Figurez-vous un cône renversé, mais un cône de granit largement

évasé, espèce de cuvette dont les bords étaient morcelés par des

anfractuosités bizarres: ici des tables droites sans végétation, unies,

bleuâtres, et sur lesquelles les rayons solaires glissaient comme

sur un miroir; là des rochers entamés par des cassures, ridés par

des ravins, d’où pendaient des quartiers de lave dont la chute était

lentement préparée par les eaux pluviales, et souvent couronnés de

quelques arbres rabougris que torturaient les vents; puis, çà et là,

des redans obscurs et frais d’où s’élevait un bouquet de châtaigniers

hauts comme des cèdres, ou des grottes jaunâtres qui ouvraient une

bouche noire et profonde, palissée de ronces, de fleurs, et garnie

d’une langue de verdure. Au fond de cette coupe, peut-être l’ancien

cratère d’un volcan, se trouvait un étang dont l’eau pure avait l’éclat

du diamant. Autour de ce bassin profond, bordé de granit, de saules, de

glaïeuls, de frênes, et de mille plantes aromatiques alors en fleurs,

régnait une prairie verte comme un boulingrin anglais; son herbe fine

et jolie était arrosée par les infiltrations qui ruisselaient entre

les fentes des rochers, et engraissée par les dépouilles végétales

que les orages entraînaient sans cesse des hautes cimes vers le fond.

Irrégulièrement taillé en dents de loup comme le bas d’une robe,

l’étang pouvait avoir trois arpents d’étendue; selon les rapprochements

des rochers et de l’eau, la prairie avait un arpent ou deux de largeur;

en quelques endroits, à peine restait-il assez de place pour le passage

des vaches. A une certaine hauteur, la végétation cessait. Le granit

affectait dans les airs les formes les plus bizarres, et contractait

ces teintes vaporeuses qui donnent aux montagnes élevées de vagues

ressemblances avec les nuages du ciel. Au doux aspect du vallon ces

rochers nus et pelés opposaient les sauvages et stériles images de la

désolation, des éboulements à craindre, des formes si capricieuses

que l’une de ces roches est nommée _le Capucin_, tant elle ressemble

à un moine. Parfois ces aiguilles pointues, ces piles audacieuses,

ces cavernes aériennes s’illuminaient tour à tour, suivant le cours

du soleil ou les fantaisies de l’atmosphère, et prenaient les nuances

de l’or, se teignaient de pourpre, devenaient d’un rose vif, ou

ternes ou grises. Ces hauteurs offraient un spectacle continuel et

changeant comme les reflets irisés de la gorge des pigeons. Souvent,

entre deux lames de lave que vous eussiez dit séparées par un coup de

hache, un beau rayon de lumière pénétrait, à l’aurore ou au coucher du

soleil, jusqu’au fond de cette riante corbeille où il se jouait dans

les eaux du bassin, semblable à la raie d’or qui perce la fente d’un

volet et traverse une chambre espagnole, soigneusement close pour la

sieste. Quand le soleil planait au-dessus du vieux cratère, rempli

d’eau par quelque révolution antédiluvienne, les flancs rocailleux

s’échauffaient, l’ancien volcan s’allumait, et sa rapide chaleur

réveillait les germes, fécondait la végétation, colorait les fleurs, et

mûrissait les fruits de ce petit coin de terre ignoré.

