De ma femme:
Dimanche 6 janvier 1895.
Je suis bien tourmentée de ne pas avoir encore reçu de tes nouvelles.
Je suis anxieuse de savoir comment tu as supporté ces horribles
moments... On m'apporte tes deux lettres, c'est un soulagement pour
moi, merci de me gâter ainsi, je reconnais là ton bon coeur. Je ne
puis te dire combien cela me navre, quels déchirements je ressens à la
pensée de tes souffrances. Quelle vie, mon Dieu, quel martyre! Je
m'attendais à ce que tu aies un moment de détente terrible, une crise;
je suis sûre que cela t'a fait du bien de pleurer. Pauvre ami, nous
étions si heureux, si tranquilles, nous ne vivions que pour nous, que
pour faire le bonheur de nos parents, de nos enfants, de notre
famille. Si seulement je pouvais être auprès de toi, partager tes
douleurs, tes souffrances, rester dans ta cellule, vivre de la même
vie que toi, je serais presque heureuse. J'aurais au moins l'immense
bonheur de te soulager un peu, de te consoler avec mon immense
affection, de t'entourer de tous les soins qu'une femme qui t'adore
pourrait te donner. Mais je t'en supplie, garde ton courage, ne te
laisse pas abattre...
Lundi 7 janvier 1895.
Ma première occupation, aussitôt levée, est de venir causer un peu
avec toi, de tâcher de t'envoyer un petit rayon de chaleur dans ta
triste cellule. Je souffre tellement, tellement de te sentir si
malheureux, de ne pouvoir soulager ta douleur, que tout ce qui
m'entoure, tout ce qui se passe autour de moi, en un mot tout ce qui
n'est pas toi, me laisse indifférente.
Je ne pense qu'à toi, je ne veux vivre que pour toi et dans l'espoir
de te retrouver bientôt. Dis moi, je t'en prie, tout ce que tu
ressens, dans quel état physique tu es? J'ai des angoisses, des
inquiétudes terribles que ta santé ne te trahisse. Ah! si je pouvais
te voir, si je pouvais rester auprès de toi, te faire oublier un peu
ton malheur. Que ne donnerais-je pour cela!