étendre
les jambes. Je fus enfermé dans l'une d'elles, les menottes aux poings
et les fers aux pieds. La nuit fut horriblement longue, tous mes membres
étaient engourdis. Dans la matinée du lendemain, je pus obtenir, après
de nombreuses demandes, un peu de café noir, du pain et du fromage. Je
grelottais la fièvre.
Enfin, vers midi, nous arrivâmes à La Rochelle. Notre départ de Paris
n'avait pas été signalé, et si, à l'arrivée, on m'eût embarqué tout de
suite pour l'île de Ré, j'aurais passé inaperçu.
Mais il y avait quelques personnes à la gare, ayant l'habitude de venir
voir débarquer les forçats en partance pour l'île de Ré. On voulut
attendre leur départ. A chaque instant le gardien-chef était appelé hors
du wagon par le délégué du ministère de l'intérieur, puis venait donner
des ordres mystérieux aux autres gardiens. Ceux-ci sortaient, chacun à
son tour, revenaient, fermaient tantôt une persienne, tantôt l'autre, se
parlaient à l'oreille. Il était évident que ce singulier manège allait
éveiller l'attention de ces quelques curieux, qui se dirent qu'il devait
y avoir un prisonnier important dans la voiture cellulaire, et comme on
ne l'en faisait pas descendre, cherchèrent à l'y voir. Aussitôt,
affolement des gardiens, du délégué du ministère de l'intérieur. Puis,
une indiscrétion fut, paraît-il, commise; mon nom fut prononcé. La
nouvelle se répandit et la foule ne fit que grossir. Je dus rester tout
l'après-midi dans la voiture cellulaire, entendant au dehors la foule
qui devenait de plus en plus houleuse. Enfin, à la nuit, on me fit
sortir du wagon. Dès que je parus, les clameurs redoublèrent. Les coups
pleuvaient sur moi; autour de moi, des bousculades eurent lieu. Je
restai impassible au milieu de cette foule, je me trouvai même un
instant presque seul au milieu d'elle, prêt à lui livrer mon corps. Mais
mon âme était à moi et je comprenais trop bien la douleur de ce peuple
abusé; j'aurais voulu, en lui laissant mon être physique, lui crier son
erreur. Je repoussai même les gardiens qui vinrent à moi, ils me
répondirent qu'ils étaient responsables de moi. Mais quelle lourde
responsabilité incombe à ceux qui firent ainsi supplicier un homme, qui
abusèrent tout un peuple!
Je parvins enfin à la voiture qui devait m'emmener et, après une course
mouvementée, nous arrivâmes au port de la Palice où je fus embarqué sur
une chaloupe. Le froid était atroce; j'avais le corps engourdi, la tête
en feu, les mains gelées et brisées par les menottes. Le trajet dura
près d'une heure!
A mon arrivée à l'île de Ré, à la nuit noire, je dus marcher dans la
neige pour arriver au Dépôt; je fus reçu durement par le directeur et
conduit au greffe où l'on me déshabilla entièrement pour me fouiller.
Enfin, vers neuf heures du soir, brisé de corps et d'âme, je fus mené
dans la cellule que je devais habiter. A côté de cette cellule se
trouvait le poste des gardiens. Il communiquait avec ma cellule par une
large ouverture grillée placée au-dessus de ma couchette. Nuit et jour,
deux surveillants, relevés de deux heures en deux heures, étaient de
garde à cette ouverture et ne devaient pas perdre de vue un seul de mes
mouvements.
Le directeur du dépôt me prévint le jour même que lorsque j'aurais des
entrevues avec ma femme, elles auraient lieu au greffe, en sa présence,
qu'il serait placé entre ma femme et moi, nous séparant l'un de
l'autre, et que je n'aurais pas le droit de m'approcher de ma femme ni
celui de l'embrasser.
Durant mon séjour à l'île de Ré, je fus chaque jour mis à nu et fouillé,
après la promenade que j'étais autorisé à faire dans le préau attenant à
ma cellule. Le préau était complètement isolé des bâtiments et des cours
affectés aux condamnés, par un mur très élevé; une porte y donnait
accès, elle ne s'ouvrait que pour les besoins du service. Quand je
sortais pour me promener, tous les gardiens prenaient la faction le long
des murs.