Lorsque Raphaël y parvint, il aperçut quelques vaches paissant dans

la prairie; après avoir fait quelques pas vers l’étang, il vit, à

l’endroit où le terrain avait le plus de largeur, une modeste maison

bâtie en granit et couverte en bois. Le toit de cette espèce de

chaumière, en harmonie avec le site, était orné de mousses, de lierres

et de fleurs qui trahissaient une haute antiquité. Une fumée grêle,

dont les oiseaux ne s’effrayaient plus, s’échappait de la cheminée en

ruine. A la porte, un grand banc était placé entre deux chèvrefeuilles

énormes, rouges de fleurs et qui embaumaient. A peine voyait-on les

murs sous les pampres de la vigne et sous les guirlandes de roses et de

jasmin qui croissaient à l’aventure et sans gêne. Insouciants de cette

parure champêtre, les habitants n’en avaient nul soin, et laissaient

à la nature sa grâce vierge et lutine. Des langes accrochés à un

groseillier séchaient au soleil. Il y avait un chat accroupi sur une

machine à teiller le chanvre, et dessous, un chaudron jaune, récemment

récuré, gisait au milieu de quelques pelures de pommes de terre. De

l’autre côté de la maison, Raphaël aperçut une clôture d’épines sèches,

destinée sans doute à empêcher les poules de dévaster les fruits et le

potager. Le monde paraissait finir là. Cette habitation ressemblait à

ces nids d’oiseaux ingénieusement fixés au creux d’un rocher, pleins

d’art et de négligence tout ensemble. C’était une nature naïve et

bonne, une rusticité vraie, mais poétique, parce qu’elle florissait à

mille lieues de nos poésies peignées, n’avait d’analogie avec aucune

idée, ne procédait que d’elle-même, vrai triomphe du hasard. Au moment

où Raphaël arriva, le soleil jetait ses rayons de droite à gauche, et

faisait resplendir les couleurs de la végétation, mettait en relief

ou décorait des prestiges de la lumière, des oppositions de l’ombre,

les fonds jaunes et grisâtres des rochers, les différents verts des

feuillages, les masses bleues, rouges ou blanches des fleurs, les

plantes grimpantes et leurs cloches, le velours chatoyant des mousses,

les grappes purpurines de la bruyère, mais surtout la nappe d’eau

claire où se réfléchissaient fidèlement les cimes granitiques, les

arbres, la maison et le ciel. Dans ce tableau délicieux, tout avait

son lustre, depuis le mica brillant jusqu’à la touffe d’herbes blondes

cachée dans un doux clair-obscur; tout y était harmonieux à voir; et

la vache tachetée au poil luisant, et les fragiles fleurs aquatiques

étendues comme des franges qui pendaient au-dessus de l’eau dans un

enfoncement où bourdonnaient des insectes vêtus d’azur ou d’émeraude,

et les racines d’arbres, espèces de chevelures sablonneuses qui

couronnaient une informe figure en cailloux. Les tièdes senteurs des

eaux, des fleurs et des grottes qui parfumaient ce réduit solitaire,

causèrent à Raphaël une sensation presque voluptueuse. Le silence

majestueux qui régnait dans ce bocage, oublié peut-être sur les rôles

du percepteur, fut interrompu tout à coup par les aboiements de

deux chiens. Les vaches tournèrent la tête vers l’entrée du vallon,

montrèrent à Raphaël leurs mufles humides, et se mirent à brouter après

l’avoir stupidement contemplé. Suspendus dans les rochers comme par

magie, une chèvre et son chevreau cabriolèrent et vinrent se poser sur

une table de granit près de Raphaël, en paraissant l’interroger. Les

jappements des chiens attirèrent au dehors un gros enfant qui resta

béant, puis vint un vieillard en cheveux blancs et de moyenne taille.

Ces deux êtres étaient en rapport avec le paysage, avec l’air, les

fleurs et la maison. La santé débordait dans cette nature plantureuse,

la vieillesse et l’enfance y étaient belles; enfin il y avait dans

tous ces types d’existence un laisser-aller primordial, une routine

de bonheur qui donnait un démenti à nos capucinades philosophiques,

et guérissait le cœur de ses passions boursouflées. Le vieillard

appartenait aux modèles affectionnés par les mâles pinceaux de Schnetz;

c’était un visage brun dont les rides nombreuses paraissaient rudes au

toucher, un nez droit, des pommettes saillantes et veinées de rouge

comme une vieille feuille de vigne, des contours anguleux, tous les

caractères de la force, même là où la force avait disparu; ses mains

calleuses, quoiqu’elles ne travaillassent plus, conservaient un poil

blanc et rare; son attitude d’homme vraiment libre faisait pressentir

qu’en Italie il serait peut-être devenu brigand par amour pour sa

précieuse liberté. L’enfant, véritable montagnard, avait des yeux noirs

qui pouvaient envisager le soleil sans cligner, un teint de bistre, des

cheveux bruns en désordre. Il était leste et décidé, naturel dans ses

mouvements comme un oiseau; mal vêtu, il laissait voir une peau blanche

et fraîche à travers les déchirures de ses habits. Tous deux restèrent

debout en silence, l’un près de l’autre, mus par le même sentiment,

offrant sur leur physionomie la preuve d’une identité parfaite dans

leur vie également oisive. Le vieillard avait épousé les jeux de

l’enfant, et l’enfant l’humeur du vieillard par une espèce de pacte

entre deux faiblesses, entre une force près de finir et une force près

de se déployer. Bientôt une femme âgée d’environ trente ans apparut sur

le seuil de la porte. Elle filait en marchant. C’était une Auvergnate,

haute en couleur, l’air réjoui, franche, à dents blanches, figure de

l’Auvergne, taille d’Auvergne, coiffure, robe de l’Auvergne, seins

rebondis de l’Auvergne, et son parler; une idéalisation complète du

pays, mœurs laborieuses, ignorance, économie, cordialité, tout y était.

Elle salua Raphaël, ils entrèrent en conversation; les chiens

s’apaisèrent, le vieillard s’assit sur un banc au soleil, et l’enfant

suivit sa mère partout où elle alla, silencieux, mais écoutant,

examinant l’étranger.

--Vous n’avez pas peur ici, ma bonne femme?

--Et d’où que nous aurions peur, monsieur? Quand nous barrons l’entrée,

qui donc pourrait venir ici? Oh! nous n’avons point peur! D’ailleurs,

dit-elle en faisant entrer le marquis dans la grande chambre de la

maison, qu’est-ce que les voleurs viendraient donc prendre chez nous?

Elle montrait des murs noircis par la fumée, sur lesquels étaient pour

tout ornement ces images enluminées de bleu, de rouge et de vert, qui

représentent la _Mort de Crédit_, la _Passion de Jésus-Christ_ et les

_Grenadiers de la Garde impériale_; puis, çà et là, dans la chambre, un

vieux lit de noyer à colonnes, une table à pieds tordus, des escabeaux,

la huche au pain, du lard pendu au plancher, du sel dans un pot, une

poêle; et sur la cheminée, des plâtres jaunis et colorés. En sortant de

la maison, Raphaël aperçut, au milieu des rochers, un homme qui tenait

une houe à la main, et qui penché, curieux, regardait la maison.

--Monsieur, c’est l’homme, dit l’Auvergnate en laissant échapper ce

sourire familier aux paysannes; il laboure là-haut.

--Et ce vieillard est votre père?

--Faites excuse, monsieur, c’est le grand-père de notre homme. Tel que

vous le voyez, il a cent deux ans. Eh ben! dernièrement il a mené, à

pied, notre petit gars à Clermont! Ç’a été un homme fort; maintenant,

il ne fait plus que dormir, boire et manger. Il s’amuse toujours avec

le petit gars. Quelquefois le petit l’emmène dans les hauts, il y va

tout de même.

Aussitôt Valentin se résolut à vivre entre ce vieillard et cet enfant,

à respirer dans leur atmosphère, à manger de leur pain, à boire de leur

eau, à dormir de leur sommeil, à se faire de leur sang dans les veines.

Caprice de mourant! Devenir une des huîtres de ce rocher, sauver son

écaille pour quelques jours de plus en engourdissant la mort, fut pour

lui l’archétype de la morale individuelle, la véritable formule de

l’existence humaine, le beau idéal de la vie, la seule vie, la vraie

vie. Il lui vint au cœur une profonde pensée d’égoïsme où s’engloutit

l’univers. A ses yeux, il n’y eut plus d’univers, l’univers passa tout

en lui. Pour les malades, le monde commence au chevet et finit au pied

de leur lit. Ce paysage fut le lit de Raphaël.