Les lettres que nous échangeâmes, ma femme et moi, rendent nos
impressions de cette époque. En voici quelques extraits:
Ile de Ré, 19 janvier 1895.
Jeudi soir, on est venu me réveiller pour m'emmener ici, où je suis
arrivé seulement hier au soir. Je ne veux pas te raconter mon voyage
pour ne pas t'arracher le coeur; sache seulement que j'ai entendu les
cris légitimes d'un peuple contre celui qu'il croit un traître,
c'est-à-dire le dernier des misérables. Je ne sais plus si j'ai un
coeur...
Veux-tu être assez bonne pour demander ou faire demander au ministre
les autorisations suivantes que lui seul peut accorder: 1º le droit
d'écrire à tous les membres de ma famille, père, mère, frères et
soeurs; 2º le droit d'écrire et de travailler dans ma cellule...
Actuellement je n'ai ni papier, ni plume, ni encre! On me remet
seulement la feuille de papier sur laquelle je t'écris, puis on me
retire plume et encre.
Je ne te conseille pas de venir avant que tu ne sois complètement
guérie. Le climat est très rigoureux et tu as besoin de toutes tes
forces pour nos chers enfants d'abord, pour le but que tu poursuis
ensuite. Quant à mon régime ici, il m'est interdit de t'en parler.
Je te rappelle enfin qu'avant de venir ici il faut que tu te munisses
de toutes les autorisations nécessaires pour me voir, que tu demandes
le droit de m'embrasser, etc...
Ile de Ré, 21 janvier 1895.
L'autre jour, quand on m'insultait à La Rochelle, j'aurais voulu
m'échapper des mains de mes gardiens et me présenter la poitrine
découverte à ceux pour lesquels j'étais un juste objet d'indignation
et leur dire: «Ne m'insultez pas, mon âme que vous ne pouvez pas
connaître est pure de toute souillure, mais si vous me croyez
coupable, tenez, prenez mon corps, je vous le livre sans regrets.» Au
moins alors, sous l'âpre morsure des souffrances physiques, quand
j'aurais encore crié «Vive la France», peut-être alors eût-on cru à
mon innocence!
Enfin, qu'est-ce que je demande nuit et jour? Justice, justice!
Sommes-nous au XIXe siècle ou faut-il retourner de quelques siècles en
arrière? Est-il possible que l'innocence soit méconnue dans un siècle
de lumière et de vérité? Qu'on cherche; je ne demande aucune grâce,
mais je demande la justice qu'on doit à tout être humain. Qu'on
poursuive les recherches; que ceux qui possèdent de puissants moyens
d'investigation les utilisent dans ce but, c'est pour eux un devoir
sacré d'humanité et de justice. Il est impossible alors que la lumière
ne se fasse pas autour de ma mystérieuse et tragique affaire...
Je n'ai que deux moments heureux dans la journée, mais si courts! Le
premier, quand on m'apporte cette feuille de papier afin de pouvoir
t'écrire; je passe ainsi quelques instants à causer avec toi. Le
second quand on m'apporte ta lettre journalière...
Je n'ose te parler de nos enfants. Quand je regarde leurs
photographies, quand je vois leurs yeux si bons, si doux, les sanglots
me montent du coeur aux lèvres...
Ile de Ré, 23 janvier 1895.
Je reçois tous les jours tes lettres; on ne m'a encore remis de lettre
d'aucun membre de la famille; de même, de mon côté, je n'ai pas encore
l'autorisation de leur écrire. Je t'ai écrit tous les jours depuis
samedi; j'espère que tu es en possession de mes lettres...
Quand je pense à ce que j'étais il y a quelques mois à peine et quand
je le compare à ma situation misérable d'aujourd'hui, j'avoue que j'ai
des défaillances, des colères farouches contre l'injustice du sort. Je
suis, en effet, la victime de l'erreur la plus épouvantable de notre
siècle. Ma raison se refuse parfois à y croire; il me semble que je
suis le jouet d'une terrible hallucination, que tout cela va se
dissiper... mais, hélas! la réalité est tout autour de moi...