Qui n’a pas, une fois dans sa vie, espionné les pas et démarches d’une

fourmi, glissé des pailles dans l’unique orifice par lequel respire

une limace blonde, étudié les fantaisies d’une demoiselle fluette,

admiré les mille veines, coloriées comme une rose de cathédrale

gothique, qui se détachent sur le fond rougeâtre des feuilles d’un

jeune chêne? Qui n’a délicieusement regardé pendant long-temps l’effet

de la pluie et du soleil sur un toit de tuiles brunes, ou contemplé les

gouttes de la rosée, les pétales des fleurs, les découpures variées

de leurs calices? Qui ne s’est plongé dans ces rêveries matérielles,

indolentes et occupées, sans but et conduisant néanmoins à quelque

pensée? Qui n’a pas enfin mené la vie de l’enfance, la vie paresseuse,

la vie du sauvage, moins ses travaux? Ainsi vécut Raphaël pendant

plusieurs jours, sans soins, sans désirs, éprouvant un mieux sensible,

un bien-être extraordinaire, qui calma ses inquiétudes, apaisa ses

souffrances. Il gravissait les rochers, et allait s’asseoir sur un

pic d’où ses yeux embrassaient quelque paysage d’immense étendue. Là,

il restait des journées entières comme une plante au soleil, comme un

lièvre au gîte. Ou bien, se familiarisant avec des phénomènes de la

végétation, avec les vicissitudes du ciel, il épiait le progrès de

toutes les œuvres, sur la terre, dans les eaux ou dans l’air.

Il tenta de s’associer au mouvement intime de cette nature, et de

s’identifier assez complétement à sa passive obéissance, pour tomber

sous la loi despotique et conservatrice qui régit les existences

instinctives. Il ne voulait plus être chargé de lui-même. Semblable

à ces criminels d’autrefois, qui, poursuivis par la justice, étaient

sauvés s’ils atteignaient l’ombre d’un autel, il essayait de se glisser

dans le sanctuaire de la vie. Il réussit à devenir partie intégrante

de cette large et puissante fructification: il avait épousé les

intempéries de l’air, habité tous les creux de rochers, appris les

mœurs et les habitudes de toutes les plantes, étudié le régime des

eaux, leurs gisements, et fait connaissance avec les animaux; enfin,

il s’était si parfaitement uni à cette terre animée, qu’il en avait

en quelque sorte saisi l’âme et pénétré les secrets. Pour lui, les

formes infinies de tous les règnes étaient les développements d’une

même substance, les combinaisons d’un même mouvement, vaste respiration

d’un être immense qui agissait, pensait, marchait, grandissait, et

avec lequel il voulait grandir, marcher, penser, agir. Il avait

fantastiquement mêlé sa vie à la vie de ce rocher, il s’y était

implanté. Grâce à ce mystérieux illuminisme, convalescence factice,

semblable à ces bienfaisants délires accordés par la nature comme

autant de haltes dans la douleur, Valentin goûta les plaisirs d’une

seconde enfance durant les premiers moments de son séjour au milieu de

ce riant paysage. Il y allait dénichant des riens, entreprenant mille

choses sans en achever aucune, oubliant le lendemain les projets de

la veille, insouciant; il fut heureux, il se crut sauvé. Un matin, il

était resté par hasard au lit jusqu’à midi, plongé dans cette rêverie

mêlée de veille et de sommeil, qui prête aux réalités les apparences

de la fantaisie et donne aux chimères le relief de l’existence, quand

tout à coup, sans savoir d’abord s’il ne continuait pas un rêve, il

entendit, pour la première fois, le bulletin de sa santé donné par

son hôtesse à Jonathas, venu, comme chaque jour, le lui demander.

L’Auvergnate croyait sans doute Valentin encore endormi, et n’avait pas

baissé le diapason de sa voix montagnarde.

--Ça ne va pas mieux, ça ne va pas pis, disait-elle. Il a encore toussé

pendant toute cette nuit à rendre l’âme. Il tousse, il crache, ce cher

monsieur, que c’est une pitié. Je me demandons, moi et mon homme, où

il prend la force de tousser comme ça. Ça fend le cœur. Quelle damnée

maladie qu’il a! C’est qu’il n’est point bien du tout! J’avons toujours

peur de le trouver crevé dans son lit, un matin. Il est vraiment pâle

comme un Jésus de cire! Dame, je le vois quand il se lève, eh ben, son

pauvre corps est maigre comme un cent de clous. Et il ne sent déjà pas

bon tout de même! Ça lui est égal, il se consume à courir comme s’il

avait de la santé à vendre. Il a bien du courage tout de même de ne

pas se plaindre. Mais, vraiment, il serait mieux en terre qu’en pré,

car il souffre la passion de Dieu! Je ne le désirons pas, monsieur, ce

n’est point notre intérêt. Mais il ne nous donnerait pas ce qu’il nous

donne que je l’aimerions tout de même: ce n’est point l’intérêt qui

nous pousse. Ah! mon Dieu! reprit-elle, il n’y a que les Parisiens pour

avoir de ces chiennes de maladies-là! Où qui prennent ça, donc? Pauvre

jeune homme, il est sûr qu’il ne peut guère ben finir. C’te fièvre,

voyez-vous, ça vous le mine, ça le creuse, ça le ruine! il ne s’en

doute point. Il ne le sait point, monsieur. Il ne s’aperçoit de rien.

Faut pas pleurer pour ça, monsieur Jonathas! Il faut se dire qu’il sera

heureux de ne plus souffrir. Vous devriez faire une neuvaine pour lui.

J’avons vu de belles guérisons par les neuvaines, et je paierions bien

un cierge pour sauver une si douce créature, si bonne, un agneau pascal.

La voix de Raphaël était devenue trop faible pour qu’il pût se faire

entendre, il fut donc obligé de subir cet épouvantable bavardage.

Cependant l’impatience le chassa de son lit, il se montra sur le seuil

de la porte:--Vieux scélérat, cria-t-il à Jonathas, tu veux donc être

mon bourreau? La paysanne crut voir un spectre et s’enfuit.

--Je te défends, dit Raphaël en continuant, d’avoir la moindre

inquiétude sur ma santé.

--Oui, monsieur le marquis, répondit le vieux serviteur en essuyant ses

larmes.

--Et tu feras même fort bien, dorénavant, de ne pas venir ici sans mon

ordre.

Jonathas voulut obéir; mais, avant de se retirer, il jeta sur le

marquis un regard fidèle et compatissant où Raphaël lut son arrêt de

mort. Découragé, rendu tout à coup au sentiment vrai de sa situation,

Valentin s’assit sur le seuil de la porte, se croisa les bras sur

la poitrine et baissa la tête. Jonathas, effrayé, s’approcha de son

maître.

--Monsieur?

--Va-t’en! va-t’en! lui cria le malade.

Pendant la matinée du lendemain, Raphaël, ayant gravi les rochers,

s’était assis dans une crevasse pleine de mousse d’où il pouvait voir

le chemin étroit par lequel on venait des eaux à son habitation. Au

bas du pic, il aperçut Jonathas conversant derechef avec l’Auvergnate.

Une malicieuse puissance lui interpréta les hochements de tête, les

gestes désespérants, la sinistre naïveté de cette femme, et lui en

jeta même les fatales paroles dans le vent et dans le silence. Pénétré

d’horreur, il se réfugia sur les plus hautes cimes des montagnes et

y resta jusqu’au soir, sans avoir pu chasser les sinistres pensées,

si malheureusement réveillées dans son cœur par le cruel intérêt dont

il était devenu l’objet. Tout à coup l’Auvergnate elle-même se dressa

soudain devant lui comme une ombre dans l’ombre du soir; par une

bizarrerie de poète, il voulut trouver, dans son jupon rayé de noir et

de blanc, une vague ressemblance avec les côtes desséchées d’un spectre.

--Voilà le serein qui tombe, mon cher monsieur, lui dit-elle. Si

vous restiez là, vous vous avanceriez ni plus ni moins qu’un fruit

patrouillé. Faut rentrer. Ça n’est pas sain de humer la rosée, avec ça

que vous n’avez rien pris depuis ce matin.

--Par le tonnerre de Dieu, s’écria-t-il, vieille sorcière, je vous

ordonne de me laisser vivre à ma guise, où je décampe d’ici. C’est bien

assez de me creuser ma fosse tous les matins, au moins ne la fouillez

pas le soir.

--Votre fosse! monsieur! Creuser votre fosse! Où qu’elle est donc votre

fosse? Je voudrions vous voir bastant comme notre père et point dans la

fosse! La fosse! nous y sommes toujours assez tôt, dans la fosse.

--Assez, dit Raphaël.

--Prenez mon bras, monsieur.

--Non.

Le sentiment que l’homme supporte le plus difficilement est la pitié,

surtout quand il la mérite. La haine est un tonique, elle fait

vivre, elle inspire la vengeance; mais la pitié tue, elle affaiblit

encore notre faiblesse. C’est le mal devenu patelin, c’est le mépris

dans la tendresse, ou la tendresse dans l’offense. Raphaël trouva

chez le centenaire une pitié triomphante, chez l’enfant une pitié

curieuse, chez la femme une pitié tracassière, chez le mari une pitié

intéressée; mais, sous quelque forme que ce sentiment se montrât, il

était toujours gros de mort. Un poète fait de tout un poème, terrible

ou joyeux, suivant les images qui le frappent; son âme exaltée

rejette les nuances douces, et choisit toujours les couleurs vives

et tranchées. Cette pitié produisit au cœur de Raphaël un horrible

poème de deuil et de mélancolie. Il n’avait pas songé sans doute à la

franchise des sentiments naturels, quand il désira se rapprocher de

la nature. Lorsqu’il se croyait seul sous un arbre, aux prises avec

une quinte opiniâtre dont il ne triomphait jamais sans sortir abattu

par cette terrible lutte, il voyait les yeux brillants et fluides

du petit garçon, placé en vedette sous une touffe d’herbes, comme

un sauvage, et qui l’examinait avec cette enfantine curiosité dans

laquelle il y a autant de raillerie que de plaisir, et je ne sais quel

intérêt mêlé d’insensibilité. Le terrible: _Frère, il faut mourir_,

des trappistes, semblait constamment écrit dans les yeux des paysans

avec lesquels vivait Raphaël; il ne savait ce qu’il craignait de plus

de leurs paroles naïves ou de leur silence; tout en eux le gênait. Un

matin, il vit deux hommes vêtus de noir qui rôdèrent autour de lui,

le flairèrent, et l’étudièrent à la dérobée; puis, feignant d’être

venus là pour se promener, ils lui adressèrent des questions banales

auxquelles il répondit brièvement. Il reconnut en eux le médecin et le

curé des eaux, sans doute envoyés par Jonathas, consultés par ses hôtes

ou attirés par l’odeur d’une mort prochaine. Il entrevit alors son

propre convoi, il entendit le chant des prêtres, il compta les cierges,

et ne vit plus qu’à travers un crêpe les beautés de cette riche nature,

au sein de laquelle il croyait avoir rencontré la vie. Tout ce qui

naguère lui annonçait une longue existence lui prophétisait maintenant

une fin prochaine. Le lendemain, il partit pour Paris, après avoir été

abreuvé des souhaits mélancoliques et cordialement plaintifs que ses

hôtes lui adressèrent.

Après avoir voyagé durant toute la nuit, il s’éveilla dans l’une des

plus riantes vallées du Bourbonnais, dont les sites et les points de

vue tourbillonnaient devant lui, rapidement emportés comme les images

vaporeuses d’un songe. La nature s’étalait à ses yeux avec une cruelle

coquetterie. Tantôt l’Allier déroulait sur une riche perspective son

ruban liquide et brillant, puis des hameaux modestement cachés au

fond d’une gorge de rochers jaunâtres montraient la pointe de leurs

clochers; tantôt les moulins d’un petit vallon se découvraient

soudain après des vignobles monotones, et toujours apparaissaient de

riants châteaux, des villages suspendus, ou quelques routes bordées de

peupliers majestueux; enfin la Loire et ses longues nappes diamantées

reluisirent au milieu de ses sables dorés. Séductions sans fin! La

nature agitée, vivace comme un enfant, contenant à peine l’amour et

la sève du mois de juin, attirait fatalement les regards éteints du

malade. Il leva les persiennes de sa voiture, et se remit à dormir.

Vers le soir, après avoir passé Cosne, il fut réveillé par une joyeuse

musique et se trouva devant une fête de village. La poste était située

près de la place. Pendant le temps que les postillons mirent à relayer

sa voiture, il vit les danses de cette population joyeuse, les filles

parées de fleurs, jolies, agaçantes, les jeunes gens animés, puis

les trognes des vieux paysans gaillardement rougies par le vin. Les

petits enfants se rigolaient, les vieilles femmes parlaient en riant,

tout avait une voix, et le plaisir enjolivait même les habits et

les tables dressées. La place et l’église offraient une physionomie

de bonheur; les toits, les fenêtres, les portes mêmes du village

semblaient s’être endimanchés aussi. Semblable aux moribonds impatients

du moindre bruit, Raphaël ne put réprimer une sinistre interjection,

ni le désir d’imposer silence à ces violons, d’anéantir ce mouvement,

d’assourdir ces clameurs, de dissiper cette fête insolente. Il monta

tout chagrin dans sa voiture. Quand il regarda sur la place, il vit

la joie effarouchée, les paysannes en fuite et les bancs déserts. Sur

l’échafaud de l’orchestre, un ménétrier aveugle continuait à jouer

sur sa clarinette une ronde criarde. Cette musique sans danseurs, ce

vieillard solitaire au profil grimaud, en haillons, les cheveux épars,

et caché dans l’ombre d’un tilleul, était comme une image fantastique

du souhait de Raphaël. Il tombait à torrents une de ces fortes pluies

que les nuages électriques du mois de juin versent brusquement et qui

finissent de même. C’était chose si naturelle, que Raphaël, après avoir

regardé dans le ciel quelques nuages blanchâtres emportés par un grain

de vent, ne songea pas à regarder sa Peau de chagrin. Il se remit dans

le coin de sa voiture, qui bientôt roula sur la route.

Le lendemain il se trouva chez lui, dans sa chambre, au coin de sa

cheminée. Il s’était fait allumer un grand feu, il avait froid.

Jonathas lui apporta des lettres, elles étaient toutes de Pauline.

Il ouvrit la première sans empressement, et la déplia comme si c’eût

été le papier grisâtre d’une sommation sans frais, envoyée par le

percepteur. Il lut la première phrase: «Parti, mais c’est une fuite,

mon Raphaël. Comment! personne ne peut me dire où tu es? Et si je ne le

sais pas, qui donc le saurait?» Sans vouloir en apprendre davantage,

il prit froidement les lettres et les jeta dans le foyer, en regardant

d’un œil terne et sans chaleur les jeux de la flamme qui tordait le

papier parfumé, le racornissait, le retournait, le morcelait.

Des fragments roulèrent sur les cendres en lui laissant voir des

commencements de phrase, des mots, des pensées à demi brûlées, et qu’il

se plut à saisir dans la flamme par un divertissement machinal.

«.... Assise à ta porte.... attendu.... Caprice.... j’obéis....

Des rivales.... moi, non!.... ta Pauline.... aime.... plus de

Pauline donc?.... Si tu avais voulu me quitter, tu ne m’aurais pas

abandonnée.... Amour éternel.... Mourir....»

Ces mots lui donnèrent une sorte de remords: il saisit les pincettes et

sauva des flammes un dernier lambeau de lettre.

«.... J’ai murmuré, disait Pauline, mais je ne me suis pas plainte,

Raphaël? En me laissant loin de toi, tu as sans doute voulu me

dérober le poids de quelques chagrins. Un jour, tu me tueras

peut-être, mais tu es trop bon pour me faire souffrir. Eh! bien, ne

pars plus ainsi. Va, je puis affronter les plus grands supplices,

mais près de toi. Le chagrin que tu m’imposerais ne serait plus un

chagrin: j’ai dans le cœur encore bien plus d’amour que je ne t’en ai

montré. Je puis tout supporter, hors de pleurer loin de toi, et de ne

pas savoir ce que tu....»

Raphaël posa sur la cheminée ce débris de lettre noirci par le feu, il

le rejeta tout à coup dans le foyer. Ce papier était une image trop

vive de son amour et de sa fatale vie.

--Va chercher monsieur Bianchon, dit-il à Jonathas.

Horace vint et trouva Raphaël au lit.

--Mon ami, peux-tu me composer une boisson légèrement opiacée qui

m’entretienne dans une somnolence continuelle, sans que l’emploi

constant de ce breuvage me fasse mal?

--Rien n’est plus aisé, répondit le jeune docteur; mais il faudra

cependant rester debout quelques heures de la journée, pour manger.

La Comédie humaine - Volume 14. Études philosophiques · 第 21 / 48 段